Architecture Technique Espaces publics

Miroir d’eau, mon beau miroir

Le grand tapis déroulé à Bordeaux est devenu un monument. Un modèle qui séduit bien des villes.

Une vague de narcissisme submergerait-elle l’espace public ? A Montpellier ou Charenton-le-Pont, la ville aime à se regarder désormais dans un miroir d’eau et, à leur tour, Nantes et Beauvais sont en train de dérouler de grands tapis liquides. A se demander si ces surfaces ne sont pas devenues un tic aquatique de l’aménagement. De même qu’après la réalisation du musée Guggenheim de Frank Gehry (1997) est né un engouement pour l’architecture spectaculaire – un « effet Bilbao » -, les municipalités rêvent peut-être d’un « effet Bordeaux ».

Le phénomène est effectivement parti de la rive gauche de la Garonne. Le jeu de miroir avait déjà été valorisé, par exemple, au Taj Mahal, en Inde, mais son principe a été réinventé lors du réaménagement des quais bordelais. Le paysagiste Michel Corajoud, l’architecte Pierre Gangnet et le fontainier Jean-Max Llorca y ont imaginé un plateau en eau de 2 700 m² dans lequel se reflète le palais de la Bourse. Surtout, avec seulement 2 cm de profondeur, l’aménagement s’est fait le point de ralliement des promeneurs et le terrain d’aventures où les enfants pataugent et s’éclaboussent. « Ce côté ludique n’avait pas été totalement anticipé et on s’est même interrogé : était-ce bien approprié ? Le maire Alain Juppé a alors tranché : le miroir devait être un lieu de contemplation mais aussi de gaîté », raconte Stephan Delaux, l’adjoint chargé du tourisme. Michel Corajoud, le paysagiste décédé en octobre dernier, reconnaissait aussi que ce succès avait dépassé ses prévisions.

« Désordre dans l’ordre. »

Un équipement aussi beau qu’aimable ne pouvait que séduire les villes de France et du monde. A Beauvais, on reconnaît « sans honte » avoir été inspiré par le modèle bordelais, même si le miroir qui sera achevé à l’été devant la mairie est « à l’échelle de la ville », soit 600 m². Les paysagistes, aussi, ont des arguments pour justifier cet enthousiasme. Emmanuel Jalbert, de l’agence lyonnaise In Situ, rappelle : « Quand nous créons un espace public, nous ne fabriquons pas un décor mais un lieu de vie. » Ses confrères parisiens de Babylone sont même convaincus que « dans l’espace réglementé de la ville, c’est un lieu de désordre dans l’ordre ».

En réaménageant la place de la République à Paris en 2013, l’agence TVK l’a aussi dotée d’un petit miroir de 270 m². « C’était offrir là une fonction supplémentaire au projet, estime l’architecte Pierre-Alain Trévelo. Et puis, quand il n’y a pas d’eau, il reste la place. Tout simplement. » Là n’est pas le moindre des avantages de ces fontaines horizontales. Quand, pendant les mois d’hiver, les miroirs d’eau sont à l’arrêt, leur surface redevient automatiquement de l’espace public tandis que les bassins plus profonds restent de tristes cuvettes vides et inaccessibles.
S’il est tentant de succomber à cette magie, elle a un prix. Hormis de rares exceptions (lire ci-dessous), ces équipements complexes sont en effet onéreux à construire et à entretenir. Selon Stéphane Llorca, du bureau JML (lire ci-contre), « le prix moyen pour le gros œuvre, les revêtements et la fontainerie d’un miroir de 1 000 m² est de 1,5 million d’euros HT ». Il y a neuf ans, celui de Bordeaux avait coûté 5,5 millions HT. Depuis, les équipes municipales le choient au quotidien. « Le coût de son entretien annuel varie entre 10 000 et 50 000 euros, par exemple quand il faut changer des pompes », explique Laurence Knobel, qui dirige l’Atelier du bâtiment de la Ville. Etre populaire exige d’être irréprochable.

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« Le miroir d’eau a dix années de succès devant lui »

« A Bordeaux, Michel Corajoud souhaitait réintroduire l’eau sur la place de la Bourse, et l’idée du miroir lui est venue quand il a vu les bâtiments historiques se refléter dans une flaque. Jean-Max Llorca, mon père, a rebondi en lui parlant de la place Saint-Marc, à Venise, quand elle est submergée lors de l’Acqua alta. Cela paraissait simple, presque rustique, mais obtenir cet effet subtil nécessite une technique pointue. A l’arrivée, le miroir était plus beau encore que ce que nous avions imaginé. Puis le modèle a été propulsé sur la scène internationale. D’exceptionnelle, la forme est devenue un standard. Elle a sûrement encore dix ans de succès devant elle. Nous-mêmes avons une demi-douzaine de projets en cours. Mais ce ne sont jamais des redites. Les déclinaisons possibles sont tellement nombreuses. »

Stéphane Llorca, directeur de JML, bureau d’études spécialisé dans la conception de fontaines et jeux d’eau.

