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Les femmes du BTP ébrèchent le plafond de verre

Mots clés : Entreprise du BTP - Management - Monde du Travail - PME

Lentement mais sûrement, les femmes se fraient un chemin à la tête des PME de la construction. Mais les directions des grands groupes leur restent pour l’instant hermétiquement fermées.

Avec seulement 11,3 % de femmes salariées en 2014, la construction reste le secteur le plus masculin de l’économie française. Une tendance qui se retrouve naturellement à la tête des entreprises liées au BTP. Le secrétariat d’Etat chargé des Droits des femmes et le cabinet Ethics & Boards ont publié, le 8 octobre, leur palmarès de la féminisation des instances dirigeantes des 120 premières sociétés françaises cotées en bourse (voir p. 13). Et la construction y fait figure de mauvais élève. Seuls Icade, Nexity, Saint-Gobain, Vicat et Rexel comptent plus de 25 % de femmes au sein de leur comex. Les comités exécutifs des trois majors du BTP restent, quant à eux, exclusivement masculins.

« Les femmes sont dans l’encadrement des grands groupes de BTP depuis assez longtemps, mais elles ont du mal à passer à l’étape supérieure », reconnaît Sylvie Berland, présidente du groupe « Femmes dirigeantes » de la FFB. Par mimétisme, les directions ont encore tendance à recruter des profils qui leur ressemblent : des hommes cinquantenaires. « Les torts sont partagés, estime pourtant Sylvie Berland. Les femmes très compétentes ont encore du mal à se mettre en avant, à se vendre. Chacun doit faire un bout de chemin. Mais les états d’esprit évoluent beaucoup, notamment grâce aux nouvelles générations de dirigeants masculins qui souhaitent la mixité. » Les grands groupes multiplient les initiatives en faveur de l’évolution des femmes au sein de leurs instances dirigeantes : réseaux, groupes de réflexions, ambassadrices, formations au leadership…

Les petites entreprises ont de l’avance.

Mais c’est dans les TPE et PME que le processus de féminisation des directions est le plus tangible. « Nous vivons une période charnière, explique Sylvie Berland. Beaucoup de femmes trentenaires dynamiques se reconvertissent dans le bâtiment et reprennent des entreprises, les transmissions de père en fille sont plus fréquentes et les conjointes assument davantage leur rôle de codirigeantes. » Preuve de cette féminisation, les femmes sont de plus en plus nombreuses à se former au sein de l’Ecole supérieure des jeunes dirigeants du bâtiment (ESJDB). En 2014, elles ont représenté un quart des effectifs, contre seulement 8 % en 1998 et 18 % en 2008.

Cet engouement des jeunes femmes pour la direction d’entreprises de BTP est en partie dû à l’évolution du profil des patrons du secteur. Autrefois très technique, il s’oriente aujourd’hui vers la gestion, ce qui correspond mieux aux profils des femmes qui arrivent sur le marché du travail.
De l’avis de nombreuses patronnes du BTP, la féminisation des instances dirigeantes repose aussi beaucoup sur l’exemple qu’elles peuvent donner à la nouvelle génération. « Leurs témoignages sont essentiels, assure Guy Theillet, directeur de l’ESJDB. Ils montrent aux jeunes femmes que, contrairement à ce qu’elles pensent, la construction ne leur est pas fermée. Elles sèment des graines pour l’avenir. »
Le BTP a tout intérêt à encourager la progression des femmes au sein des instances dirigeantes. De nombreuses études montrent qu’elles élargissent davantage l’offre commerciale de leurs sociétés, enregistrent de meilleurs résultats financiers et résistent mieux au stress que leurs confrères masculins. Les femmes ont en tout cas une carte à jouer puisque, selon la FFB, 50 % des patrons du bâtiment prendront leur retraite au cours des dix prochaines années.

