Architecture Restauration

Les Invalides s’offrent une cure de jouvence

Depuis 2014, cet édifice voulu par Louis XIV subit un lifting de taille. Un chantier tout en finesse.

C’est sur l’esplanade des Invalides, à Paris, que les équipes en charge de la restauration de l’Hôtel national éponyme nous attendent. Cet édifice, dont la construction fut ordonnée en 1670 par Louis XIV pour accueillir les invalides des armées, connaît des travaux de grande ampleur. Depuis 2014, la cour d’honneur est magnifiée grâce à la restauration des façades, des toitures et des galeries. « Il s’agit de l’opération la plus conséquente de l’Hôtel national des Invalides. Nous en sommes à la troisième tranche et la fin des travaux est prévue à l’été 2018 », explique Frédéric Létoffé, directeur de Pradeau Morin Monuments Historiques. En parallèle, le chantier de restauration du pavillon central et de la façade nord a démarré il y a quelques mois. Sur place, une dizaine d’entreprises et une cinquantaine de personnes s’activent. Des travaux d’une grande minutie, le tout dans le respect du style classique pensé à l’époque par les architectes Libéral Bruant et Jules Hardouin-Mansart.

Cour d’honneur

Casque sur la tête, la visite débute par la cour intérieure. Derrière une bâche décorative (75 m de long sur 16 m de haut) imitant l’état de la façade avant travaux, un impressionnant échafaudage (320 tonnes) nous mène progressivement au sommet des Invalides. A chaque étage, une étape du chantier. A commencer par 6 400 m2 de façades qui doivent être restaurés en quatre ans. Celles-ci sont au préalable nettoyées par cryologie afin de retirer l’empoussièrement. Les enduits sont piochés sur 3 à 4 cm, dégrossis, puis une finition de reprise est appliquée via un parement en pierre massive pour les murs extérieurs et un enduit en plâtre et chaux pour le parement intérieur des galeries. Le résultat tranche avec les murs pas encore restaurés. « Une fois les parements finis, la lumière se reflète », s’enchante Charlotte d’Aquilante, conductrice de travaux pour Pradeau Morin (lire p. 65).

A l’étage du dessus, place à une démonstration de remplacement « en tiroir » des pierres abîmées du mur extérieur. Pierre-Louis Chapitreau, jeune apprenti du groupe Lefevre, spécialisé dans la rénovation du patrimoine, s’y active. « Lorsque les pierres sont trop endommagées, pas d’autres choix que de les remplacer », explique-t-il. Leur détérioration est notamment causée par la corrosion des armatures en fer. « Avant le béton armé, nous avions la pierre armée, s’amuse Jean-Christophe Mary, président de Lefevre. Les artisans avaient l’habitude de ferrailler les bâtiments, surtout aux angles. Ils estimaient que la pierre ne pouvait pas, à elle seule, suffire en structure. C’est une pathologie classique des sites parisiens rénovés au XIXe siècle. » Le problème est que les armatures en fer s’oxydent en présence d’humidité dans l’air. Elles rouillent, peuvent doubler de volume et conduire l’éclatement de la pierre.

« Chaque pierre est unique. » Avant que les blocs soient remplacés, un vrai travail de dépistage fut nécessaire : un appareilleur a relevé les cotes de chaque pierre détériorée, lesquelles ont ensuite été reconstituées à l’identique (lire p. 64) . « Chacune d’elles est unique », renchérit Jean-Christophe Mary.

Sur une partie de la façade, tout un angle du bâtiment a été déposé, soit près de 30 pierres. La structure est maintenue par des IPN, et un étai est déplacé au fur et à mesure de l’avancement. Avec une haveuse, les joints sont découpés et la pierre retirée. La barre de fer située derrière est nettoyée de son oxydation, puis traitée par un produit antirouille. Un dégagement est laissé entre la barre et la pierre afin de prévenir les risques de gonflement. Une nouvelle pierre de la même forme et de la même dimension, venue tout droit des carrières de Saint-Maximin et de Saint-Leu-d’Esserent (Oise) est alors acheminée à l’étage par treuil et replacée. Comptez 300 kg par bloc ! Une patine d’harmonisation est ensuite appliquée pour obtenir une intégration des pierres neuves dans la façade ancienne. « Il a fallu trois mois pour restaurer cette seule partie : un premier pour la dépose, un autre pour la repose et un dernier pour tailler les pierres, effectuer les joints et appliquer la finition à la chaux et au plâtre dans les galeries », détaille l’apprenti.

