Enjeux Transition numérique

SPÉCIAL NUMÉRIQUE – De belles réalisations et quelques réserves

Le Plan de transition numérique dans le bâtiment devait donner l’impulsion.

Si plusieurs actions ont été lancées avec succès, d’autres dérapent. Tour d’horizon.

Accélérer l’appropriation du numérique par l’ensemble des acteurs de la construction. Voilà l’objectif du Plan de transition numérique dans le bâtiment (PTNB), créé en janvier 2015 par le ministère du Logement, et dont la mission arrive à son terme en décembre. Pour la mener à bien, le Plan est nanti d’une enveloppe de 20 millions d’euros sur trois ans, afin de travailler sur trois thèmes : convaincre et donner envie, accompagner la montée en compétences des professionnels et leur apporter de la confiance. Ces axes se déclinent à travers 25 projets, dont une majorité a été lancée. Six mois avant l’échéance et alors que 93 % des montants alloués ont été engagés, le bilan est positif dans son ensemble. Mais certaines actions restent inachevées.

Ça fonctionne

Convaincre et donner envie. Premier objectif : donner envie aux acteurs de se lancer dans le numérique. « Sur ce point, la mission est un succès, en particulier en matière de BIM », estime Rémi Visière, directeur R & D et innovation du groupe GA. « Nous avons constaté les effets auprès des TPE-PME puisque nombre de nos sous-traitants connaissent le BIM et ses processus collaboratifs », poursuit-il. Un témoignage corroboré par plusieurs enquêtes statistiques. Les baromètres du PTNB montrent ainsi une progression de la connaissance entre mars et décembre 2016 de 27 à 35 %, toutes catégories confondues (maîtres d’ouvrage, entreprises de BTP, maîtres d’œuvre, industriels et gestionnaires de patrimoine). Une tendance confirmée par l’enquête réalisée par « Le Moniteur » et KPMG en décembre dernier, dans laquelle 75 % des bureaux d’études s’estiment « matures en termes de transition numérique », tout comme 53 % des entreprises de travaux (lire « Le Moniteur », n° 5911, p. 22). Des chiffres qui esquissent déjà une autre réalité : l’appropriation est plus forte côté maîtrise d’œuvre que sur les chantiers.

L’atelier BIM virtuel. L’autre réussite du PTNB concerne les travaux de l’atelier BIM virtuel. Son objectif était de mesurer la faculté des TPE-PME à travailler en BIM niveau 2, c’est-à-dire avec échange de maquettes numériques entre différents métiers. L’expérimentation, dotée de 830 000 euros, s’est achevée en avril (lire page 69) et a fédéré 130 professionnels qui ont progressé dans la prise en main des logiciels. Pour que le succès soit complet, il reste encore à mettre en ligne les restitutions des travaux. De nombreux documents ont été rédigés dans le but d’encadrer le travail collaboratif. Ainsi, la maîtrise d’ouvrage a précisé le niveau de développement des objets (propriétés, niveau de détails… ) et la documentation qu’elle attendait. Ces documents pourraient constituer des modèles et faire gagner du temps sur d’autres projets. « Il est donc important qu’ils soient accessibles et partagés largement », insiste Jean-Paul Trehen, architecte et responsable BIM chez Egis.

Ça rame encore

Plate-forme collaborative dédiée aux TPE-PME. Les résultats du projet de plate-forme d’échange et de partage de données, dont le budget représente 3 M€, sont en demi-teinte. En cours de développement au CSTB, celle-ci doit répondre à un cahier des charges ambitieux : couvrir l’ensemble du cycle de vie des bâtiments et être ergonomique afin d’inciter les TPE-PME à la prendre en main rapidement. L’ensemble devra être simple à utiliser, fiable et sécurisé. Afin de gagner du temps, les équipes ont utilisé une plate-forme existante accessible en ligne en mode SaaS (software as a service) pour l’adapter. Les services de base seront accessibles gratuitement au format standard IFC (industry foundation class) et des fonctions plus élaborées pourront s’y ajouter. « Un modèle économique reste encore à définir pour ces fonctionnalités », précise Bertrand Delcambre, président du PTNB. Une version bêta est en phase de test depuis avril. « Si les résultats sont positifs, elle pourrait être mise à disposition des professionnels avant la fin 2017 », précise-t-il.

20 M€ Budget du Plan de transition numérique dans le bâtiment. Décembre 2017 Fin de la mission du PTNB.

Bibliothèque d’objets génériques. Dotée, elle aussi, d’un budget de 3 M€, la bibliothèque d’objets génériques pour le BIM progresse lentement. Comme le rappelle Bertrand Delcambre, « les industriels, comme les prestataires de type BIM Object ou Polantis, ont bien compris l’intérêt de disposer des avatars virtuels de leurs produits pour les maquettes numériques. Or, il y a un vrai risque de cacophonie, si chacun utilise des formats différents ! ». D’où l’idée de créer une bibliothèque d’objets génériques,

dont les propriétés (géométrie, caractéristiques techniques, performance, classements éventuels… ) sont classées suivant la norme XP P 07-150, surnommée PP BIM.

La première étape a consisté à expérimenter cette norme pour ensuite ébaucher la bibliothèque. Aujourd’hui, cette dernière compte 30 modèles génériques et environ 200 propriétés. L’objectif est d’atteindre 170 objets et 1 700 propriétés. Le dispositif techniquement très pointu n’aboutira pas avant 2019.

