Architecture et urbanisme Patrimoine

Les lieux de mémoire se rénovent

Mots clés : Conservation du patrimoine

1914-2014 : les monuments nationaux et leurs abords se renouvellent en vue de célébrer le centenaire de la Grande Guerre. Ces projets viennent conforter le dossier de candidature de quatre-vingts sites mémoriels à l’Unesco.

Depuis le 9 janvier, quatre-vingts cimetières, mémoriaux, nécropoles et paysages associés figurent sur la liste indicative française, en vue d’une inscription au patrimoine mondial de l’humanité établi par l’Unesco. Cette actualité coïncide avec une autre : la célébration, cette année, du centenaire de la Grande Guerre, qui s’accompagne de nombreux projets commémoratifs. Ces deux événements offrent une complémentarité bienvenue. Illustration avec l’anneau ellipsoïdal de 1 200 m 2 en cours de chantier, de l’architecte Philippe Prost, qui mémorisera les noms des 600 000 morts de toutes nationalités, tombés dans le Nord-Pas-de-Calais (voir pages suivantes). Cette œuvre programmée dans le cadre de la célébration de la Grande Guerre jouxtera le mémorial de Notre-Dame-de-Lorette (Pas-de-Calais), désormais inscrit sur la liste indicative. Elle rejoint le thème choisi par l’association « Paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre », pour le dossier présenté à l’Unesco : celui du « sursaut d’humanité » qui, pour la première fois dans l’histoire, a conduit les survivants d’une guerre à offrir une sépulture individuelle aux victimes. Les 80 biens sélectionnés témoignent de « l’immensité géographique du front », rappelle l’association interdépartementale coprésidée par Yves Daudigny et Christian Namy, présidents des conseils généraux de l’Aisne et de la Meuse.

Paysages associés

Le lien entre le dossier Unesco et les nouveaux projets commémoratifs de la Grande Guerre s’impose également autour de deux autres mémoriaux nationaux : le Hartmannswillerkopf s’enrichira en 2015 d’un historial franco-allemand (p. 37), et le mémorial de Verdun se métamorphosera en musée (p. 40). La notion de « paysage associé », prescrite dans le dossier d’inscription, trouve aussi une réponse : sur chaque site, un lien doit être établi entre les bâtiments historiques et contemporains. Sur la colline Notre-Dame-de-Lorette, par exemple, un parcours piéton reliera le mémorial au nouveau centre d’interprétation conçu par Pierre-Louis Faloci. A Verdun et au Hartmannswillerkopf, l’Office national des forêts revisite les champs de bataille en cherchant à protéger les vestiges et les espèces naturelles qui y ont élu domicile, tout en maintenant les percées visuelles et la signalétique qui rendent les sites lisibles.
Mais il faut aussi rendre justice à d’autres paysages clés du tourisme de mémoire de la Grande Guerre, qui sortent du cadre funéraire du dossier. Les porteurs du projet ont donc introduit une nouvelle notion : aux « zones tampon » prévues par l’Unesco autour des sites classés, le dossier ajoute des « zones d’interprétation ». L’une d’elles pourrait être l’historial de Péronne (Somme) et son « île des six continents », terre de paix modelée par le paysagiste Gilles Clément et dédiée à l’humanité tout entière. La constitution du comité de gestion, appelé à animer le projet territorial autour des biens inscrits au patrimoine mondial, marquera la prochaine étape de cette candidature. Sa mise en place, mi-2014, rendrait possible le dépôt du dossier à l’Unesco en 2016, en vue d’une inscription en 2017 ou 2018. La réussite repose sur l’union sacrée dont sauront faire preuve les départements, les communes et les associations.

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L' expert - « Des sites témoins de la gestion durable de la forêt »

En quoi la commémoration de la Grande Guerre entre-t-elle dans les vocations de l’ONF ?

