Architecture Technique Aménagement

Sous la Canopée, Paris à cœur ouvert

Entre bâtiment et ouvrage d’art, l’édifice est la porte d’entrée spectaculaire du vaste monde souterrain des Halles.

C’est une myriade de boutiques. C’est une place publique et un lieu de loisirs. C’est une gare. Le tout au superlatif. Les Halles, dans le Ier arrondissement de Paris, voient au fil des saisons passer des millions de personnes. Le pôle de transports, à lui seul, est fréquenté par 750 000 à 800 000 voyageurs chaque jour. A ce monde tumultueux et essentiellement souterrain, il fallait ouvrir grand la porte. Là est donc le rôle essentiel que devra assumer la Canopée, cette vaste nef de verre et d’acier inaugurée le 5 avril dernier, quatre années après le lancement de sa construction… Et quatorze ans après que la Ville de Paris a décidé de transformer ce site emblématique mais problématique de son hypercentre. Dans le vide laissé après le départ du marché de gros (voir p. 74), on avait, à partir de la fin des années 1970, empilé voiries automobiles et voies ferrées, programmes publics et commerces. Vingt ans plus tard, ce vaste ensemble était aussi usé que les façades miroirs des émergences du Forum, en surface, étaient démodées. La mairie de Paris aurait pu opter pour une opération de cosmétique légère ; elle a choisi une restructuration en profondeur de toutes les composantes du site. Plus qu’une rénovation architecturale, le projet des Halles a été pensé comme un projet urbain de grande ampleur pour lequel l’agence Seura a été mandatée en 2004. Etaient donc prévues la réfection du jardin, la reconfiguration des circulations piétonnes et automobiles… et la construction d’un nouveau bâtiment propre à matérialiser toute l’ambition de la Ville de Paris.

Silhouette organique.

« Notre projet urbain impliquait une construction qui fasse signal mais suffisamment basse pour ne pas entrer en compétition avec les monuments alentour. Elle devait aussi offrir la possibilité au public de circuler d’est en ouest, depuis le boulevard de Sébastopol jusqu’à la Bourse de commerce, rappelle Jean-Marc Fritz, l’un des trois associés de l’agence Seura. Ce sont autant de données que Patrick Berger et Jacques Anziutti ont intégrées en concevant ce bâtiment splendide qu’est la Canopée. » En 2007, ce duo d’architectes avait en effet remporté le concours d’architecture avec ce projet dont le nom tout comme la silhouette organique évoquait le monde naturel. Puis, l’année suivante, les mêmes avaient été désignés pour réaménager la gare RATP (voir page 76).

Désormais achevée, la Canopée est un édifice tout en lignes flottantes et courbes, qu’il serait bien difficile de décrire d’un mot. Mais pour Patrick Berger, qui en a conçu l’architecture, il se justifie parfaitement : « cette forme a été déduite de toutes les forces en action sur le site : les vents, la pluie, les flux de circulation… Leur optimisation a donné ce motif », explique l’architecte qui ne nie pourtant pas une part de « subjectivité » dans son dessin. La Canopée, qui a représenté un coût d’environ 238 millions d’euros HT sur les 918 millions d’euros HT (valeur 2009) de l’ensemble du projet des Halles, est en réalité une structure hybride, entre bâtiment et ouvrage d’art. Deux pavillons en ailes de papillon asymétriques, au nord et sud, accueillent les programmes, dont la médiathèque et le conservatoire en balcon sur le jardin et 6 300 m² de surfaces commerciales. Entre les deux édifices s’est posée une spectaculaire toiture de verre. Elle est composée de 15 ventelles torses. Ainsi, ces lames contorsionnistes, disposées en écailles, doivent protéger des intempéries tout en créant de grandes échancrures qui laissent voir le ciel.
Et si le bâtiment dont l’enveloppe représente une surface de 2,5 ha paraît massif sous certains angles, si le jaune retenu pour la teinte de ses 18 000 pièces de verre en laissera certains dubitatifs, le mouvement de cette toiture qui, à l’orée du jardin, ressemble à une vague phénoménale sur le point de se briser ne peut qu’impressionner. C’est là qu’est donc cette entrée monumentale – de 96 m de large, tout de même – qui permettra au public d’accéder jusqu’au cœur du site, de déambuler sur ce qui est devenu une place publique spacieuse et abritée et d’entamer, sous la lumière douce obtenue grâce au fameux verre jaune, sa descente vers les niveaux du sous-sol. La Canopée réussit à être un lieu couvert et grand ouvert.

