Architecture Technique Entretien

« Les villes sont devenues laides »

Mots clés : Manifestations culturelles

L’artiste Daniel Buren, qui a temporairement transformé la Fondation Louis-Vuitton, raconte son travail dans l’espace public.

Maître incontesté de l’art de transfigurer des architectures, Daniel Buren, qui avait planté au Palais-Royal, à Paris, les colonnes qui portent désormais son nom, a habillé d’un éclatant costume à carreaux le bâtiment conçu, dans le bois de Boulogne, par l’architecte Frank Gehry (1). L’œuvre réjouissante d’un artiste soucieux d’offrir aux villes « une certaine beauté »…

Comment en êtes-vous arrivé à métamorphoser la Fondation Louis-Vuitton?

Frank Gehry et moi nous connaissons depuis longtemps et trois mois avant l’inauguration de l’édifice, en 2014, il m’a invité à réfléchir à ce que je pouvais y faire. Lui pensait alors à un travail sur des voiles ou des drapeaux tels que j’en ai déjà réalisé. Mais, dans ce cas, l’idée ne m’a pas inspiré du tout. J’étais plus attiré par la perspective d’utiliser la structure même de l’édifice et surtout ses voiles. Cette couverture composée de 3 600 verres représente son élément le plus exceptionnel. J’ai alors averti Frank Gehry que le projet que j’avais en tête pouvait grandement changer l’aspect de son architecture. Et il a répondu : « Daniel, j’ai fait un musée pour être bousculé par les artistes. Tu peux faire ce que tu veux ! »

Un bâtiment si puissant laisse-t-il de la place pour la création?

Compte tenu de la nature de mon travail, plus une architecture est tordue et plus elle m’offre de possibilités. Cela étant, si la Fondation paraît d’abord plutôt chaotique, tout est en fait très contrôlé. Elle est intéressante justement pour cette grande maîtrise du chaos. Nous avons toutefois vérifié qu’il n’y avait pas de contre-indications techniques et fait des essais pour nous assurer que les verres étaient réellement transparents et laissaient passer la lumière. En effet, la voilure paraît, au naturel, assez mate. Or mon objectif, en utilisant des filtres colorés transparents, était de créer un effet de projection. Pour ce travail intitulé « L’Observatoire de la lumière », les couleurs et les motifs devaient, sous l’effet du soleil, se répercuter sur le sol, les murs, les visiteurs… Ces derniers ne devaient pas seulement voir la couleur, ils devaient être dedans. Si le test n’avait pas été concluant, je n’aurais sans doute pas réalisé cette œuvre ! Finalement, le résultat va au-delà de ce que j’avais imaginé. Coller ces vinyles basiques sur la voilure a finalement donné une vision plus immédiate de sa transparence. L’usage de ces 13 couleurs permet aussi de se rendre compte à quel point ces voiles sont complexes et pliées. Et j’ai choisi de ne couvrir que la moitié des verres – soit 7 000 m² sur quelque 13 000 m² – pour maintenir un lien constant avec la couleur du ciel.

Pourquoi l’architecture et la ville sont-elles, pour vous, de bons supports?

A mes débuts, étant davantage peintre, j’ai vite compris que cet art, avec ses toiles et ses châssis, ne pouvait exister qu’avec l’architecture. Tout bonnement parce que s’il n’y a pas de mur, vous ne pouvez pas accrocher vos tableaux ! Je me suis demandé quelles étaient les conséquences et les possibles significations d’une telle astreinte. Et d’abord, était-il possible de s’en passer ? D’où ces travaux que j’appelle « in situ » et qui prennent en compte, sans faux-fuyant, les murs, les plafonds, les rues mais aussi le contexte des lieux, leur culture, les gens… et tout cela, non plus comme des choses nécessaires mais bien comme des éléments constituants à part entière de l’œuvre. Mes propositions tentent de jouer avec ces éléments au lieu de les utiliser comme si cela allait de soi, comme s’ils n’existaient pas. Car ils sont bien là, avec toute leur force.

Votre but est-il de révéler le véritable caractère des lieux… ou de les embellir?

Un peu des deux. Je pense que les villes sont devenues fondamentalement laides. Donc je pars de l’axiome suivant : on ne peut pas ajouter du laid à du laid. De plus, il est impossible, en tout cas pour moi, de se conduire dans la ville comme dans un musée. Entre les murs d’une institution, tout est permis, a priori. On peut faire la chose la plus traditionnellement belle mais aussi, volontairement, la plus laide ou la plus provocatrice, par désir de faire réagir les visiteurs. Mais on ne peut pas avoir cette attitude dans l’espace de la ville. D’une part, le grand public n’est pas armé pour cela, car l’éducation à l’art est inexistante. Ensuite, contrairement au visiteur qui va au musée, le passant n’a pas choisi de voir cette œuvre. Alors, même s’il n’y a aucun canon, mieux vaut tendre vers une certaine beauté que vers la laideur… ou, pire encore, vers l’insignifiance. Car malheureusement, celle-ci domine plus souvent qu’à son tour l’art dans la ville !

A-t-on le droit de qualifier votre travail de ludique ?

Ce n’est pas une volonté de ma part, mais les gens me le disent fréquemment, notamment quand ils aiment mon travail. Le plus souvent cela vient des enfants… Ils ont, par exemple, fait de la cour du Palais-Royal un incroyable terrain de jeux. Elle n’avait évidemment pas été pensée pour ça. D’ailleurs, si on me demande pourquoi est faite une œuvre, eh bien, au sens le plus radical du terme je répondrais : pour rien ! C’est gratuit et il n’y a pas d’intention derrière pour que ce soit joyeux ou triste. Mais souvent, elle trouve sa fonction avec le temps et, au Palais-Royal, je pense que les enfants en font une bonne utilisation, non préméditée.

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ENCADRE

Daniel Buren en quatre dates

1938 : Daniel Buren naît à Boulogne-Billancourt.
Années 1960 : il forge son principe de « travail in situ ».
1986 : son œuvre la plus controversée, « Les Deux Plateaux », au Palais-Royal, à Paris, sera vite surnommée « Les colonnes de Buren ».
2007 : il reçoit le Praemium Imperiale dans la catégorie arts visuels, un prix remis par l’empereur du Japon.

( 1) « L’Observatoire de la lumière », jusqu’à fin 2016 à la Fondation Louis-Vuitton, Paris XVIe. www.fondationlouisvuitton.fr

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