Autres Aménagement

Les villes nouvelles, un défi toujours actuel

Mots clés : Etat et collectivités locales

Leur acte fondateur a été posé il y a cinquante ans. Mais, en Ile-de-France, ces agglomérations nées au milieu des champs restent des territoires à fort potentiel.

L’invention des villes nouvelles fut certainement la grande idée urbaine de l’après-guerre. On serait pourtant tenté de croire que l’avènement de neuf cités neuves autour de Paris et en province est un chapitre achevé de l’aménagement du territoire. On aurait tort. En Ile-de-France, alors que l’on célèbre le 50e anniversaire de leur acte de naissance, les cinq agglomérations fondées sur ce principe sont toujours l’objet de forts enjeux.

Le 22 juin 1965 était présenté le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris (SDAURP). Le document qui préconisait d’édifier de nouveaux noyaux urbains – à distance respectable de la capitale – et de réaliser le réseau express régional, le RER, était le fruit de la réflexion des équipes du délégué général au district de la région de Paris, Paul Delouvrier. Lui-même, quelques années plus tôt, avait reçu mandat du général de Gaulle. L’épisode est mythique : le général, alors président de la République, l’avait fait embarquer à bord d’un hélicoptère et, tandis qu’ils survolaient la région, lui avait intimé : « Mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ! » La banlieue ne cessait alors d’enfler sous l’effet de l’exode rural et si l’on construisait du logement en masse, le manque d’équipements et d’infrastructures de transports était cruel. Pour décongestionner Paris, Paul Delouvrier avait donc opté pour un système polycentrique. Une autre injonction, tout aussi gaullienne, avait, dit-on, été : « Delouvrier, vous êtes le chef, et le chef c’est celui qui commande. » Le haut fonctionnaire s’appuya sur la toute-puissance de l’Etat pour lancer ce grand chantier et, après plusieurs années d’études, des structures spécifiques – les Etablissements publics d’aménagement (EPA) – furent créées pour commander l’avènement de ces cités si particulières. Cinq projets furent lancés en Ile-de-France, dans les zones de Cergy-Pontoise, Evry, Saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée et Sénart. Puis, quatre projets virent le jour en région : Le Vaudreuil (aujourd’hui Val-de-Reuil, dans l’Eure), Lille-Est (devenue Villeneuve-d’Ascq, dans le Nord), l’Isle-d’Abeau (Isère) et les Rives de l’Etang de Berre (désormais Ouest-Provence, dans les Bouches-du-Rhône).

Au milieu de nulle part.

Des quartiers modernes ont alors éclos au milieu de nulle part, dans les champs, et entre 1975 et 1996, les cinq agglomérations d’Ile-de-France ont représenté 15 % des surfaces autorisées à la construction dans la région. Surtout, a prévalu la règle d’une certaine autonomie, et donc de la mixité des programmes bâtis. « Les premiers habitants qui s’installaient dans leur logement devaient aussi trouver du travail sur place, pouvoir faire leurs courses et se divertir », expliquent Lionel Engrand et Olivier Millot, les commissaires de l’exposition que le pavillon de l’Arsenal consacre à Cergy-Pontoise (voir encadré ci-dessous). Après des décennies de chantiers, les neuf entités sont pour la plupart devenues des communes de plein droit ou des communautés d’agglomération. Seules Sénart et Marne-la-Vallée demeurent des villes nouvelles. La philosophie d’origine, elle, est tombée dans l’oubli quand elle n’était pas dénigrée comme tout l’urbanisme des Trente Glorieuses. Mais, en avril dernier, dans un rapport sur le logement en Ile-de-France, la Cour des comptes a rappelé les villes nouvelles au bon souvenir des décideurs. Pour atteindre les objectifs en la matière, les magistrats invitaient à valoriser le potentiel des cinq Franciliennes. Des ressources, elles en ont effet, confirme Gilles Leblanc, à la tête de la Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de l’aménagement (Driea) depuis 2014 : « Elles restent des pôles de développement importants, bien identifiés, pour l’Etat. Elles ont encore des disponibilités foncières et bénéficient d’un appui en ingénierie. »

Outils efficaces.

Car pour se développer, Sénart et Marne-la-Vallée peuvent toujours s’appuyer sur leur EPA. Quant aux communautés d’agglomérations de Cergy-Pontoise et Saint-Quentin-en-Yvelines, elles ont hérité d’une solide compétence en urbanisme de l’ex-ville nouvelle. Autant d’outils qui offrent une certaine efficacité dans la gestion de possibilités foncières, partout non négligeables. Nicolas Ferrand, directeur général des deux établissements publics de Marne-la-Vallée, Epamarne et Epafrance, évalue ainsi « à 45 000 le nombre de logements qui peuvent être construits en l’état actuel des documents d’urbanisme ». De son côté, Sénart a un objectif fixé de construction de 1 000 logements par an à l’horizon 2030, dont quelque 900 dans les secteurs pilotés par l’EPA.