A côté, des tailleurs de pierre s’activent sur les balustres et les cadrans solaires. Les balustres les plus abîmés et fracturés sont changés. Taillés en atelier, ils sont remplacés sur site et patinés afin de se fondre dans la façade. Les cadrans solaires en demi-cercle ont également été restaurés à l’identique. Le nettoyage a été effectué avec des particules de verre. Les tailleurs de pierre se sont approchés au plus près des motifs qui ont été repeints lorsqu’ils étaient effacés ou abîmés.

Façade nord

Place à la seconde partie du chantier. Celle de l’imposante façade nord de l’Hôtel des Invalides, qui devrait être prête pour mai 2017. Un gros travail de restauration attend les équipes sur place : l’avant-corps, en particulier l’arc, est très dégradé. Il a déjà connu trois restaurations. Une au XIXe siècle et deux au XXe siècle. Des remises en état peu heureuses mêlant des armatures de fer d’origine aux goujons de cuivre et du ciment. Ce dernier était à l’époque préconisé car considéré comme étanche ! Tout est donc à refaire. « C’est l’une des surprises du chantier. Une telle dégradation de l’arc n’était pas prévue ni dans le budget, ni dans le déroulé des travaux », explique le président de Lefevre. Pour l’heure, la décision quant à la restauration de cet arc n’est toujours pas prise. Quatre possibilités : le laisser en l’état, mais ce serait remettre en cause la sécurité du site ; effectuer un brochage sur pierre via l’introduction de tiges en fibre de verre scellées par injection de résine ; remplacer la totalité de l’arc au prix de la disparition du bas-relief du sculpteur Guillaume Coustou. Dernière solution actuellement envisagée : restaurer en semi- massif avec des joints coulés à la chaux les parties les plus altérées, ce qui permettrait une meilleure conservation des sculptures

Greffe de doigt. Nous grimpons ensuite sur le deuxième échafaudage avec cette fois, derrière une bâche imprimée, une vue sur la Seine et le pont Neuf. Une fois le deuxième étage franchi, les tailleurs de pierre opèrent une greffe. Cas pratique avec la reconstitution du doigt manquant de la sculpture de Louis XIV à cheval. Cette fois-ci, c’est une jeune apprentie, Pauline Genty, qui s’affaire. Elle doit greffer le doigt manquant à partir d’un bloc de pierre fixé grâce à un goujon en fibre de verre puis le sculpter suivant un modèle conçu au préalable en atelier et validé par l’architecte en chef des monuments historiques. Le sculpteur taille sur place à l’identique à l’aide d’outils traditionnels (pointe, gradine, ciseau, ripe). Un vrai travail de chirurgien s’opère ici.

La visite se termine au dernier étage avec vue sur la toiture, la charpente et les fameuses lucarnes de l’Hôtel des Invalides, symboles de la puissance militaire. Sur place, la toiture en ardoise a été déposée et sera refaite à l’identique avec de la pierre venue du Canada, copie de celle d’Angers. La charpente a elle aussi été déposée et renforcée. Le plancher bois a, quant à lui, été renforcé par des solives et des poutres métalliques.

Restauration des façades, toiture et galeries de la cour d’honneur. Maîtrise d’ouvrage : Oppic. Maîtrise d’œuvre : Benjamin Mouton (2012 à 2013) puis Paul Barnoud, architectes en chef des monuments historiques. Durée des travaux : 4 tranches de 12 mois.

Fin prévisionnelle des travaux : été 2018. 17 lots au total dont : restauration des façades extérieures pierre et sols : Lefevre ; restauration des façades des galeries intérieures : Pradeau Morin ; restauration de la charpente : Les métiers du bois ; restauration des décors peints : Tollis ; restauration des sculptures : Bouvier ; échafaudages et protection : Layher.

