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Pourquoi le recyclage peine à décoller dans la construction

Mots clés : Situation économique

L’économie circulaire a le vent en poupe. Pourtant, les filières de recyclage tardent à se monter. Tour d’horizon des obstacles rencontrés sur le terrain.

L’ouverture, le 16 juin, des 2es Assises de l’économie circulaire à Paris est un signe positif. « La création de l’Institut du même nom en 2013, qui témoignait déjà de l’intérêt pour le sujet, a contribué à populariser les différents thèmes de l’économie circulaire, dont le recyclage », estime Jean-Yves Burgy, directeur de Recovering, société spécialisée dans le montage de filières de recyclage. Lors de cet événement, un atelier sera dédié aux opportunités du recyclage et du réemploi des déchets du BTP. Autre signe encourageant, le projet de loi de transition énergétique comporte un volet « économie circulaire » qui reprend l’objectif de la directive-cadre européenne de 2008, à savoir : recycler, valoriser ou réemployer 70 % des déchets du BTP d’ici à 2020. Avant cette loi, le Conseil national des déchets avait publié en août 2014 le « Programme national de prévention des déchets », un texte opposable qui précise les orientations de la France et fixe un objectif pour le BTP : que la quantité de déchets reste à son niveau de 2010. Ce document s’accompagne d’un plan national de réduction et de valorisation des déchets qui vise à réduire de 50 % les mises en décharges de déchets non inertes et non dangereux du secteur de la construction d’ici à 2030. Malgré ces initiatives, six freins restent à lever pour que les activités de recyclage connaissent la croissance qu’elles méritent.

Des filières peu compétitives

« Les actions mettent trop longtemps à se concrétiser sur le terrain », déplore Jean-Yves Burgy, pour qui le principal obstacle au montage de nouvelles filières de recyclage est leur manque de compétitivité par rapport à l’enfouissement des déchets. A ce titre, la France, pays d’extraction de pierre, est victime de son histoire : les carrières en fin d’exploitation ont très souvent été transformées en centres d’enfouissement technique. Résultat : il y a une surcapacité et la mise en décharge reste la solution la moins onéreuse.
Ce défaut est encore accru par l’absence de taxes sur la mise en décharge des déchets non dangereux et par la stagnation de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP), alors que de nombreux acteurs du secteur plaident pour son augmentation. Parmi eux, François Aublé, directeur général de Veka Recyclage et président du Syndicat national des régénérateurs de matières plastiques (SRP) au sein de la FFB, dénonce le retard accumulé par les exploitants des centres d’enfouissement : « Ils pourraient augmenter le prix de la mise en décharge et réinvestir les bénéfices pour améliorer le tri. Cela ferait évoluer leurs activités vers la préservation des ressources naturelles, tout en créant des emplois. »

Des techniques de tri disparates

A la problématique économique s’ajoutent les difficultés techniques avec, comme enjeu, le tri des déchets à la source lors des réhabilitations ou des déconstructions de bâtiments. Pourtant exemplaire, la filière du plâtre ne parvient à recycler que 60 000 des 400 000 tonnes par an de déchets estimées. Le PVC des menuiseries est également compliqué à collecter car il s’agit d’un déchet diffus. « Si les menuiseries ne sont pas rassemblées au début de la déconstruction ou avant la démolition, cela donne l’impression de quantités négligeables », fait remarquer François Aublé.
En partenariat avec le Syndicat des recycleurs du BTP (SR BTP), le SRP expérimente d’ailleurs en ce moment la récupération de différents plastiques (PET, PEHD, PVC, etc.) en mélange, sur cinq sites à l’échelle nationale. Les essais de caractérisation et de tri manuel ayant été réalisés, il reste maintenant à recevoir les premières bennes afin de pouvoir mener les tests de régénération.
Selon Gilles Nantet, président du SR BTP, les différentes entreprises travaillent encore de façon trop hétérogène, y compris sur les déchets inertes qui sont couramment utilisés comme sous-couche routière : « Si de nombreux progrès ont été réalisés, nous souhaitons aller plus loin et unifier les pratiques pour apporter des garanties sur l’utilisation future des graves recyclées, par exemple. »

Une maîtrise d’ouvrage frileuse

Le manque de procédure industrialisée et de contrôle de la qualité explique aussi une certaine frilosité des maîtres d’ouvrage publics qui restent encore peu enclins à prescrire des matières premières secondaires – c’est-à-dire issues du recyclage – dans leur cahier des clauses techniques particulières (CCTP). C’est le cas dans les travaux publics « où le problème des enrobés amiantés risque de freiner les initiatives », s’alarme Jean-Yves Burgy. Les collectivités concernées doivent désormais prendre en compte les risques d’exposition à l’amiante et les frais de traitement prohibitifs lorsqu’elles interviennent sur la voirie, ce qui renchérit le coût des travaux. C’est pourquoi la sortie du statut de déchet pour les granulats recyclés devrait être un levier fort : en achetant des produits et non plus des déchets, les acheteurs publics y verront un gage de qualité et de garantie de la part de leurs fournisseurs. Mais alors que la consultation publique s’est achevée en septembre 2014, l’arrêté qui autorise cette sortie n’est toujours pas paru au « Journal officiel ».