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La Mailleraye- sur-Seine Un maillon de la chaîne hydraulique

Le réaménagement du centre de La Mailleraye (Seine-Maritime) n’est pas grandiloquent, pas plus qu’il n’a été très onéreux. Livrés en 2014, ces espaces publics, qui s’étendent sur 3 hectares jusqu’à la rive de la Seine, ont coûté 1 million d’euros HT. Voilà qui ne les empêche pas d’arborer leur miroir. Mais ce dernier est modeste – environ 15 m² – et a la particularité de pouvoir être alimenté naturellement. Il est en effet une pièce du circuit de récupération des eaux pluviales. « Le beau est né des éléments environnementaux », expliquent les maîtres d’œuvre, paysagistes de l’agence Babylone, associée pour ce projet au BET Sogeti Ingénierie.
De petits bassins inclus dans la voirie permettent ainsi de capter l’eau qui, par gravitation, va finir sa course dans le fleuve. En cours de route, elle est filtrée dans des pièces d’eau végétalisées, selon le système pensé à l’époque par la société Eko-projet, puis joue de ses reflets à la surface du miroir.

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Issy-les-Moulineaux - Un mirage posé sur l’ancienne enceinte militaire

Ce grand reflet n’a pas vocation à satisfaire la vanité d’un monument d’Issy (Hauts-de-Seine). Alentour, les immeubles sont neufs, et l’édifice historique n’en est que le socle. Depuis juin 2014, cette fine pellicule d’eau s’étire en effet sur le fort d’Issy, qui fut l’une des positions détachées de l’ancienne enceinte de Thiers, bâtie au XIXe siècle. Situé près du mur d’enceinte, le miroir a pour vocation, avant tout, de souligner la ligne d’horizon. La réalisation de ce plateau d’environ 1 600 m², conçu par le bureau d’études spécialisé JML, a coûté 2,4 millions d’euros HT. Il a été construit dans le cadre de la transformation du site militaire en un écoquartier de 1 600 logements, menée sous la maîtrise d’ouvrage de la société publique locale Seine Ouest Aménagement. Cette vaste opération, dont l’agence Architecture-Studio était architecte-urbaniste tandis que le volet paysager était confié à Méristème, a été inaugurée en 2013. Avec la création de 4,4 ha d’espaces verts et la plantation de 350 arbres fruitiers, « le projet d’aménagement était plutôt végétal. Mais la place centrale, en forme de fer à cheval, demeurait très minérale et la Ville a souhaité un enrichissement de cet espace », explique René-Henri Arnaud, l’un des associés d’Architecture-Studio. Un mirage a donc fait sa bonne fortune.

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Nantes Au pied du château, le souvenir de la Loire disparue

Depuis quelques années, Nantes (Loire-Atlantique) se fait un devoir de rendre les abords du château des Ducs de Bretagne plus avenants. Alors que la circulation automobile a été repoussée au sud, au plus près du réseau ferroviaire, de nouveaux espaces publics vont s’étendre devant le monument et permettront de dégager la vue sur ses remparts de granit. Le point d’orgue de cet aménagement, qui s’achèvera en septembre, sera un miroir d’eau de 1 300 m². Le coût de sa construction, menée sous la houlette de l’architecte et urbaniste Bruno Fortier et des bureaux d’études Diluvial et JML, s’élève à environ 2,5 millions d’euros HT. « La présence de l’eau était une demande forte des habitants, qui déploraient la disparition d’un bassin préexistant. La solution d’un miroir est alors apparue, d’autant qu’elle posait moins de problèmes de sécurité », explique Alain Robert, vice-président de Nantes Métropole chargé des grands projets urbains. Pour Bruno Fortier, la forme a le mérite « d‘introduire un rare moment de calme dans l’éclectisme » des villes. Surtout, l’urbaniste rappelle que, « pour des raisons que personne ne comprend plus bien », le bras de Loire qui coulait là a été autrefois comblé. Le miroir rappellera au bon souvenir du passant le fleuve disparu.

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