Architecture

Nuits sensuelles chez Jean Nouvel

Mots clés : Architecte - Hôtels et pensions de famille

A Lucerne, en Suisse, l’architecte est allé puiser dans son panthéon cinématographique pour créer un hôtel mythique.

L’immeuble n’a ni l’opulence des palaces, ni la vue très cotée sur le lac des Quatre-Cantons et, au-delà, sur les sommets alpins. Il est plutôt discret, et ses fenêtres donnent seulement sur un jardin public. Quand l’hôtelier Urs Karli l’achète à la fin des années 1990, ce n’est guère plus qu’un petit immeuble de logements de Lucerne (Suisse). Pourtant, l’homme veut ouvrir là un établissement remarquable. Il rêve d’avant-garde. Jean Nouvel est alors en train d’achever le nouveau centre culturel et de congrès de la ville et sa grande salle symphonique.

Cette construction comme l’aura de l’architecte français convainquent l’entreprenant hôtelier. Son futur hôtel sera celui que Jean Nouvel voudra bien lui inventer. En quelques semaines, l’architecte imagine le projet qui fera du lieu ce qui se fait sans doute de plus abouti dans la catégorie des concept hotels , de ceux qui sont immanquablement répertoriés dans les ouvrages sur les établissements estampillés design . L’identité que Jean Nouvel façonne est puissante, bien plus que le nom même de l’établissement : The Hotel.

Vénus contemporaines. Dans l’immeuble entièrement vidé, l’architecte conçoit tout, du sol au plafond. Mais c’est à ce dernier qu’il porte la plus grande attention. Après tout, à paresser sur son lit d’hôtel, que voit-on ? Il souhaite donc, écrit-il à l’époque, « offrir une expérience, poétiser un temps de passage » et se souvient que « pour créer une impression d’invasion dans les palais classiques ou renaissance, on ornait les plafonds de grandes peintures à thèmes mythologiques, grecs le plus souvent ». Il faut néanmoins des créatures contemporaines, des Vénus calli pyges du XXIe siècle, et désormais, pour l’architecte, on ne les rencontre plus sur l’Olympe mais au cinéma. En puisant dans son panthéon personnel, il extirpe alors des scènes de films qu’il affiche au-dessus des lits des 25 chambres.

Ambiance propice à l’intimité. « Pour renforcer l’impression qu’il s’agit de tableaux, les images sont imprimées sur de la toile, explique Matthias Raasch, qui a été un des chefs de projet de The Hotel. Et celle-ci a été collée directement sur les plafonds. » Ces images nimbées de lumière offrent aux chambres une ambiance propice à l’intimité, à la sensualité. Inauguré en 2000, The Hotel se révèle un clair-obscur objet du désir puisque s’y affichent les personnages des « Liaisons dangereuses » de Stephen Frears, des « Nuits fauves » de Cyril Collard ou de « L’Empire des sens » de Nagisa Oshima. Et, donc, de « Cet obscur objet du désir » de Luis Buñuel. Se jouent là des scènes de séduction, d’étreintes ou de soumission. Osé ? « Très beau, surtout », répond Matthias Raasch.

Sous ces pièces maîtresses, le reste du décor a le bon goût de ne pas en rajouter. Jean Nouvel a dessiné un aménagement aux lignes pures. Le mobilier est réduit à son essentiel : des armoires colonnes rotatives et des appliques lumineuses métal, un bureau ou une console en bois… Une sobriété de mise qui, jusque dans les espaces d’accueil, prouve que le luxe n’est pas l’abondance.

Maîtrise d’ouvrage : Urs Karli. Maîtrise d’œuvre : Jean Nouvel, architecte. BET : Emmer Pfenninger Partner AG (façades) ; Hélène Ho (graphisme, calligraphie), Alain Bony et Henri Labiole (interventions plastiques). Surface utile : 1 400 m². Calendrier : études : fin 1998 ; chantier : 1999 ; inauguration : 2000.

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