Architecture Technique Urbanisme

Sous la ville, des territoires à conquérir

Mots clés : Urbanisme - aménagement urbain

Les espaces souterrains peuvent-ils sortir de leur rôle logistique pour accueillir d’autres usages ? Une question à l’étude, à Paris notamment.

A peine les 22 lauréats du premier appel à projets innovants «Réinventer Paris» étaient-ils connus, en février, que l’adjoint à la maire Anne Hidalgo, chargé de l’urbanisme évoquait la suite. Jean-Louis Missika confirmait qu’il y aurait une deuxième édition… Et qu’il s’agirait alors de s’intéresser aussi aux dessous de la capitale. «Paris dispose en sous-sol de sites intéressants et inutilisés: des gares ou des stations de métro fantômes, des centraux téléphoniques…» Autant de lieux dont la mairie s’emploie à dresser l’inventaire et que, début 2017 probablement, les candidats auront donc à « réinventer » en « lieux de stockage, champignonnières, commerces, boîtes de nuit, bureaux si l’apport en lumière est possible…» Jean-Louis Missika n’exclut rien, « tant que cela se fait dans le respect de la réglementation». Des activités tout aussi étonnantes pourraient se répandre sous la dalle de La Défense.

« Défense alternative ».

Defacto, l’établissement qui gère le quartier d’affaires et ses entrailles, recherche des investisseurs susceptibles de s’intéresser aux 45 000 m² de vide situés dans l’épaisseur de ce sol artificiel (lire « Le Moniteur » du 26 février 2016, p. 18). Les lieux sont impressionnants, telle la « cathédrale engloutie » qui se déploie sur 6 400 m², avec plus de 12 m de hauteur sous plafond.

« Il est plus juste de parler de volumes que de surfaces disponibles, précise Marie-Célie Guillaume, directrice générale de Defacto. Ils représentent l’opportunité de développer une Défense alternative, un ensemble d’usages et de services qui manquent aujourd’hui, comme des lieux d’animation et de culture ou des espaces sportifs. »
Alors que le sous-sol semblait irrémédiablement voué à la tuyauterie urbaine, au stationnement et aux déchets, l’idée surgit donc que davantage de vie y serait possible. Ou du moins de nouveaux types de programmes. « L’intérêt pour les espaces souterrains grandit en effet », constate l’architecte Monique Labbé. Elle qui travaille sur ce sujet « depuis vingt ans » se souvient : « Au début, on ne nous prenait pas au sérieux. » Alors qu’elle dirige notamment le projet national de recherche « Ville 10D », lancé en 2013 pour étudier la valorisation et la gestion du sous-sol urbain, elle rappelle que, « dans des villes qui, comme Paris, sont confrontées à une pénurie de foncier, cette ressource peut être exploitée intelligemment. D’autant que les solutions techniques existent. » Evidemment, les promoteurs du souterrain n’entendent pas enterrer leurs concitoyens au plus profond de la cité mais mieux tirer parti de l’épaisseur du sol – son « épiderme », comme l’appelle l’architecte Dominique Perrault (lire p. 51) – pour y insérer diverses activités. De même, personne ou presque n’imagine faire habiter quiconque sous terre. « Mais les volumes exploités en sous-sol sont autant d’espaces libérés en surface pour créer du logement », glisse Dominique Perrault.

« Pression démographique ».

Un tel potentiel est déjà exploité, par exemple en Finlande, au Canada ou en Asie. « Mais les nécessités n’y sont pas les mêmes, souligne Teodora Nikolova, ingénieure-architecte à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France. La France ne souffre pas de la même pression démographique que Singapour, où tous les espaces au sol, en hauteur ou sur mer, grâce aux polders, sont déjà utilisés. Et nos conditions climatiques ne sont pas extrêmes. » Ainsi, c’est pour répondre à la question « Comment habiter le désert ? » que les architectes Tarik Oualalou et Linna Choi avaient esquissé, lors de la Biennale de Venise de 2014, une ville semi-enfouie où l’on pourrait travailler, le jour, en profondeur et, la nuit venue, dormir à la surface. Sur un principe similaire, leur agence doit lancer cette année, au Maroc, le chantier d’un lycée dont certaines installations seront logées dans le creux des dunes.

« Poches isolées ».

En France, des réticences psychologiques restent sans doute à vaincre. Néanmoins, certaines entreprises cherchent à anticiper. Chez Soletanche Bachy France, filiale du groupe Vinci, le directeur commercial Stéphane Monleau explique : « Nous mettons à profit notre savoir-faire en matière de fondations et, notamment, de parois moulées pour concevoir de nouveaux produits. Nous avons par exemple repensé un système d’hypogée, un cimetière souterrain. » Egalement issu de Vinci, Indigo, qui gère plus de 500 parkings en France, « étudie la mutualisation possible de parcs souterrains pour d’autres fonctionnalités de mobilité lorsque l’offre de stationnement est suffisante. On pourrait voir comment y créer des restaurants, des lieux d’activités ou de culture… Nous regardons surtout comment nos parkings peuvent accueillir des équipements de logistique du dernier kilomètre », explique Samuel Besnard, le directeur de la prospective.

Devant ces marques d’intérêt, Monique Labbé met toutefois en garde contre le risque de multiplication de « poches isolées ». Pour elle, « il est indispensable de penser des espaces souterrains connectés, d’établir de vraies planifications urbaines. Ce n’est aujourd’hui pas le cas ».

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« J’utilise l’épaisseur du sol »

« Je travaille depuis trente ans à cette question de l’épiderme des villes, de manière expérimentale… mais pas utopique. J’ai déjà réalisé de grands bâtiments qui utilisent l’épaisseur du sol, comme la Bibliothèque nationale de France, dont trois quarts des surfaces sont invisibles. Là, comme pour le bâtiment du campus d’Ewha, à Séoul (Corée du Sud), j’ai échancré le sol pour mettre en contact le dessous et le dessus. Il y a donc toujours de la lumière naturelle. De même, j’ai conçu la future gare de Villejuif du Grand Paris Express (voir ci-dessous) comme un puits. Il aura 50 m de profondeur mais sera en plein air et ses parois accueilleront de nombreux programmes. Il agira comme un prolongement de la ville. Puisqu’on ne peut pas étendre les métropoles à l’infini, leur nécessaire densification doit aussi se penser en profondeur. »

Dominique Perrault, architecte.

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« Le droit n’est pas un obstacle »

« Le droit français n’est pas, en soi, un obstacle au développement des espaces souterrains. En effet, si la planification urbaine n’encadre pas spécifiquement l’usage du sous-sol, elle n’empêche pas non plus de le faire. Les outils existent pour permettre de tels aménagements. Pourtant, on constate que cette question ne fait pas l’objet d’une réflexion dans les documents d’urbanisme tels que le PLU, mais est plutôt traitée au coup par coup. Peut-être parce que ce n’est pas encore entré dans les mentalités… Il n’en reste pas moins que certaines réglementations, particulièrement celle sur la sécurité incendie, sont très contraignantes. Par exemple, à l’exception des parkings et des gares, un établissement recevant du public (ERP) ne peut se trouver à plus de six mètres en dessous du niveau d’accès des secours. Un régime dérogatoire, dans une certaine mesure, est possible mais il a forcément ses limites, notamment dans la perspective d’une évolution de l’usage des locaux. »

Alexandra Cocquière, juriste, Institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Ile-de-France.

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