Architecture et urbanisme Habitat d’exception

Quand l’architecture défie le grand froid

Mots clés : Architecture

Les besoins de la science et le désir d’exploration peuvent pousser la construction aux plus grandes extrémités. Apprivoiser des déserts blancs exige alors d’imaginer des objets quasi uniques.

Habiter là où personne n’habite… En zones de grand froid, l’architecture revient à son rôle primordial le plus essentiel : abriter. Mais si elle a la responsabilité de permettre la vie, si ce n’est la survie, elle a aussi le devoir de respecter des milieux que leur hostilité naturelle avait a priori préservés de la présence (de l’invasion ?) de l’homme. Les territoires des cercles polaires ou les sommets recouverts de neiges éternelles réclament donc des projets d’exception qui impactent a minima leur environnement. « Le respect du site, cela signifie y toucher le moins possible, remarque Jean-François Lyon-Caen, architecte et enseignant responsable de la filière ‘‘ Architecture, paysage, montagne ’’ du cycle master de l’école d’architecture de Grenoble. Cela se traduit notamment par un ancrage – forage ou boulonnage – limité, un rapport au sol léger. » Sans doute faut-il avoir le goût de l’exploit et du dépassement de soi pour bâtir dans de telles conditions. En tout cas, plus que de chantiers, il s’agit presque d’expéditions au sens le plus aventureux du terme. Pour de telles initiatives, les risques doivent donc être calculés et les préparatifs scrupuleusement conduits.

Machines bien réglées

Ces constructions installées sur des sites isolés, souvent difficiles d’accès, s’apparentent finalement à des « machines ». L’ingénierie en est réglée, la préfabrication fréquente. Jean-François Lyon-Caen cite en exemple le nouveau refuge de l’Aigle, réalisé en 2014 au sein du Parc national des Ecrins, dans les Alpes, qui « a d’abord fait l’objet d’un montage à blanc lors du salon Alpexpo à Grenoble. C’est très rare et révélateur de la nécessité d’ultra-préparation de tels projets ».
Si ces architectures sont d’ampleur limitée et relèvent quasiment d’objets uniques (même si le projet LEAP, ci-contre, propose une solution volontiers duplicable), ils ne sont pas égoïstes. Pour Jean-François Lyon-Caen, « ces réalisations permettent en effet d’expérimenter certaines techniques, par exemple d’isolation ». L’architecture d’exception peut ainsi se faire le laboratoire de la règle.

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France - Au Goûter, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

A 3 850 m d’altitude, le nouveau refuge du Goûter de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie) s’est fixé pour défi d’offrir aux 120 candidats quotidiens à l’ascension du mont Blanc un hébergement confortable mais sans impact ou presque sur l’environnement. L’édifice aérodynamique carrossé d’acier recycle tout ce qui est disponible : la neige pour les besoins en eau, grâce à un fondoir ; le soleil, avec 150 m2 de capteurs thermiques et photovoltaïques ; les déchets, par le biais d’un groupe cogénération biomasse ; et la chaleur humaine via la ventilation double flux. Ne reste plus aux dopés de l’extrême qu’à ramasser leurs propres détritus…

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Fiche technique

Maîtrise d’ouvrage : FFCAM. Maîtrise d’œuvre : C. de Laage, H. Dessimoz, architectes associés. BET : Charpente Concept, mandataire (structure), Betech (fondations), Strem (fluides), Albedo Energie (thermique), Denizou (économie). Entreprises : Guides du Grand Massif (terrassement), Labat & Sierra (structure, façade). Surface : 720 m2 SP. Coût travaux : 4,65 M € HT.

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Fédération de Russie - Trois tubes au sommet du Grand Caucase