Cet événement renvoie à nos racines : dès 1346, Philippe VI de Valois avait posé le principe que « les forêts se puissent perpétuellement soustenir en bon état ». En 1669, Colbert, soucieux de fournir durablement la Marine de guerre en chêne, a jeté les bases de l’Organisation des eaux et forêts. Et dès 1915, le service forestier aux armées s’est attaché à concilier approvisionnement en bois et préservation des forêts. Héritière de cette histoire, l’action de l’ONF est aujourd’hui au croisement de l’économie, de l’environnement et de l’accueil du public.

Avec quels moyens contribuez-vous à la mise en valeur des territoires concernés ?

Par des projets conduits avec les collectivités locales, et notamment les communes forestières. La forêt apporte une dimension fédératrice entre les partenaires. A côté des trois sites phares à l’échelle nationale – la forêt de Verdun, le site du Hartmannswillerkopf, en Alsace, et la ceinture défensive de Paris – un foisonnement d’initiatives locales illustre l’attachement des forestiers de l’ONF à une histoire qu’ils continuent à écrire au quotidien.

Quels messages adressez-vous aux générations futures ?

Au-delà du « plus jamais ça », le temps long de la forêt invite à prendre conscience des impératifs d’une gestion durable, dans un contexte de renouveau du bois, matériau toujours stratégique et innovant. L’exposition « Terres de paix », programmée au Sénat du 3 avril au 3 août, accueillera une rampe en hêtre thermoformé, symboliquement récolté sur le champ de bataille vosgien de la « trouée de Charmes ».

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Hartmannswillerkopf - Un site rénové, prêt pour l’historial franco-allemand

Cent ans après la bataille du Hartmannswillerkopf, qui a tué 25 000 Français entre décembre 1914 et janvier 1916, la France et l’Allemagne inaugureront l’historial, devant le mémorial et à l’entrée du champ de bataille classé en 1921.

Cette opération de cinq millions d’euros, en phase concours, complétera la rénovation engagée en 2010 sur le monument de 1932. L’architecte Robert Danis l’avait conçu dans un esprit d’apaisement républicain et œcuménique : à 950 m d’altitude entre deux sommets, il a reproduit l’autel de la Patrie, monté au Champ-de-Mars pour le 14 juillet 1790 ; à l’entrée de la crypte, les Victoires au repos, cariatides d’Antoine Bourdelle, invitent au recueillement, avant la descente vers les chapelles juive, catholique et protestante. Michel Spitz, architecte de la rénovation livrée en 2012, a respecté ses deux prédécesseurs : dans les années 1950, un habillage en pierre de Bourgogne avait protégé l’ouvrage contre les premières dégradations du béton.
L’été prochain sur les 20 ha de la crête qui renferment 6 000 vestiges et 90 km de tranchées, dans le prolongement du mémorial et du cimetière, le sentier pédagogique ménagera des percées visuelles et conciliera l’accueil touristique, la protection des biens et la biodiversité. Selon Frédérique Leconte, directrice du bureau d’études alsacien de l’ONF, ce site offre en effet un exemple rare de polémopaysage – ondulations issues des bombardements – avec peuplements subnaturels.

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Fiche technique

Maître d’ouvrage : Comité du monument national du Hartmannswillerkopf. Maître d’ouvrage délégué : Semha. Maîtres d’œuvre : Michel Spitz pour la réhabilitation du mémorial ; ONF pour le sentier pédagogique ; en cours de désignation pour l’historial.

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Verdun - Le mémorial se métamorphose en musée

Inauguré par Maurice Genevoix en 1967, le mémorial de Verdun étouffait peu à peu sous un excès de ferveur. « Durant près d’un demi-siècle, le public, les associations et les institutions n’ont cessé d’apporter souvenirs, pièces rares et vestiges, engorgeant peu à peu l’espace pour le transformer de facto en musée », explique Geneviève Noirot, associée de l’agence parisienne Le Conte Noirot, chargée de la scénographie du site.