Part des femmes dans les comités exécutifs des grands acteurs de la construction (1)

Part des femmes cadres supérieures chez les grands acteurs de la construction (4)

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Julie Moragues, étudiante à l’ESTP « Les patronnes du BTP nous ont ouvert la voie »

« J’envisage de créer ma société dans l’immobilier à l’issue de mes études. J’ai découvert le management d’équipe et la gestion de projets en entrant à la junior entreprise de l’ESTP, qui fonctionne comme une vraie société, et ça m’a beaucoup plu. Vu le nombre important de garçons dans ma formation, j’ai d’abord pensé qu’on ne m’accorderait pas de crédit en tant que femme. Mais j’ai constaté lors d’un stage en conduite de travaux sur le terrain que, même si nous sommes très rares, nous ne sommes pas traitées différemment. Grâce aux Trophées ETP au féminin, j’ai aussi rencontré des patronnes et leurs témoignages donnent envie de se lancer. Le secteur évolue et elles nous ont ouvert la voie. Ce n’est plus vraiment une problématique aujourd’hui. »

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Top 3

icade, Vicade et Rexel sont les champions de la féminisation avec plus de 30 % de femmes dans leur comex.

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Flop 3

Vinci, Bouygues et Eiffage sont les lanternes rouges du classement avec 0 % de femmes dans leur comex.

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3 000 femmes

sont membres du groupe « Femmes dirigeantes » de la FFB.

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Pascale Dumez, directrice générale de Concrete Pathology « Les femmes doivent sortir de leur réserve »

Pour Pascale Dumez, ingénieure diplômée de l’ESTP et du Centre des hautes études de la construction (section Conception et hautes études du béton armé et précontraint [Chebap]), le BTP s’est imposé très tôt comme une évidence. Dans les années 1990, elle débute sa carrière dans un BET parisien spécialisé dans les ouvrages d’art, avant d’être recrutée pour créer une activité de diagnostics de structures d’édifices existants au sein du laboratoire Concrete, jusque-là spécialisé dans les diagnostics matériaux. Lors du rachat du BET par Vinci, Pascale Dumez prend la tête des deux activités. Sous son impulsion, les effectifs de Concrete Pathology passent de quinze à une centaine de salariés, dont 23 % de femmes. Huit agences sont créées en France, ainsi qu’un département export (12 millions d’euros de CA total). L’ascension de Pascale Dumez semble irrésistible. En 2013, Vinci lui confie la direction de sa marque Continuum, qui regroupe sept sociétés d’ingénierie et de maintenance du bâti existant (600 collaborateurs, 60 millions d’euros de CA).
« Je n’ai pas l’impression qu’être une femme ait été un obstacle. Les gens m’ont toujours fait confiance, assure-t-elle. J’ai seulement rencontré des difficultés au retour de mes deux congés maternité. La situation avait changé et il m’a fallu lutter pour retrouver la fonction équivalente. »
Pascale Dumez, ambassadrice Vinci auprès des jeunes, est convaincue que la féminisation des instances dirigeantes passe par la formation. « Pour être patron, il faut être visible. Les femmes doivent sortir de leur réserve, se mettre en avant. Il faut les former au leadership, leur apprendre à évoluer dans un environnement empreint de codes masculins et leur montrer, grâce à nos exemples, que c’est possible. »

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Anne Benedetti, codirigeante de la société Benedetti « C’est par la formation que la mixité se développera »

Anne Benedetti codirige avec son frère à Avignon une solide PME (80 salariés, 5 millions d’euros de CA) spécialisée dans le traitement technique des façades et représente le BTP au féminin dans de multiples instances professionnelles… où elle est souvent l’unique femme. « Concrètement, cela implique une présence dans l’entreprise dès 7 h du matin et une grande disponibilité, mais j’assume sans réticence et même avec plaisir », explique-t-elle. Immergée très tôt dans l’entreprise familiale, dont elle a pris la tête dans les années 1990, Anne Benedetti reconnaît qu’elle a dû « faire ses preuves » et attendre de longues années avant d’être complètement reconnue et acceptée. Aujourd’hui, elle est très engagée dans l’insertion des jeunes sans qualification, ce qui vaut à Benedetti d’être la première entreprise d’insertion dans le BTP dans le Vaucluse. « C’est par l’apprentissage et la formation des jeunes femmes aux métiers du BTP que la mixité se développera », analyse-t-elle.

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Anne Villard, directrice de l’agence marseillaise de Bouygues Bâtiment Sud-Est « Nous devons comprendre les codes masculins »

« Je n’ai jamais douté de ma légitimité ni de mes compétences. Et Bouygues veut donner une place plus importante aux femmes », explique Anne Villard, directrice de l’agence marseillaise de Bouygues Bâtiment Sud-Est depuis mars. Diplômée de l’Ecole polytechnique féminine, ingénieur travaux et études de prix, elle oriente notamment l’activité de l’agence vers les montages complexes. Anne Villard s’appuie sur une solide expérience de la maîtrise d’ouvrage acquise chez Cirmad et dans la promotion privée. Elle a conduit l’aménagement du nouveau quartier bordant le stade Vélodrome à Marseille. « L’ascension des femmes dans le BTP passe par une meilleure compréhension des codes masculins et l’appropriation de certains comportements qui ne nous sont pas familiers. Les hommes dans l’entreprise doivent aussi écouter les femmes avec une oreille différente », juge-t-elle.

