Enjeux Ressources humaines

Qu’est-ce qui fait courir les jeunes ?

Mots clés : Management

Le rapport au travail a changé chez les juniors.

Face à leurs nouvelles attentes et envies, les DRH doivent s’adapter. Regards croisés.

Dites « non » à un jeune collaborateur (augmentation, promotion… ), et vous verrez sans tarder son profil remis à jour sur les réseaux sociaux. Peut-être claquera-t-il la porte de l’entreprise un mois plus tard. C’est ce qu’observe Jérôme Pavillard, directeur des ressources humaines (DRH) de Razel-Bec. « Ce sont des phénomènes nouveaux : les juniors raisonnent selon une temporalité différente de celle que fixe l’entreprise… et parfois avec un manque de souplesse en imposant leur propre calendrier. » Au point de laisser leurs collègues plus âgés médusés. Confrontés à cette nouvelle génération de salariés plus exigeants, plus pressés et plus volatils que leurs prédécesseurs, les employeurs ont parfois du mal à suivre.

« Les jeunes ont la bougeotte : ils vont plus vite que nous ! », confirme Pauline Azoug, correspondante RH chez Léon Grosse. « Ils ont besoin de perspectives de carrière à court terme, quand leurs aînés construisaient patiemment leur parcours professionnel », développe de son côté Frédéric Périn, DRH du groupe Egis. « Les juniors veulent aussi de l’autonomie : si nous leur proposons une organisation bureaucratique, ils vont repartir vite ! » Si, pour Bruno Pavie, DRH du groupe NGE, la course à la promotion existe bien, il remarque surtout chez ses jeunes recrues une volonté d’élargir leur palette de connaissances et de compétences pour « préparer la suite ». « La soif d’apprendre est plus que jamais présente : elle devient même impérative », abonde Patrick Bechaux, DRH chez Vinci Construction Grands Projets.

Susciter l’intérêt des juniors. Ces différentes tendances, qui se dessinaient depuis quelques années, s’affirment avec la reprise. En particulier ces six derniers mois, avec un marché de l’emploi plus dynamique pour les jeunes cadres. « A cet égard, les start-up surfent sur la flexibilité et la liberté, alors que nous pouvons tout autant garantir des perspectives de réalisation professionnelle à court terme et la diversité des missions », pointe Cédric Mendes, chef de service recrutement et relations écoles chez Colas. Un groupe qui figure dans le top 5 du classement « Happy trainees » des meilleures entreprises où faire un stage (dans la catégorie des sociétés de 100 à 500 stagiaires).

Les recruteurs voient arriver des salariés plus exigeants, moins patients et moins fidèles que leurs aînés.

« Les secteurs de l’industrie, de l’immobilier et du conseil viennent par ailleurs piocher dans nos viviers d’ingénieurs spécialisés BTP. Ces derniers s’y intéressent de plus en plus, même si la majorité d’entre eux continue à rejoindre nos métiers. » Stéphanie Mellot, responsable du développement des RH chez Setec, relève quant à elle davantage d’aisance qu’avant chez les jeunes ingénieurs rencontrés en entretien d’embauche ou dans le cadre des forums. « Ils ne sont pas loin, pour certains, d’adopter un comportement de client ! » Comme s’ils n’avaient pas grand-chose à perdre. D’où la nécessité de susciter de l’intérêt chez ces jeunes de plus en plus exigeants.

Vinci vient par exemple de lancer une campagne de recrutement au ton décalé pour moderniser son image, et ouvre ses Prix de l’innovation aux étudiants du monde entier. Et Colas met en avant les projets innovants liés à Wattway, la route solaire. Cédric Mendes se refuse pour autant à vendre du rêve à la jeunesse. « Les débutants arrivent sur le marché du travail dopés à la confiance par les discours marketing de certains employeurs ou même de leurs écoles, qui ne les préparent pas toujours à la réalité d’un premier poste dans lequel tout reste à construire et à démontrer. »

