Architecture Aménagement

Quand la ville se livre au privé

Pénurie de moyens et aspirations sécuritaires concourent à grignoter l’espace public.

La ville se privatise. Les espaces publics cèdent progressivement du terrain au profit d’exploitations marchandes et d’espaces privés. Cette tendance à l’amenuisement de lieux ouverts à tous, sans discrimination a priori, se renforce sous la double contrainte financière et sécuritaire. Depuis une quinzaine d’années, la généralisation des macrolots – ces îlots urbains qui fédèrent plusieurs programmes réalisés de manière coordonnée – dans les grandes opérations d’aménagement accompagne cette tendance, rejetant à leur périphérie les voies publiques. La demande croissante de sécurité – réelle ou anticipée – dans tous les espaces de la ville, légitime les restrictions apportées à certains usages, voire à certains comportements, y compris dans des lieux supposément ouverts à tous.

C’est d’ailleurs à l’occasion de la promulgation de la loi du 11 octobre 2010 « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public » qu’une définition juridique est donnée à ce concept, comme le rappelle Francesca Di Lascio (1) : « L’espace public est constitué des voies publiques ainsi que des lieux ouverts au public ou affectés à un service public » (art. 2, alinéa 1).

Mixité. Jusque-là, le domaine public tel qu’il est désigné par l’article 714 du Code civil contenait ce qu’il est commun d’appréhender comme espace public : « Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous. Des lois de police règlent la manière d’en jouir. » Il peut être affecté à l’usage direct du public ou à un service public (2). La dénomination d’espace public existait cependant depuis le début des années 1970, comme l’a rappelé le géographe François Tomas (3), « […] lorsque certains auteurs éprouvèrent le besoin de créer le concept pour désigner l’ensemble des lieux où les citadins se croisent et se rencontrent », inquiets qu’ils étaient de la ségrégation spatiale prônée par le Mouvement moderne. Portée par la puissance publique, la programmation d’aménagements d’espaces propices à la déambulation ainsi qu’à l’accueil d’une mixité fonctionnelle et sociale – des allées, des agoras – répond alors à des préoccupations politiques et, plus tard, environnementales.

Rareté de l’argent public. Aujourd’hui, la rareté sans cesse rappelée de l’argent public justifie le recours de plus en plus fréquent à des sociétés privées pour réaliser des morceaux de ville – parfois importants (lire ci-contre) – dont les objectifs et les intérêts ne recouvrent pas nécessairement ceux du plus grand nombre. Leur organisation d’abord et leur gestion ensuite, relèvent éventuellement d’une vision collective mais pas forcément publique. A cet égard, la participation croissante des habitants et usagers dans les projets urbains pourrait renforcer cette tendance.

En parallèle, des concessions temporaires ou de durée non déterminée, à but lucratif, empiètent également sur ces espaces dits publics qui deviennent ainsi sources de revenus directs et indirects, pour les municipalités : les marchés de Noël occupant une place ou un parvis, les festivals organisés de manière récurrente sur un terrain public, ou encore les terrasses des cafés, les étals de marchandises, etc. Ces animations constituent une occupation particulière et définie qui justifie un encadrement et un contrôle renforcés de la puissance publique. Elles limitent éventuellement un envahissement spontané qui pourrait se révéler plus difficile à canaliser, comme le mouvement « Nuit debout », rassemblé sur des places publiques, ou celui de personnes sans abri. Il existe aussi des espaces privés qui, à l’inverse, s’apparentent à des lieux publics à l’image des centres commerciaux dont les allées fonctionnent comme de véritables rues intérieures et des lieux intermédiaires comme les grandes gares transformées en galeries marchandes.