Les travaux initiés par le Comité national du souvenir de Verdun (CNSV) à l’occasion du centenaire permettront de décongestionner et de rationaliser l’espace grâce à l’adjonction de 900 m 2 placés de part et d’autre de l’édifice. Les pièces lourdes occuperont 200 m 2 en rez-de-chaussée. Une aile entière sera destinée aux réserves, pour l’heure inexistantes. Le réaménagement résorbera les dysfonctionnements de l’accueil trop exigu et des bureaux administratifs peu fonctionnels aménagés dans un ancien logement de gardien. En toiture, un belvédère abritera un espace pédagogique et des expositions temporaires. La toiture-terrasse s’ouvrira sur l’ossuaire de Douaumont et sur la canopée de la forêt environnante, candidate au label « forêt d’exception ». Des bornes numériques raconteront l’histoire de ces paysages, qui furent ceux de paisibles bourgades meusiennes avant que la fureur guerrière ne les réduise à un décor lunaire où la végétation a peu à peu repris ses droits. Livraison : novembre 2015.

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Fiche technique

Maîtrise d’ouvrage : CNSV, assisté de la SEM Meuse Aménagement ; maîtrise d’œuvre : Brochet-Lajus-Pueyo (architecte) et Le Conte Noirot (scénographie) ; coût des travaux : 12 millions d’euros HT.

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Ablain-Saint-Nazaire/Souchez - A la mémoire de 600 000 combattants

Deux équipements vont enrichir le plus grand cimetière militaire français, où 40 000 corps reposent sur vingt-cinq hectares. Les projets se répartissent en haut et en bas de la colline de Notre-Dame-de-Lorette (sur la commune d’Ablain-Saint-Nazaire) qui domine l’Arrageois et la plaine de Lens.

La région Nord-Pas-de-Calais a choisi ce site inscrit au titre de « grand paysage » pour un nouveau mémorial destiné aux 600 000 combattants, alliés ou ennemis, morts sur son territoire pendant la Grande Guerre.
Face à la nécropole, l’architecte Philippe Prost a lancé la construction d’un anneau où seront inscrits leurs noms par ordre alphabétique, sans distinction de nationalité. L’anneau va se déployer en ellipse sur 323 mètres dont 65 en porte-à-faux. Les voussoirs en béton fibré ultra-haute performance formeront une coursive, empruntée par les visiteurs pour lire ces noms qui seront gravés (avec un caractère typographique créé pour l’occasion, « Le Lorett ») sur des plaques en Inox trempées dans un bain de cuivre. Au centre, une prairie fleurie de plus en plus dense rappellera les fleurs multicolores qui jaillissaient chaque printemps sur la terre retournée par les obus.

Six blocs de béton noir

Juste en bas de la colline, sur la commune de Souchez, la communauté d’agglomération de Lens-Liévin a confié à Pierre-Louis Faloci la réalisation d’un centre d’interprétation où le visiteur pourra consulter sur ordinateur une fiche de chaque soldat et s’informer sur la guerre dans la région. Pour ce centre de 1 100 m 2 , l’architecte a prévu une répartition volumétrique en six blocs de béton noir. Des haies taillées persistantes foncées délimiteront les parkings.
Entre l’anneau et le centre, un parcours piéton vient d’être aménagé le long de la route. Trois haltes révèlent le contraste entre le paysage de la plaine de Lens et les ravages des combats restitués par des photos. Enfin, l’armée va créer un parking près de la nécropole et un parvis entre celle-ci et l’anneau.

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Fiches techniques

MÉMORIAL INTERNATIONAL – Maîtrise d’ouvrage : conseil régional du Nord-Pas-de-Calais ; maîtrise d’œuvre : Philippe Prost/AAPP, Pierre di Sculio, David Besson-Girard, Yann Toma, C & E Ingénierie, Michel Forgue, Louis Choulet.
CENTRE D’INTERPRETATION – Maîtrise d’ouvrage : communauté d’agglomération de Lens-Liévin (Call) ; maîtrise d’œuvre : Pierre-Louis Faloci, Igrec Ingénierie, Acoustb.
CHEMINEMENT D’ACCÈS – Maîtrise d’ouvrage : Call ; maîtrise d’œuvre : Autrement Dit, Verdi, Atelier Smagghe, Sorepa.

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