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Mohera Lheureux, directrice générale de Lheureux Location « Ce n’était pas dans les mentalités d’être dirigé par une femme »

Mohera Lheureux a toujours connu l’entreprise familiale de location d’engins avec chauffeur. Les plus anciens collaborateurs l’ont vu grandir avec la société que préside encore son père. « Ils m’ont connue enfant. Il a fallu que je fasse ma place, se souvient-elle. D’autant que quand j’ai intégré la direction, en 2004, ce n’était pas dans les mentalités d’être dirigé par une femme. » Propulsée du service de gestion administrative et financière au poste de directeur général pour un remplacement au pied levé, Mohera Lheureux a dû s’adapter très vite à ses nouvelles responsabilités. Avec le soutien de son père et à force de ténacité, elle a réussi à s’imposer « gentiment mais sûrement », précise-t-elle. « Je n’ai pas eu l’impression d’avoir à me battre. J’ai acquis mon autonomie au fil du temps, sans pression. Etre un homme ou une femme ne change pas grand-chose. Ce qui compte, c’est de bien faire son travail. »

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Fadia Karam, directrice de la Stratégie de valorisation de SNCF Immobilier et directrice générale d’Espaces ferroviaires« Les femmes sont attendues sur leurs résultats »

Durant ses vingt-cinq ans de carrière en aménagement urbain et immobilier, Fadia Karam se forge – d’abord dans le public, puis dans le privé – par le développement de grands projets et des partenariats diversifiés. Avant d’arriver à la tête d’Espaces ferroviaires en avril 2015, la filiale de SNCF Immobilier spécialisée en aménagement et promotion tertiaire, Fadia Karam est passée par cinq entreprises. A chaque changement de poste, elle ajoute une corde à son arc. « Plus que leurs homologues masculins, les femmes sont attendues sur leurs résultats. » Etre une femme, une contrainte ? Réponse négative mais nuancée : « J’ai peut être construit ma famille sur le tard, parce que j’ai toujours mis mon travail au premier plan. » Excepté en 2014 où, après avoir mis sur les rails la marque Urbanera de Bouygues Immobilier, elle fait une parenthèse professionnelle pour se consacrer à des priorités familiales.

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Valérie Cottereau, P-DG d’Artefacto « Il faut sortir de la culpabilité ! »

Enthousiaste pour parler de son entreprise de conception 3D et de réalité virtuelle qu’elle a créée en 1998, Valérie Cottereau l’est moins lorsqu’il s’agit de témoigner en tant que femme chef d’entreprise. « Ma crainte, c’est de se mettre déjà en position d’infériorité », assure-t-elle. Cette position d’infériorité, elle n’a finalement jamais eu à la subir, à l’exception d’un stage effectué sur un chantier lorsqu’elle était étudiante à l’école d’architecture de Rennes, et dont le souvenir l’amuse aujourd’hui. « Il faut sortir de cette culpabilité d’être une femme chef d’entreprise, et je préfère de loin donner cette image de moi à mes enfants », explique-t-elle, tout en reconnaissant être confrontée à des « tiraillements » entre vie professionnelle et vie privée.
A 43 ans, cette maman de deux enfants aujourd’hui divorcée dirige un des fleurons français en matière de visualisation 3D et de réalité augmentée. Artefacto (2,8 millions d’euros de chiffre d’affaires, 45 personnes) a même ouvert un bureau à New York, que Valérie Cottereau compte transformer en filiale dans dix-huit mois.
« Ma motivation, ce n’est pas la représentation ou les aspects financiers, c’est le projet. Construire un projet m’a toujours passionnée », affirme-t-elle. Pour ce qui est des projets, Artefacto n’en manque pas. La PME rennaise s’intéresse au BIM et à la maintenance et envisage de passer de la prestation de services au développement de logiciels par le « Cloud » en mode Saas (Software as a Service). Un modèle d’exploitation commerciale qui permettra à Artefacto de toucher un public beaucoup plus large.