Si, comme l’indique la consultante en économie urbaine, Isabelle Baraud-Serfaty (4), « le rôle des acteurs privés dans la production de la ville est sans doute aussi ancien que les villes elles-mêmes, et tout aussi divers », elle ajoute : « […] Il est certain en tout cas que les notions de public et privé se brouillent de plus en plus. La distinction public/privé est complexe et intervient à plusieurs registres. » Ces différents registres concernent le statut juridique des acteurs, la nature de l’activité qui peut être considérée « d’intérêt général », l’accessibilité voire la visibilité, et renvoient à la distinction intérieur/extérieur. Cette évolution des modes de production de la ville et de sa gestion, ne risque-t-elle pas de faire passer au second plan une générosité qui paraissait consubstantielle à la notion espace public, oubliant sa dimension de bien commun au profit d’une dimension marchande ?

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Bordeaux - L'écoquartier Ginko, une ZAC privée

Implanté au nord de la ville, l’écoquartier Ginko s’étend sur une ancienne zone humide de 32 ha, le long de la rive est du lac de Bordeaux. L’opération initiée par la communauté urbaine de Bordeaux (CUB), a fait l’objet d’un concours restreint remporté par Bouygues Immobilier, associé aux bailleurs sociaux Aquitanis et Mésolia, avec le projet des architectes-urbanistes Brochet-Lajus-Pueyo et Christian Devillers & Associés, ainsi que l’agence Signes Paysages.

Aménageur privé de la zone d’aménagement concertée (ZAC) et promoteur de 60 % du bâti, Bouygues Immobilier a acquis l’ensemble du foncier. A sa charge, une participation aux équipements publics et la réalisation des espaces publics rétrocédés ensuite à Bordeaux Métropole. « Nous avons consacré une place importante aux espaces paysagers, notamment un parc de 4,5 ha, une venelle verte de 1 hectare et trois canaux qui structurent le quartier, offrant aux habitants un cadre de vie privilégié, souligne Jérôme Sauvage, responsable du projet urbain de l’aménageur. Notre responsabilité était de réaliser des espaces publics de qualité en favorisant des voiries dédiées aux modes de transport doux et au tramway. » Les îlots comptent de 100 à 140 logements de différentes catégories – 33 % de logements sociaux locatifs, 22 % en accession modérée – et intègrent le stationnement en sous-sol et en rez-de-chaussée. Ces macrolots de 75 x 95 m en moyenne sont clôturés sur plusieurs côtés par des grilles de faible hauteur équipées de digicodes. Liaison piétonne nord-sud, la venelle verte est gérée, avec la chaufferie bois du quartier, par une association foncière urbaine libre (Aful). Une autre Aful régira l’immense lot, actuellement en travaux, dont les voies, privées, desserviront librement immeubles et services.

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« Nous devions tout mettre en chantier simultanément »

« La répartition entre les espaces publics et privés faisait partie du projet urbain initial, tel que nous l’avons présenté au stade du concours. Nous avons été sélectionnés aussi sur cet aspect. Le seul espace public imposé dès l’origine était le parc public qui relie le quartier Ginko aux Bassins à flot en longeant les grands ensembles des Aubiers. La contrainte liée à l’aménagement privé était de tout mettre en chantier simultanément : voiries, réseaux, premiers îlots, etc. Cette nécessaire rapidité d’intervention fait que l’on ne dispose pas toujours du temps utile pour bénéficier des retours d’expérience. Hormis cet aspect-là, les procédures de sélection des équipes d’architectes, par exemple, ne diffèrent pas d’une opération de ZAC publique : concours sur invitation pour certains îlots, commandes directes pour d’autres. »

Nicolas Merlo, architecte, chef de projet, agence Brochet-Lajus-Pueyo.

(1) « Espace public et droit administratif », Philonsorbonne, n° 8, 2014, p. 133-14 3. (2) Article L. 2111-1 du Code général de la propriété des personnes p u bli qu es. ( 3) « L ‘Espace public, un concept moribond ou en expansion ? », G éocarrefour, vol. 76, n° 1, 2001, p. 75-84. (4) « La nouvelle privatisation des villes », Esprit, n° 3-4, 2011, p. 149-167.
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