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ENCADRE

La femme du chantier

Embauchée depuis trois ans chez Pradeau, Charlotte d’Aquilante (photo) est conductrice de travaux sur le chantier des Invalides. A 26 ans, elle dirige avec passion ses équipes et ses projets. « Travailler dans du beau et suivre la vie de chantier est très motivant mais aussi fatigant. On y met de l’énergie mais on en reçoit en retour par la satisfaction des clients et le résultat lorsque les échafaudages tombent. » Sur les Invalides, elle a suivi trois tranches sur les quatre.

« Un chantier long qui compte beaucoup de lots, où la durée des tranches est très courte mais où l’entente est bonne. » Etre femme conductrice de travaux monuments historiques, c’est compliqué ? Pour Charlotte d’Aquilante, pas vraiment, à condition d’avoir un caractère bien trempé, d’imposer ses choix avec finesse et le sourire. Le plus délicat est de s’imposer là où la moyenne d’âge est la cinquantaine.

« Quand je suis arrivée, à 22 ans, il a fallu faire ses preuves : être polyvalente, montrer une grande capacité d’analyse, prendre des risques, faire preuve d’inventivité. » Sa plus grande satisfaction est de ne jamais faire la même chose.

« Quand le rideau de la façade tombe et que le résultat s’offre à nous, c’est une satisfaction, mais au final, le meilleur est tout le chemin parcouru avec les hommes pour y arriver. Le voyage est au final plus riche que la destination. »

ENCADRE

Production - La pierre angulaire du chantier

Pour le chantier de l’Hôtel des Invalides, ce sont les pierres de Saint-Maximin (Oise) qui ont été choisies. Ces carrières, très riches, accueillent à elles seules huit bancs de pierres aux typologies différentes (liais, franche de construction, roche pajot, roche fine, roche douce, Saint-Leu, etc. ) qui correspondent à des spécificités de dureté, de coloris et de grains différentes. On y retrouve par exemple des milioles (petits fossiles) plus ou moins visibles en fonction des blocs. La découpe en carrière s’effectue au carreau par des haveuses, avec une coupe par escalier (l’extraction se fait étage par étage afin d’accéder à tous les types de pierre). Puis des pelles mécaniques soulèvent d’énormes cubes de pierre de 2 à 10 tonnes qui sont ensuite transportés sur les sites de production.

L’appareilleur, une fonction essentielle. C’est dans l’atelier de Lefevre, spécialisé dans la rénovation du patrimoine, à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), que les pierres du chantier des Invalides ont été taillées. Avant le choix et la découpe, focus sur le rôle de l’appareilleur. Sa fonction est essentielle. Sur le chantier, il effectue les relevés de la façade, détermine avec l’architecte en chef les pierres à changer et dresse ensuite un bordereau de débit accompagné de fiches de taille comprenant le dessin 3D et les gabarits de la pierre à retailler. A chaque bloc son numéro, sa position dans l’édifice et son assise.

Dans l’atelier, des tailleurs de pierre émergent d’un nuage de poussières. Sur place, les blocs sont choisis en fonction des gabarits afin de limiter les chutes. Le cube est ensuite débité au fil diamanté avec un apport d’eau grâce à une machine 1 axe puis 2 axes afin de retirer l’excédent et préparer à la mouluration. Enfin, une troisième machine 5 axes effectue une approche de taille de la moulure par épannelage (dégrossissage par pans). Les parties excédentaires sont retirées, puis l’élément est travaillé progressivement jusqu’à la taille des profils moulurés. « Une approche manuelle ou à la machine est effectuée en fonction de la difficulté du morceau », précise Roland Westphal, directeur technique.

Un travail d’orfèvre. Les tailleurs de pierre passent automatiquement après chaque pierre, le travail de la machine réservé au dégrossissage. A eux de sculpter par des approches successives en fonction des gabarits dessinés au préalable sur la pierre. Un travail d’orfèvre est effectué par ces artisans en apprentissage ou confirmés. Un tailleur de pierre devient performant après dix ans de métier. Et la taille d’une pierre peut durer parfois un mois, notamment sur des ouvrages gothiques ! Les pierres sont ensuite palettisées et transportées sur chantier. Les chutes sont renvoyées en carrière et concassées pour être réutilisées comme agrégat pour les ciments ou les routes.

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