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Emmanuelle Legault, P-DG de Cadiou Industrie « Le temps des patrons hommes, seuls et surpuissants est révolu »

Un outil de production performant mais pas assez de rentabilité. Emmanuelle Legault a un beau challenge à relever quand son père Ronan lui cède Cadiou Industrie, son entreprise de fabrication de portails et garde-corps, en 2007.
Après des études de commerce et différents postes de cadre, elle écoute ses envies d’entrepreneuriat et reprend la société familiale basée à Locronan, dans le Finistère. « C’était naturel que j’en sois le P-DG, confie-t-elle. Mon secret a été de mettre en place une codirection (avec son mari, directeur commercial, et son beau-frère, directeur technique, NDLR). Notre complémentarité fait notre force. Le temps où les patrons étaient des hommes, seuls et surpuissants est révolu. »
Huit ans plus tard, sous son impulsion, Cadiou Industrie a changé de dimension, avec un chiffre d’affaires triplé (41 millions d’euros), des effectifs plus que doublés (320 personnes) et une croissance qui atteindra 15 % cette année. « J’apporte à l’entreprise ma créativité, mon goût pour l’innovation et mon sens du marketing vers l’utilisateur final. Je peux parler technique le matin avec mes équipes et flâner l’après-midi au salon Maison & Objet pour être au fait des dernières tendances et proposer des produits qui plairont au client », résume-t-elle. La chef d’entreprise assume un « fort » caractère. Il lui a permis d’imposer sa vision des marchés pour l’élaboration de la stratégie de l’entreprise à l’horizon 2020.
Après avoir réussi à faire de Cadiou Industrie le leader français du portail alu et lancé une activité garde-corps, Emmanuelle Legault planche sur un nouveau concept global d’aménagement des espaces de vie extérieurs.

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Marie-Thérèse Aubrieux-Gontero, présidente de Gontero « La reconnaissance n’a pas été facile à obtenir »

Marie-Thérèse Aubrieux-Gontero dirige à Martigues, avec son frère, les carrières Gontero (60 personnes, 18 millions d’euros de CA). Le groupe familial est spécialisé dans l’extraction, la production de « blanc », le transport, le stockage et le recyclage de matériaux. Un groupe qu’elle a intégré très jeune et où elle a tout appris aux côtés de son père, avant de le présider et de s’imposer dans le milieu professionnel. Marie-Thérèse Aubrieux-Gontero a récemment pris la présidence de l’Unicem Paca-Corse, une première dans un monde très masculin. « Femme, venant du Midi, la reconnaissance des instances n’a pas été facile à obtenir. Mais mon expérience au sein du tribunal de commerce d’Aix m’a beaucoup aidée à évoluer dans le monde de l’entreprise et des dirigeants », explique-t-elle. Aujourd’hui, elle veut impulser une nouvelle dynamique à l’Unicem Paca-Corse, notamment dans le développement durable, et ouvre largement les métiers de son groupe aux femmes.

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Rachel Denis-Lucas, directrice générale de Denis Matériaux « Les femmes du négoce sont toutes des passionnées »

Diplômée de l’école de commerce EM Lyon, une première expérience professionnelle réussie qui la mène au Japon puis aux Etats-Unis… la carrière de Rachel Denis-Lucas semblait toute tracée. Mais c’était sans compter sur son amour pour sa Bretagne natale, où ses parents ont créé le réseau de négociants Denis Matériaux (100 millions d’euros de chiffre d’affaires, 500 salariés). En 2000, elle décide donc de rentrer en France et d’intégrer l’entreprise familiale malgré les réticences de son père. Sans fonction officielle ni même de bureau, elle s’impose peu à peu en apportant un regard neuf et ses connaissances dans les différents services… jusqu’à partager la direction générale avec son frère Renan, à partir de 2010. Même si l’entreprise compte 22 % de femmes, dont 3 chefs d’agences sur les 33 de l’enseigne, Rachel Denis-Lucas reconnaît avoir des difficultés à recruter des femmes. « Mais celles qui nous ont rejoints ont toutes en commun d’être des passionnées », assure-t-elle.

Source : palmarès 2015 de la féminisation des instances dirigeantes des entreprises du SBF 120, publié par le secrétariat d’Etat chargé des Droits des femmes et Ethics & Boards en octobre 2015.

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