Et puisque l’équilibre fonctionnel demeure primordial, ces territoires veillent aussi à soutenir l’activité. Le directeur du développement économique de Cergy-Pontoise, Hervé Bolard, indique : « Comme nos 14 parcs d’activités actuels sont quasiment complets, 50 ha seront commercialisés dans la décennie à venir » pour l’implantation d’entreprises. Ces terrains sont surtout répartis dans trois grandes zones urbanisables mais, avec son projet « Grand Centre » (François Leclercq, urbaniste), l’agglomération table également sur la revitalisation du quartier de la préfecture pour porter le développement tertiaire. « Le problème n’est donc pas le potentiel. Il réside davantage dans les infrastructures de transports qui devraient aller avec, dans un contexte où les gens sont de plus en plus mobiles », remarque Laurent Schlaeintzauer, directeur général adjoint à l’agglomération de Saint-Quentin en charge notamment de l’aménagement. Pour l’Etat aussi, ce point est crucial. Les dessertes existantes sont vieillissantes, saturées, et Gilles Leblanc rappelle que « le besoin d’investissement est important ». Des schémas directeurs des RER existent d’ailleurs et des financements sont prévus. Le Grand Paris et son futur métro express ne sont décidément pas les seuls enjeux majeurs en Ile-de-France.

Plus d’informations sur www.lemoniteur.fr/villesnouvelles

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Cergy-Pontoise s’expose à l’Arsenal

Parce que l’invention des villes nouvelles fut une grande aventure urbaine de l’après-guerre, le pavillon de l’Arsenal ne pouvait manquer de célébrer leur 50e anniversaire. Le centre d’architecture parisien a choisi, pour l’occasion, de se concentrer sur le seul cas de Cergy-Pontoise. L’exposition « Formes et fictions d’une ville nouvelle », organisée sous la direction de l’architecte Lionel Engrand et d’Olivier Millot, directeur Culture et Territoire à l’agglomération, se tient du 17 juin au 20 septembre.

21 boulevard Morland, 75004 Paris. www.pavillon-arsenal.com

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De l’opération d’intérêt national au pacte territorial

Qui dit ville nouvelle, dit opération d’intérêt national (OIN). Créé en 1983, dans le contexte des lois de décentralisation, ce dispositif juridique, qui permet à l’Etat de délivrer les permis de construire, a toujours le vent en poupe. Soucieux d’accélérer la production de logements en Ile-de-France, le gouvernement Valls a proposé, en octobre 2014, la création d’une OIN multisites. Elle serait pilotée par l’Agence foncière et technique de la région parisienne (AFTRP) – acteur historique des villes nouvelles – bientôt transformée en Grand Paris Aménagement. Parmi les territoires à l’étude, la communauté d’agglomération d’Evry Centre Essonne (Caece), qui renouerait avec son ancien statut d’OIN. Cette perspective n’effraie pas Francis Chouat, son président, qui plaide même pour « un pacte territorial avec l’Etat » liant logements, amélioration de l’offre de transports en commun et soutien au développement économique. Mais sous réserve que l’instance de gouvernance soit présidée par les élus. Pour retrouver un rythme soutenu de construction de logements, « il faut renouer avec ce qui est au cœur du dispositif d’OIN : la logique de partenariat entre l’Etat et les collectivités locales porté par un aménageur dédié », estime Bruno Depresle, directeur général de l’EPA Sénart.

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Point de vue - « Le culot de Paul Delouvrier était enthousiasmant »

Michel Rocard, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire de 1981 à 1983.

L’ancien Premier ministre évoque la naissance des villes nouvelles, à laquelle il a pris part au fil de sa carrière politique.

Qu’avez-vous d’abord pensé du projet de création de villes nouvelles?

De prime abord, avec mes amis du PSU, nous avons eu un doute sur la future localisation de ces villes censées absorber l’augmentation de la population de la région parisienne. La vie est longue à organiser et nous pensions qu’il serait plus prudent de partir de villes existantes comme Fontainebleau, Rambouillet et même Orléans. Nous estimions en effet qu’elles devaient être suffisamment loin de Paris, au-delà d’une ceinture rurale et forestière, pour éviter une trop grande continuité urbaine. Tel ne fut pas le pari de Paul Delouvrier et je ne connais pas les raisons qui ont guidé son choix. Mais ces villes ont donc émergé au milieu des champs. Dès lors, il fallait tout mettre en oeuvre pour y permettre l’installation de la vie, y compris politique.

Hormis cette inquiétude géographique, le projet vous a-t-il convaincu?

Paul Delouvrier, que j’avais connu en Algérie, était un ami et j’avais pour lui une grande admiration. J’ai été enthousiasmé par le culot avec lequel il a mené ce chantier et notamment par les idées qu’il a développées sur la nécessaire diversité des fonctions urbaines. J’étais aussi conscient que seule la puissance de l’Etat pouvait soutenir de tels projets. Depuis, les conditions ont beaucoup changé. Il était indispensable de revitaliser la démocratie sur tout le territoire et de donner aux élus locaux davantage de responsabilités. En 1982, la décentralisation fut donc un « mieux » pour la France. Une de ses conséquences est toutefois d’avoir détruit le cadre légal centralisateur. Il serait difficile aujourd’hui de lancer une grande action collective d’aménagement telle que les villes nouvelles.

Vous-même avez joué un rôle actif dans l’organisation de ces villes…

En effet, alors que j’étais l’unique député PSU, j’ai fait voter un amendement à la loi Royer sur le commerce de 1973 qui a facilité la représentativité de leurs habitants. Ensuite, le hasard m’a fait ministre de l’Aménagement et, par conséquent, des villes nouvelles. Une loi, votée en 1983, a d’ailleurs modifié leur statut.

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