Architecture Technique

Leur vie avec Corbu

Mots clés : Architecte

Ils sont architecte, frère dominicain, photographe, élu ou marchand d’art. Leur fréquentation de l’œuvre de Le Corbusier les a marqués à jamais.

Le cinquantième anniversaire de la disparition de Le Corbusier (1887-1965) au terme d’une ultime baignade dans la Grande bleue, le 27 août, à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), a nourri son lot d’expositions, d’hommages, de polémiques et de publications (voir « Lectures d’architecture », p. 31). L’homme n’a jamais laissé indifférent, c’est le moins qu’on puisse dire… La rencontre avec son œuvre non plus. Ils sont ainsi quelques-uns à avoir vu la trajectoire de leur existence infléchie par l’extraordinaire pouvoir d’attraction du maître de La Chaux-de-Fonds. Proximité géographique, fascination picturale, connivence esthétique, etc. Ceux à qui nous donnons ici la parole partagent le choc d’une rencontre essentielle avec un bâtiment, une lumière, une toile, voire un écrit de Le Corbusier. Ils en portent témoignage et leur propos dessine en creux un Corbusier intime : leur Corbu.

Vous devez être abonné au moniteur pour lire la suite de ce contenu
PAS ENCORE ABONNÉ
ENCADRE

« Né Suisse, mort Méditerranéen »

«Le Corbusier et moi avons habité et aimé les mêmes lieux à Roquebrune-Cap-Martin, dans les Alpes-Maritimes. Gamin, le premier objet que j’ai vu de lui, c’était sa tombe, située à côté du caveau de ma famille. Je m’en souviens comme d’une chose étrange, si différente des autres sépultures. Plus tard, étudiant en architecture, j’ai appris à connaître l’homme et son œuvre et j’ai compris ce que représentait sa dernière demeure. Les bandes de couleurs, bleu, orange et jaune, superposées là où est inscrit son nom, dépeignent un coucher de soleil sur l’horizon de la Méditerranée. Cette tombe m’a peut-être influencé inconsciemment lorsque, face à ce même horizon, j’ai réalisé l’extension de ce cimetière Saint-Pancrace en 1992.

Deux ans plus tard, on m’a confié la restauration du cabanon de Le Corbusier, bâti près de la plage de Cabbé où il trouva la mort. Cet habitat minimum de 3,66 m de côté est une œuvre, certes petite, mais capitale. Le maître nous dit ici qu’il est possible de vivre mieux avec moins, que l’architecture est d’essence existentielle, qu’elle est en rapport avec la manière dont on voit, pense et habite le monde. Celui qui, jeune, s’est bagarré pour faire table rase du passé et imposer les idées du Mouvement moderne se construit, en fin de vie, un cabanon en bois et y peint une fresque figurant un animal mythique, le taureau. Quel parcours ! Suisse et rationnel, Corbu est devenu Méditerranéen et expressionniste sur ce bout de rocher battu par les vents, ce n’est pas rien. »

ENCADRE

« L’architecture de La Tourette sait rendre attentif à des détails infimes »

«Les Dominicains de Lyon ont eu une attitude militante quand, en1953, ils ont choisi Le Corbusier pour réaliser le couvent d’études de La Tourette, à Eveux, dans le Rhône. Les Dominicains appartiennent à un ordre qui s’est toujours voulu en contact avec son époque, notamment en nouant des liens avec les artistes contemporains.

Depuis 1970, le couvent n’est plus un lieu de formation pour les jeunes frères mais sa vocation intellectuelle perdure au travers des colloques et visites architecturales. Nous accueillons des étudiants en architecture, qui dorment dans les cellules, mangent au réfectoire et font ainsi l’expérience du bâtiment. Le plus souvent, nos visiteurs sont curieux de savoir comment nous vivons ici, dans tout ce béton. Notre rôle est de leur apprendre à voir au-delà des préjugés. Cette architecture peut leur paraître austère et rigoureuse, mais elle invite à être attentif à des détails infimes tel que le jeu de la lumière dans les volumes ou sur la texture des murs. C’est particulièrement vrai ici, dans cette chapelle dotée de ces canons de lumière. La Tourette est une leçon pour le regard. Je le vis comme un endroit non pas sévère mais sobre et qui, en cela, convient bien à un ordre mendiant comme le nôtre. Quant au lien avec les artistes, je m’emploie à le perpétuer en les invitant à exposer. Ainsi, du 10 septembre au 3 janvier 2016, des œuvres d’Anish Kapoor seront installées pour dialoguer avec l’architecture. »