Carnet numérique de suivi et d’entretien du logement. Voilà un autre projet qui a pris beaucoup de retard. L’obligation de fournir un carnet numérique lors de la livraison du logement devait pourtant entrer en vigueur au 1er janvier 2017, selon l’article 11 de la loi de Transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015. Las, les décrets d’application ne sont jamais parus au « Journal officiel ». Et pour cause, début avril 2016, le rapport sur le sujet d’Alain Neveü, ingénieur général des Ponts, pointe des obstacles de taille. Il reste encore à définir le contenu, le format et les modalités de gestion de ce dispositif ! Le PTNB a donc lancé un appel à projets d’expérimentation clos (suite p. 14) (suite de la p. 13) le 30 septembre 2016. Depuis, 11 initiatives sélectionnées par un comité d’experts sont financées pour un budget global d’un million d’euros et suivies à la loupe. L’objectif est d’obtenir des retours d’expérience d’ici à la fin de l’année pour enfin orienter les textes réglementaires.

Ça bugue

Les trophées de la transition numérique. Décerné le 29 novembre 2016, ils visaient à faire connaître les logiciels les plus adaptés aux TPE-PME afin de les inciter à adopter le BIM. Une bonne idée sur le papier ! D’autant que 93 dossiers ont été déposés par les éditeurs de logiciels. Mais le palmarès, qui compte 30 lauréats, en a surpris plus d’un, car aucun logiciel d’Auto-desk, l’un des plus utilisés, n’y figure. Le groupe américain déplore ce résultat, d’autant plus qu’ils « ont constaté un doublement du nombre d’utilisateurs en France entre 2015 et 2016 », indique Emmanuel Di Giacomo, responsable en charge du développement des écosystèmes BIM pour l’Europe chez Autodesk. Si le groupe refuse de donner des chiffres, ce doublement témoigne de l’intérêt que suscite le BIM.

Aucun texte réglementaire sur le BIM. Alors que les travaux du Plan bâtiment durable ont donné lieu à une avalanche de textes sur les performances environnementales et énergétiques des bâtiments, rien n’a été publié sur le numérique dans la construction. Pour l’instant, Bertrand Delcambre envisage une obligation qui porterait uniquement sur les bailleurs sociaux, convaincu « qu’ils en tireront rapidement des bénéfices ».

Nombreux sont ceux qui voudraient que le BIM soit rendu obligatoire, à l’instar de Souheil Soubra, directeur des technologies de l’information au CSTB, qui évoque une occasion ratée : « Alors que le BIM niveau 2 est obligatoire depuis 2016 en Angleterre pour les marchés publics, ce sont maintenant l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne qui s’engagent dans cette voie. » En tant que membre du European BIM Task Group, il a eu accès au projet de texte de loi italien : « Les Italiens prévoient de rendre le BIM obligatoire par étape en fonction de la taille des marchés. Ce contexte devrait nous inciter à revoir notre position. D’autant que notre maturité sur le sujet n’est pas si éloignée des précurseurs britanniques. » Maintenant qu’une majorité d’entreprises mesurent l’intérêt du BIM et alors que les outils seront bientôt finalisés, il est temps de passer à la vitesse supérieure. A condition que le nouveau gouvernement décide de prolonger le PTNB.

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ADN Construction ouvre une autre voie pour le BIM

Pour le BIM, la construction ne parle plus d’une seule voix. Douze associations professionnelles, dont la FFB, l’USH ou Cinov Construction ont en effet lancé ADN Construction, le 15 juin, pour « prendre en main l’avenir du numérique dans la construction ». « Il y avait déjà Mediaconstruct, qui promeut l’interopérabilité, agit sur la normalisation à l’international et compte de nombreux groupes de travail sur des sujets très spécifiques », constate Jean-Paul Trehen, architecte et responsable du BIM chez Egis. « ADN va faire peu ou prou la même chose et nous aurons un BIM à deux vitesses, s’inquiète-t-il. Alors que les curseurs de la construction sont à la préfabrication et à la robotisation, cette division va ralentir l’appropriation du BIM. » Nos voisins européens s’engagent de façon volontariste dans le numérique, en général autour d’une association unique. Mais, pour Max Roche, président d’EGF. BTP et promoteur d’ADN Construction, la question ne s’envisage pas sous cet angle : « Nous sommes complémentaires de Mediaconstruct, nous nous regroupons simplement entre acteurs qui partageons des problématiques très précises. »

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Au Royaume-Uni, le BIM en apprentissage accéléré

En 2011, le Royaume-Uni annonçait sa décision de rendre le BIM niveau 2 obligatoire pour tous les marchés publics en 2016. Objectifs : réduire les coûts et les émissions de CO2. Pour aider le secteur, le gouvernement met sur pied un groupe de travail, chargé notamment de diffuser des guides officiels. Ce sont les « spécifications pour la gestion de l’information ».

A cette époque, David Miller Architects (DMA) est une jeune agence londonienne de quatre personnes. « Nous travaillions sur des maisons individuelles pour des particuliers », explique David Miller. Confronté à des problèmes complexes, l’architecte utilise d’abord la 3D pour les résoudre. Puis, en 2008, la petite équipe décide d’ajouter les données à la 3D pour travailler en BIM. « Nous avons engagé un spécialiste et mis en place des sessions de formation sur mesure pour progresser rapidement », poursuit-il. Premiers résultats : l’agence gagne des projets publics, en particulier des écoles, et augmente son chiffre d’affaires de 20 % par an en moyenne. Elle compte maintenant 20 architectes. « Si nous concevons et livrons des édifices grâce au BIM, nous l’utilisons depuis cette année pour préparer la gestion de patrimoine », poursuit David Miller. Après avoir obtenu les certifications ISO 9001 et 14001, DMA a fait certifier sa « maturité en BIM » par une tierce partie en 2013.

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