C’est, d’ores et déjà, le tube de l’hiver. LEAP, c’est son nom –  pour « Living Ecological Alpine Pod » -, se présente comme une construction modulaire, écolo et flexible, réalisée en matériaux composites et destinée à renouveler l’image du refuge de haute montagne. Au-delà, elle entend proposer des solutions d’hébergement pour toutes les zones hostiles et a priori inhabitables de la planète, avec zéro impact sur l’environnement d’accueil. Conçus et fabriqués par la firme turinoise LEAPfactory, les différents modules susceptibles de composer la « station » – couchage, entrée, cuisine, toilettes, séjour, etc. – sont intégralement préfabriqués en usine puis hissés jusqu’aux plus hauts sommets par hélicoptère. Ils sont ensuite raccordés entre eux sur site puis boulonnés à leur base d’accueil. Cette modularité, gage de flexibilité, permet de faire évoluer le bâtiment au fil du temps – un peu à la manière de la Station spatiale internationale (ISS) – et d’en assurer la maintenance : un module très abîmé sera ainsi « simplement » remplacé. Capables de fonctionner en totale autarcie une fois assemblés, ces modules, imaginés par Stefano Girodo (architecte), Luca Gentilcore et Stefano Testa (créateurs de LEAPfactory), revendiquent leur esthétique high-tech, très éloignée du registre du refuge alpin aux allures de chalet… Les hauts sommets ont un coût : de 85 000 à 300 000 euros par « tube », selon le nombre de modules commandés, transport et montage non compris…

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Maîtrise d’ouvrage : Club de montagne du Nord Caucase. Surface : 140 m2 habitable. Coût total d’opération : 2 millions d’euros.

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Antarctique - Une station sur skis pour la science

Au pôle Sud, où la température descend à – 56°C l’hiver et où la nuit dure 105 jours par an, des chercheurs britanniques vivent et travaillent sur une barrière de glace, dans une station modulaire de 1 510 m². Montée sur vérins hydrauliques et équipée de skis, Halley VI est la première station de recherche mobile au monde, ce qui permet de lui éviter de partir à la dérive sur un iceberg ! Les laboratoires scientifiques, les dortoirs, le poste de commandes, le centre médical et les locaux techniques sont alignés dans six modules bleus de 152 m², mesurant 19 x  10 m. Au centre, un module rouge de 467 m² sur deux niveaux accueille les espaces de convivialité : cuisine, réfectoire et salles pour regarder la télévision, pratiquer du sport ou jouer au billard. Ce volume, plus vitré pour laisser admirer le paysage et les aurores australes, mesure 28 x 15 m. Les modules, préfabriqués en Afrique du Sud et acheminés par bateau, sont constitués d’une structure en acier et d’une coque isolante en matière composite. A l’intérieur, l’utilisation de placage en cèdre du Liban rappelle aux résidents de ce désert blanc – entre 16 et 70 personnes – que la nature a des couleurs et des odeurs.

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Maîtrise d’ouvrage : British Antarctic Survey. Maîtrise d’œuvre : Hugh Broughton Architects. BET : Aecom (structure, acoustique, services, incendie). Entreprise générale : Galliford Try International. Surface : 1 510 m². Coût de construction : 25,8 millions de livres sterling (environ 35 millions d’euros).

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Norvège - Un refuge pour les marcheurs du désert glacé

Pour atteindre le gîte Rabot, à 1 200 m d’altitude dans le massif d’Okstindan, dans le comté de Nordland, il n’y a pas de route. Les randonneurs marchent donc pendant deux heures depuis l’aire de stationnement dans la vallée. Ils peuvent aussi rejoindre à ski ce refuge, qui porte le nom du glaciologue français Charles Rabot (1856-1944), et qui a été livré en août dernier. Si bien que les matériaux qui ont servi à ce chantier, réalisé en partie par des bénévoles, ont surtout été acheminés par hélicoptère. Le bâtiment conçu par les architectes Jarmund/Vigsnæs, une agence d’Oslo, a été pour l’essentiel construit en pin norvégien, issu de forêts proches. Le bois a été mis en œuvre pour l’enveloppe mais aussi pour la structure qui doit pouvoir résister aux vents violents qui soufflent dans ce désert glacé. La forme même du gîte, simple et sans éléments saillants, a été dictée par ces rudes conditions. Etre si proche du cercle polaire, dans un milieu naturel brut, ne prive pourtant pas le bâtiment d’élégance. « Le gîte Rabot joue à la fois sur le reflet et le contraste avec son environnement, explique l’architecte Einar Jarmund. La forme du toit, par exemple, évoque les montagnes mais le bâtiment ne disparaît pas pour autant dans le paysage. »

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Maîtrise d’ouvrage : Hemnes Tourist Association. Maîtrise d’œuvre: Jarmund/Vigsnæs, architectes. BET: Walter Jacobsen MNT (structure), Rambøll AS (incendie). Entreprise: MBA Entreprenør AS (structure bois). Surface: 200 m². Coût: 10millions de couronnes norvégiennes TTC (environ 1,16 million d’euros).

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