De nouvelles exigences à satisfaire. « Chez Léon Grosse, nos jeunes recrues demandent souvent à évoluer au bout de deux ans, alors que nous aurions besoin d’une année supplémentaire pour évaluer leurs compétences pour le poste convoité », évoque Pauline Azoug. Néanmoins, peut-être pourrons-nous, en étant plus efficaces en matière d’intégration, leur offrir plus vite un retour sur investissement. » Pour Jérôme Pavillard (Razel-Bec), c’est une évidence : « Si nous ne nous adaptons pas à leurs attentes et à leur style de vie, nous n’aurons plus de jeunes dans nos entreprises. » Même philosophie chez Egis. « Nous accordons rapidement de l’autonomie, notamment aux jeunes, qui peuvent bénéficier par ailleurs d’un système de tutorat, explique Frédéric Périn. En revanche, malgré une politique déjà active en matière de parcours professionnels, nous travaillons à la renforcer, notamment pour mieux répondre aux demandes des jeunes générations d’avoir des perspectives d’évolution plus rapides. » Tous les managers font en outre l’objet, depuis 2016, d’un accompagnement systématique, notamment pour les aider à mieux faire face à ces nouvelles attentes.

Chez Vinci Construction, les jeunes collaborateurs attendent davantage de transparence sur les liens entre rémunération et performance. « Aussi, nous communiquons désormais davantage sur les systèmes d’évaluation », précise Claire Schnoering, directrice du développement RH. Autre dimension de cette nouvelle donne : un engagement dans le travail, mais pas à n’importe quel prix. « Les jeunes souhaitent préserver leur vie privée, constate Bruno Pavie (NGE). Auparavant, l’ingénieur sortant de l’école se mettait à la disposition de l’entreprise. Aujourd’hui, il tient aussi compte des engagements professionnels de son conjoint. » De même, la souscription de prêts immobiliers peut bloquer les mobilités géographiques. « Il n’est pas rare, désormais, de voir des CV où figurent en toutes lettres les années de césure entre deux emplois pour effectuer des voyages, note pour sa part Jérôme Pavillard. Auparavant, ces expériences se vivaient, sans doute, mais étaient dissimulées. »

Le défi de la génération à venir. Ce souci de ménager sa vie personnelle peut, là aussi, provoquer des départs. « Après cinq ans en travaux avec un rythme très, voire trop soutenu, certains collaborateurs regrettent en effet de ne pas se réaliser suffisamment par ailleurs, et décident de changer de métier », relate le DRH. Au-delà de cette question, de nouveaux défis se profilent déjà pour les recruteurs. « A commencer par le management de la génération à venir, ces adolescents qui vivent littéralement accrochés à leur téléphone », envisage Jérôme Pavillard. L’occasion, pour les employeurs, de se pencher à nouveau sur leurs politiques de ressources humaines.

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« Ils veulent être acteurs du monde dans lequel ils vivent. »

« Nos jeunes collaborateurs veulent avoir facilement accès à l’équipe de direction, afin de pouvoir partager une idée ou un problème.

Nous réfléchissons à la possibilité d’élargir le comité de direction du groupe à des membres plus jeunes, afin d’apporter une nouvelle dynamique. Les juniors sont par ailleurs très à l’écoute des questions d’ordre sociétal (environnement, développement durable… ). Ils veulent être acteurs du monde dans lequel ils vivent, tout en respectant un équilibre entre vies privée et professionnelle. Il n’est pas rare que certains sollicitent un congé sabbatique pour un tour du monde ou une mission dans l’humanitaire. Les jeunes n’hésitent plus à aborder, en entretien d’embauche, les questions relatives au télétravail, aux avantages liés au CE…

Nous observons aussi davantage de mobilité en région dans l’idée de rompre avec le rythme stressant de la vie parisienne. »

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Ingénieur OPC - « Avoir des perspectives d'évolution »

Après quelques mois passés en stage de fin d’études chez Artelia, Zakaria Mousabih, alors élève à l’Ecole des mines de Douai, se voyait déjà accorder davantage de responsabilités. « Tous les employeurs ne font pas confiance à ce point à un jeune ! C’est ce qui m’a décidé à signer mon CDI chez eux, en 2016. » Zakaria Mousabih exerce aujourd’hui comme ingénieur ordonnancement, pilotage et coordination (OPC) sur le chantier d’extension du centre commercial de Carré Sénart, à Lieusaint (Seine-et-Marne). Il est question de lui confier, dans deux ou trois ans, l’encadrement d’une petite équipe d’ingénieurs sur des chantiers de moindre envergure. « J’aurai ainsi mon propre projet », se réjouit-il.