Des compétences territoriales enchevêtrées

Un autre point qui risque de ralentir les actions sur le terrain concerne le transfert des compétences des départements aux régions. Avant le projet de loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République, les départements devaient mettre en place des plans de gestion des déchets du bâtiment et des travaux publics. « Il y avait donc trois plans distincts : les départements géraient celui des déchets du BTP et celui des ordures ménagères, tandis que les déchets dangereux relevaient de la région, explique Magali Servignat, chef du service maîtrise de l’énergie et des déchets au conseil départemental de Saône-et-Loire. Le transfert du plan des déchets du BTP à la région va vraisemblablement entraîner des délais supplémentaires qui risquent de briser les dynamiques. » Certes, la loi prévoit l’hypothèse dans laquelle les plans ont déjà commencé dans les départements. « Dans ce cas, nous pourrons poursuivre notre travail, mais c’est la région qui approuvera ou non le plan au final », relève la spécialiste.
Dans le cadre de la loi Grenelle 2 de juillet 2010, les départements disposaient de trois ans pour mettre en place ces plans, mais très peu ont réellement commencé. Aujourd’hui, seule l’Ile-de-France, dont le plan a été piloté par le conseil régional, a finalisé son plan de gestion des déchets du BTP : le Predec fait d’ailleurs figure d’exemple.

Peu de contrôles des installations de stockage

Parmi les freins au développement de l’économie circulaire figure également le manque de moyens des pouvoirs publics. La plupart des installations de stockage de déchets relèvent du régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). « A ce titre, elles devraient être contrôlées régulièrement par les directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal). Or ce n’est pas possible par manque de moyens. Les Dreal se concentrent donc sur les sites les plus critiques, dont la capacité est importante ou classés Seveso, ce qui a conduit à des dérives sur la nature des déchets stockés », regrette Jean-Yves Burgy.

Une masse de déchets mal estimée

A tous ces obstacles s’ajoute la difficulté à évaluer les quantités de déchets du BTP. Pour l’instant, les informations transmises à l’Union européenne indiquent que la France valorise 60 % de ses déchets du BTP, « mais il y a une grande part d’incertitude », reconnaît Laurent Chateau, expert en déchets de la construction à l’Ademe. La dernière enquête nationale sur le sujet remonte à 2009 : « A l’époque, 250 millions de tonnes de déchets étaient produites, dont 175 millions de tonnes de terres excavées, c’est-à-dire des matériaux qui n’entrent pas dans le périmètre de la directive européenne », rappelle Laurent Chateau. L’objectif est donc de mieux évaluer les quantités grâce à des mesures incitatives ou contraignantes. Une condition indispensable au développement des filières de recyclage.

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« La France manque d'ambition »

« La valorisation des déchets inertes passe essentiellement en remblayage de carrière. Or ce mode de traitement n’a aucun impact sur la préservation des ressources naturelles. Il permet tout au plus d’augmenter le rendement agricole de certains sites et ces exemples restent trop rares. De plus, cela correspond à l’avant-dernier niveau dans la “hiérarchie des déchets”, telle qu’énoncée dans la directive européenne de 2008, qui présente cinq niveaux d’action : 1) prévenir la production de déchets ; 2) les préparer en vue de leur réemploi ; 3) les recycler ; 4) les valoriser ; 5) les éliminer dans des conditions respectueuses de l’environnement. Nous pouvons et nous devons mieux faire. »

Jean-Yves Burgy, directeur de Recovering.

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« Il faut améliorer la traçabilité »

« Aujourd’hui, nous travaillons en partenariat avec des fabricants industriels afin de répondre à leurs cahiers des charges grâce à des matières premières secondaires. Certes, il est encore nécessaire d’harmoniser le traitement de chaque matériau – de sa préparation à sa mise sur le marché – mais le fait que les industriels soient demandeurs est très encourageant. Afin d’accélérer les choses, nous avons décidé d’ouvrir la certification Qualirecycle BTP à l’ensemble des entreprises de recyclage des déchets du BTP et non plus aux seuls adhérents du SRBTP [Syndicat des recycleurs du BTP, NDLR]. Six entreprises l’ont déjà obtenue et de nombreuses autres ont déjà entamé cette démarche. Elles s’engagent ainsi à améliorer la traçabilité des matières premières secondaires. »

Gilles Nantet, président du Syndicat des recycleurs du BTP.

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