Référence

Lods et Gascoin confort et prefabrication

Mots clés : Analyse de l'architecture - Architecte - Architecture - Concours d'architecture - Rénovation d'ouvrage - Technique de construction

A partir de 1947 le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme engage un programme de chantiers expérimentaux, visant à multiplier les coopérations entre architectes, ingénieurs et entrepreneurs, et en particulier à encourager la préfabrication du bâtiment. Un renouvellement de la conception de l’ameublement est à peu près simultanément initié et diffusé, notamment au travers des appartements-modèles des opérations de l’Etat. La collaboration de Marcel Lods et de Marcel Gascoin sur le projet des barres de la Faisanderie à Fontainebleau, en 1951-1952, constitue un moment emblématique de cette évolution.

Il arrive que des destins individuels incarnent à ce point leur époque que leur récit prend valeur de fable. Né en 1891, Marcel Lods fait ses classes en 1912, alors encore étudiant en architecture. Il ne reprend la vie civile qu’en 1918. Entre-temps, il sert au sein de l’artillerie, où il est témoin de l’avènement de la guerre industrielle puis de la suprématie des troupes américaines et de leurs engins. Après-guerre, il est profondément marqué par l’essor que connaissent outre-Atlantique, sous l’effet de la fabrication en série, les industries automobile et aéronautique, inventions initialement françaises. Sur ce modèle, les besoins massifs de logements appellent selon lui une préfabrication appuyée sur l’industrie, étendue à l’ensemble des composants du bâtiment. Cette évolution ne lui parait ni incompatible avec une architecture guidée par « le sens profond du milieu » (1), ni synonyme d’un style architectural international réducteur.

Il s’engage dans cette voie avec son associé Eugène Beaudouin, sur les traces de rares aînés tels que Maurice Payret-Dortail et Henri Sauvage, et en parallèle de quelques contemporains, dont les Allemands Walter Gropius ou Konrad Wachsmann. A l’aise avec le béton et le métal, il collabore avec certains des plus grands ingénieurs de son temps. A la cité du Champ des oiseaux à Bagneux (1927-39), il utilise la technique du béton vibré d’Eugène Freyssinet pour enrichir le procédé de préfabrication d’Eugène Mopin. Avec le concours de Vladimir Bodiansky, il adopte un système proche pour les panneaux de façade de l’école de plein air de Suresnes (1931-34), puis édifie la cité de Drancy-la-Muette (1931-35) et la maison du peuple de Clichy (1935-39). Il collabore régulièrement avec Jean Prouvé : à Suresnes, Drancy et Clichy, mais aussi pour l’aéroclub de Buc (1931-36).

Cette dernière commande n’est pas fortuite : en 1932, il passe son brevet de pilote. Sa carrière devient inséparable de sa passion pour l’aviation, à laquelle il faut associer la photographie. Du haut de son biplan et derrière son objectif, rien ne lui échappe. Fort de ses clichés aériens et d’une imposante documentation photographique, il développe une conscience aiguë des problèmes urbanistiques contemporains, rédigeant dès la fin des années 1930 des textes où s’exprime ce qui peut se reconnaître comme une conscience écologique précoce. De fait, avant tout homme d’action, il délaisse les facilités stylistiques, au profit d’une architecture que motivent l’économie et les performances des matériaux, des gestes de l’ouvrier et, pense-t-il, le respect de ses habitants. La période de la Libération, époque de rationnement, de pénurie de matière et de main-d’œuvre, aurait dû être la sienne. Pourtant il doit se contenter de la reconstruction de Sotteville-lès-Rouen, où il ne parvient pas à un aboutissement technologique comparable à celui de Drancy-la-Muette. Son étude pour Mayence, en zone allemande d’occupation française, où il entend selon ses termes développer une « application rationnelle de la charte d’Athènes », avorte. Il s’essaye en Guinée, où il est nommé architecte-urbaniste conseil, sans davantage de succès. Malgré une reconnaissance et des chantiers conséquents, il demeure le prophète incompris d’une construction basée sur l’assemblage de composants de série, aux performances optimales.

Les barres américaines

En mai 1951, le Général Eisenhower formule la demande d’un terrain pour loger ses personnels de l’Etat-major du Grand quartier général des puissances alliées en Europe (Supreme Headquarters Allied Powers Europe : SHAPE). Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) parvient à s’emparer du projet dans le cadre de ses chantiers expérimentaux. Le premier SHAPE village est lancé à Saint-Germain-en-Laye, partagé entre les architectes Félix Dumail et Jean Dubuisson (2). En août 1951, le SHAPE sollicite une opération du même type à Fontainebleau, à l’occasion de l’installation de son Commandement Centre-Europe. Dans les deux cas, il s’agit de concevoir et construire en quelques mois les logements d’officiers et sous-officiers de diverses nationalités, avec leurs familles. L’usage du procédé de préfabrication intégrale de l’ingénieur-constructeur Raymond Camus est imposé par le MRU, excepté pour les logements de Dumail, qui, devant être livrés à peine six mois plus tard, ne permettent pas la mise en place d’une installation de préfabrication usinée. Ce procédé breveté en 1948 a déjà été testé au Havre, avec un premier immeuble d’essai réceptionné en février 1951.

En octobre 1951, Adrien Spinetta, directeur de la Construction au MRU, convoque Lods, alors en Guinée, par télégramme, pour lui confier le projet de Fontainebleau, sans autre forme d’appel d’offres : « Prière revenir immédiatement pour programme à lancer de toute urgence ». Il ne s’agit que de 300 logements, quantité peu spectaculaire, mais l’implication personnelle du ministre dans un projet destiné aux Alliés contraint à une démonstration exemplaire des savoir-faire français. De plus, opportunités privilégiées par leurs enjeux et moyens, les chantiers des SHAPE villages apparaissent comme la métaphore et la vitrine de celui à mener à l’échelle nationale : produire vite et en masse, renouveler les équipements du logement, les standards de confort et les modes de vie. Spinetta ne s’y était pas trompé, puisque, cinq ans plus tard, le Larousse ménager présente le SHAPE village de Fontainebleau comme modèle d’habitation collective résidentielle.

Associé à l’architecte Maurice Cammas, Lods propose quatre barres, implantées suivant une orientation est-ouest. Longues de 130 mètres, hautes de sept étages sur pilotis, elles préservent au maximum les arbres et ménagent entre elles un épais rideau boisé. Ce choix, judicieux pour les logements qui sont comme baignés dans la forêt, permet de limiter les...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 191 du 01/10/2009
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