De quoi lui permettre « de traiter en direct avec un gros client, et de prendre des décisions importantes ». Mais aussi lui garantir des avantages financiers : un salaire plus important, et davantage de primes. « Mon employeur m’offre des perspectives d’évolution professionnelle : à défaut, j’aurais démissionné. J’ai en effet besoin d’objectifs, d’encouragements et d’autonomie. » Travailler en partie sur le terrain, et être ainsi confronté aux aléas et aux imprévus, séduit le jeune professionnel. « Mais, si je suis à ce jour ouvert à la mobilité géographique, peut-être deviendra-t-elle contraignante à plus long terme, avec une vie famililale. » Sa vision du BTP ? « Un métier qui nous apprend l’humilité, mais aussi à nous adapter et à respecter les compagnons. »

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Pilote de tunnelier - « Continuer à apprendre de mon métier tous les jours »

Elle a grandi dans l’univers des travaux publics, dans le sillage de la SARL Alain Gassuan, que dirigeait son père. C’est là, après avoir décroché, en 2013, un DUT de génie civil, que Joana Gassuan fera ses premiers pas en tant que topographe. Après un passage chez Vinci Construction comme topographe ouvrages d’art, la jeune femme a rejoint l’an dernier Bouygues Travaux publics, en tant que pilote de tunnelier sur le chantier du prolongement de la ligne 14 du métro parisien. Un projet d’envergure qui a attisé d’emblée sa curiosité, tout en représentant un défi : « Une fois sur le chantier, j’ai dû m’adapter au milieu du souterrain, encore inconnu pour moi. » Joana Gassuan découvre alors un monde « à part, et particulièrement intéressant. J’apprends tous les jours, et cela devrait encore être le cas pendant plusieurs années. » C’est précisément ce que la jeune femme attend de son métier : « Etre passionnée par ce que je fais, sans être confrontée à des tâches répétitives. Je souhaite donc continuer à enrichir mes connaissances sur la technique du pilotage, et devenir de plus en plus performante dans ce registre. Le groupe veut moderniser ses tunneliers, et j’aimerais beaucoup, dans quelques années, contribuer à ces innovations. » Ce qui lui tient également à cœur : « L’ambiance et la solidarité sur les chantiers, qui se ressentent encore davantage sous terre. »

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Conducteur de travaux - « Travailler sur des projets intéressants et variés »

Son diplôme de l’Ecole nationale d’ingénieurs de Saint-Etienne (Enise) en poche, Damien Hierso part pour deux ans en Afrique du Sud, dans le cadre d’un volontariat international en entreprise. Il intègre Demathieu Bard à son retour en janvier 2016, comme conducteur de travaux. Parmi ses attentes : « Travailler sur des projets intéressants et variés, et dans un bon esprit de groupe .» Le jeune ingénieur officie aujourd’hui sur un chantier parisien de reconversion de bureaux en logements étudiants. « Je suis, depuis mon arrivée, passé conducteur de travaux confirmé et, en mars dernier, j’ai succédé au patron du chantier. J’attends de mon emploi qu’il me propose des perspectives d’évolution. » Prochaine étape : « D’ici environ deux ans, passer conducteur de travaux principal ».

Et, à l’avenir, continuer à gravir les échelons : chef de groupe, puis directeur de travaux. Sans présomption aucune, Damien Hierso se montre néanmoins confiant, « car cela représente à mon sens une évolution logique ». Les contraintes du métier ? « Le temps qu’on y consacre », avec des journées « à rallonge ». « Ce qui requiert des ressources, et de l’envie. Car pour motiver les autres, il faut déjà être motivé soi-même. » Le jeune professionnel voit son avenir dans le BTP, une passion remontant à l’enfance, et compte « rester dans les travaux dans un premier temps. » Egalement intéressé par la promotion immobilière, Damien Hierso songera peut-être à une évolution « d’ici dix ou quinze ans ».

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