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Maîtrise d’ouvrage de la Canopée : Ville de Paris ; SemPariSeine (mandataire). Maîtrise d’œuvre : Patrick Berger & Jacques Anziutti, architectes. BET : Ingérop (structure, fluides), Base Consultants (HQE), Arcora et Emmer Pfenninger (Enveloppe et façades), ACV (acoustique), Ingélux (éclairage), Changement à Vue (Scénographie), Vulcanéo (sécurité), JML (fontainier), Emmanuel Barrois (maître verrier). Entreprises principales :Vinci – Chantiers Modernes Construction, Castel & Fromaget (charpente et couverture).

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Des décennies de tragicomédie

Les Parisiens s’en souviennent comme d’un traumatisme. En 1971 débute la démolition des halles de Baltard, ce fameux « Ventre de Paris » décrit par Zola. Deux ans plus tôt, le marché de gros avait déménagé à Rungis. Au fond du trou qui perce alors le cœur de Paris, une gare RER est réalisée et inaugurée en 1977, elle-même couverte en 1979 par le « Forum », un lieu de commerces et de loisirs qui est ensuite agrandi en 1985. Ces nouvelles Halles sont un paradoxe : elles sont toujours bondées et pourtant détestées. Circuler dans la gare, le jardin et centre commercial est un casse-tête et le site, vite usé, a mauvaise réputation. En 2002, Bertrand Delanoë, devenu maire, fait de la rénovation des Halles son grand projet. Une première consultation déchaîne les passions. Organisée sur le mode de l’étude de définition, elle met en compétition Jean Nouvel, Rem Koolhaas, MVRDV et David Mangin de l’agence Seura. Cette dernière l’emporte fin 2004 et l’organisation urbaine du site lui échoit. Mais pas la conception architecturale du bâtiment principal. Pour cela, un nouveau concours oppose dix équipes et aboutit, en juillet 2007, au choix du projet de l’agence Berger-Anziutti.

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« La nécessité de la sensibilité et de la délicatesse »

« On ne touche pas à la légère à ce qui est le cœur de la métropole et ce fut un projet de longue haleine. Mais ce lieu avait été abîmé et il fallait panser une plaie. Il a donc fallu beaucoup penser, se mobiliser autour de l’intuition qu’avait eue mon prédécesseur. Aujourd’hui, le lieu est réparé, réinventé, récréé. Il est devenu beau, puissant et original. Je salue la pensée urbaine de David Mangin [de l’agence Seura, NDLR] et le travail des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti. J’ai appris la nécessité, en architecture et en urbanisme, de la sensibilité et de la délicatesse et ils ont su apporter cela. L’opération des Halles a un coût. Nous l’assumons, surtout quand il ne représente que 14 % de dépassement par rapport au schéma initial. »

Anne Hidalgo, maire de Paris, à l’occasion de l’inauguration.

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Calendrier - Après l’inauguration, les travaux continuent

La Canopée est achevée, mais pas le chantier. Sous et autour du nouveau bâtiment, les travaux se poursuivent et ne s’achèveront que début 2018, avec la livraison du dernier secteur du jardin Nelson-Mandela. L’agence Seura l’a conçu comme une grande prairie. Son premier pan a été ouvert en décembre 2013 alors que l’aire de jeux pour enfants, réalisée par l’équipe du sculpteur Henri Marquet, avait ouvert en 2012. Mais pour finir cet aménagement paysager, la cité du chantier des Halles qui occupe le terrain doit être démontée.
Elle a déjà disparu en partie, mais demeure nécessaire à la réalisation des dernières tâches à accomplir, dans les voiries souterraines et surtout dans la gare RER. La rénovation de sa salle d’échanges, en cours, durera jusqu’au premier trimestre 2017. Le lieu transformé par Berger-Anziutti, doit gagner en confort. « Surtout, les gens pourront mieux s’y repérer », assure Valérie Geburtig, chef du projet à la RATP. La salle a aussi été agrandie en gagnant sur un ancien parking voisin. En dessous, les quais seront remis à neuf d’ici à la mi-2017.
Un des objectifs majeurs de la restructuration était aussi d’améliorer l’accès à ce pôle de transports. Certaines issues du centre commercial ont donc été prolongées jusqu’au niveau de la gare. Et dès décembre 2016, une nouvelle sortie ouvrira pour permettre d’aboutir à l’air libre, place Marguerite-de-Navarre.

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L’œil de la rédaction.

Peu de projets ont été aussi scrutés, si ce n’est vilipendés avant même d’être achevés. Mais, sous sa spectaculaire toiture dansante, la Canopée offre l’espace public vaste, lumineux et confortable que réclamait le site.

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