ENCADRE

« L’œuvre picturale enfin reconnue »

«Le Corbusier est viscéralement ancré en moi depuis mes études d’architecture dans les années 1980. Son œuvre picturale, pourtant indissociable de son travail d’architecte et d’urbaniste, était alors peu connue et reconnue. J’en ai fait mon objet d’étude, avant d’en faire mon fonds de commerce. Pour comprendre ses dessins, ses peintures, ses estampes, ses gravures, il fallait les voir en vrai. C’est ainsi que j’ai rencontré le galeriste parisien Michel Zlotowski avec lequel, pendant presque quinze ans, nous avons recherché, retrouvé et exposé de nombreuses pièces, dont quelques raretés (dessin de la villa Schwob, collage du Modulor). Ce travail de détective était fascinant. Je me suis amusé à analyser le goût de l’artiste pour certaines formes : la main, la corde, les appareillages de brique On croit tout connaître de lui, mais il reste encore tant de choses à découvrir.

Une galerie d’art permet de faire connaître une œuvre, de la partager, de la transmettre. Aujourd’hui avec la Galerie Eric Mouchet, j’ai envie de présenter de jeunes artistes contemporains. Car, même si je suis très admiratif de l’œuvre de Le Corbusier, que je collectionne modestement, je ne voudrais pas que ça tourne à l’idolâtrie. »

ENCADRE

« Conserver ce patrimoine vivant, une tâche quotidienne »

«Avec son Unité d’habitation, son stade, la Maison de la culture et l’église, Firminy a la chance d’être, en nombre d’œuvres, le site Le Corbusier le plus important d’Europe et le deuxième au monde après Chandigarh, en Inde. Il est, bien sûr, de notre responsabilité de le protéger et le valoriser, et nous y travaillons au quotidien. Un des premiers enjeux de mon mandat a d’ailleurs été de trouver les financements pour restaurer la Maison de la culture. Il pleuvait, en effet, à l’intérieur de ce bâtiment si singulier à la toiture suspendue. Ce chantier est terminé, et c’est au tour du stade d’être en travaux. Il s’agit aussi d’améliorer les conditions d’usage de ces équipements car ce patrimoine est vivant. Les habitants y sont attachés parce qu’ils en apprécient l’utilité. Au stade, le chantier vise ainsi à remettre le terrain de foot aux normes et à rénover la piste d’athlétisme qui, depuis qu’elle s’est affaissée, ne peut plus accueillir des meetings de niveaux régional et national. Dans ce même esprit, nous avons souhaité que l’école maternelle de l’Unité d’habitation, qui a fermé notamment en raison de l’évolution des effectifs et des normes de sécurité, conserve une dimension éducative. Depuis 2012, les locaux accueillent les étudiants en formation patrimoine de l’université de Saint-Etienne. Nous en sommes ravis. »

Marc Petit est, depuis 2008, le maire (PC) de Firminy (Loire), ville dans laquelle l’architecte a réalisé un ensemble de constructions à partir de 1955.

ENCADRE

« Corbu m’a installée dans l’identité de photographe d’architecture »

«En 1984, je suis une jeune photographe. J’étais formée à la littérature, à l’architecture d’intérieur et à l’histoire contemporaine, destinée à la scénographie… Mais la photographie est venue à moi à la lumière de mes interrogations sur l’architecture contemporaine dans les années1980. Et c’est en 1983 que la Mission du patrimoine photographique me commande un reportage sur les monuments historiques en Rhône-Alpes, dont le couvent de La Tourette. Je connaissais le lieu pour l’avoir visité. Là, je le découvrais comme photographe, attachée à y montrer les formes symboliques de l’art roman – carré, cercle, triangle, etc. – constamment remises en scène. Ce travail a été exposé pour partie à « Objectif Monuments », dans la chapelle de La Salpêtrière, à Paris, en1984. En 1987, il est montré dans sa totalité, au Palais de Tokyo à Paris – haut lieu de la photographie dans ces années-là – pour les 100ans de la naissance de Corbu.

A partir de ce moment, je rencontre des architectes, je décroche des commandes de reportages, je prends confiance et m’installe dans cette identité, nouvelle pour moi, de photographe d’architecture. J’ai travaillé par la suite, en 2005, sur Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, en Haute-Saône, pour le 50e anniversaire de sa consécration. Encore aujourd’hui, je continue de photographier La Tourette. Depuis trente ans, j’y découvre toujours de nouveaux détails. De nouvelles clefs. Le lieu est inépuisable… »

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X