Enjeux

Les drones à l’assaut des chantiers

Mots clés : Entreprise du BTP - Logiciels - Outils d'aide - Transport aérien

Les petits aéronefs sont de plus en plus utilisés dans le BTP. Le nombre exponentiel de données recueillies depuis les airs et leur intégration dans les projets BIM ouvrent de nouvelles perspectives.

Voilà un marché pour lequel Artelia n’aurait même pas candidaté il y a encore un an. C’est pourtant bien le groupe d’ingénierie qui inspectera dans quelques semaines les 64 000 m² de façades extérieures du nouveau Palais de justice de Paris, pour en évaluer la performance énergétique. « Nous mènerons cette opération grâce à un drone équipé des dernières caméras infrarouge et de détection thermographique », annonce Bernard Mercier, responsable de la branche planning et organisation chez Artelia.

En matière de drones, l’ingénieriste voit grand. Au printemps dernier, il a été le premier cabinet indépendant à lancer une offre intégrée, début 2016, avec un large spectre de missions, qui vont de l’inspection d’ouvrages d’art à la prise de vues pour le suivi périodique de chantier. « Nous avons déjà mené une quarantaine d’opérations, et nous prévoyons que la demande sera exponentielle dans le BTP », appuie Bernard Mercier.

De fait, depuis la réglementation de 2012 sur l’usage des drones civils en France, qui a donné le top départ aux usages professionnels, le recours aux aéronefs progresse chaque année. Selon une étude KPMG-Le Moniteur, réalisée fin 2016 auprès de 304 dirigeants représentatifs de la maîtrise d’œuvre et de la construction, près de 22 % d’entre eux avaient déjà sollicité un aéronef pour une inspection et un diagnostic de bâtiment ou d’ouvrage, une modélisation 3D, etc.

Gagner du temps et de l’argent. « Les avantages du drone sont vite perçus, décrypte Thai-Binh Phan, directeur général de Parrot Air Support. Par rapport à une intervention humaine, il permet de gagner du temps et donc de l’argent, et de sécuriser à peu près toutes les opérations, en hauteur ou dans les zones difficiles d’accès. » La liste des missions exécutables par les objets volants s’étoffe d’autant plus que les technologies progressent et que des nouveaux besoins apparaissent, découlant parfois de nouvelles contraintes réglementaires. C’est le cas de la rénovation thermique. Comme Artelia, de nombreux acteurs lancent des offres. Parrot Air Support propose, par exemple, depuis mars, son outil breveté d’inspection thermographique. Il restitue en ligne le modèle 3D thermique de l’enveloppe d’un bâtiment. « La modélisation permet au maître d’œuvre d’identifier et de cibler immédiatement les zones de déperdition de chaleur à investiguer », complète Thai-Binh Phan.

Dans le génie civil, les ouvrages d’art ou les lignes à haute tension, les aéronefs accaparent aussi de plus en plus de tâches. Le marché se structure selon une logique de services autour du petit objet volant. Bouygues Energies & Services, qui pilote depuis 2011 l’activité drone au sein de Bouygues Construction, se positionne ainsi comme sous-traitant de Réseau de transport d’électricité (RTE), notamment pour l’inspection des lignes à haute tension.

« Nos drones sont désormais équipés de capteurs haute définition, qui permettent d’inspecter les pylônes avec une précision de l’ordre du millimètre, annonce François-Xavier Lemoine, responsable de l’activité. Nous pouvons détecter le moindre point de rouille. » L’opération ne prend que 15 minutes par pylône, là où elle réclamait deux à trois heures avec l’intervention d’un monteur, et imposait en outre la coupure et la mise à la terre du courant.

En plus de l’inspection, la filiale de Bouygues Construction développe de nouvelles offres autour de l’aéronef. Elle a par exemple conçu, avec l’appui d’une start-up, un drone de deux mètres d’envergure doté d’un système d’accrochage, capable de tracter jusqu’à 15 kg de charges. L’intérêt ? Guidé par le télé-pilote, il déroule les câbles entre les pylônes, en s’affranchissant de presque toutes les contraintes, hors conditions météo. « Nous venons de mener une opération de ce type dans le sud de la France, près d’Aix-en-Provence, dans un contexte de zone Natura 2000 et de pylônes séparés par un ravin et une forêt », illustre François-Xavier Lemoine. Une solution beaucoup plus adaptée – et moins onéreuse – que l’hélicoptère Super Puma que RTE utilisait auparavant pour ce type d’opération.

22 % des entreprises maîtres d’œuvre et de construction ont déjà eu recours à un drone.

Images analysées en direct. Loin des lignes à haute tension, mais toujours dans l’énergie, le drone reconfigure peu à peu le marché de l’entretien et de la maintenance de toitures photovoltaïques. La filiale Quercy, Rouergue et Gévaudan d’Eiffage Energie dispose, par exemple, depuis un an d’un aéronef équipé d’une caméra 4K, d’une très haute définition.

« Désormais, nos collaborateurs n’ont plus besoin de monter sur le toit, se réjouit Edmond Privat, le responsable d’exploitation. Le drone se charge de l’inspection visuelle des panneaux, c’est un vrai bénéfice en termes de sécurité. Par ailleurs, le contrôle des panneaux est beaucoup plus fiable et rapide. Les images sont analysées en direct dans un poste de contrôle mobile à proximité, qui réceptionne les données par wi-fi. Le rapport est transmis dans la foulée au client. » Prochaine étape pour la filiale d’Eiffage, doter le drone d’une caméra infrarouge. Elle permettra, au cours de la même inspection, de détecter les problèmes de productivité des panneaux.

L’attention des acteurs du BTP se foca lise aujourd’hui sur un autre plan : la numérisation des chantiers, grâce aux données récoltées par les drones. Car le petit aéro nef se révèle être un puissant moissonneur de data, à mesure que se perfectionnent ses capteurs comme le lidar (télédétection par laser) pour la topographie ou la modélisation 3D.

Fusionner les données aériennes et terrestres. « Le nombre de données fournies par le drone va croître de façon exponentielle, analyse Emmanuel Noirhomme, directeur général Europe d’Airware, spécialiste de la collecte et du traitement de data. Or, le chantier est lui-même de plus en plus connecté, à l’image des capteurs qui équipent les engins comme les pelleteuses, pour faire de la maintenance prédictive, évaluer les volumes de terrassements… On peut ainsi disposer de tout un environnement de données aériennes et terrestres que les intervenants du chantier vont pouvoir exploiter. Les données brutes deviennent opérationnelles. » Airware a testé ces avancées technologiques en mettant une plate-forme informatique de big data à disposition de Bergerat Monnoyeur, le concessionnaire français exclusif de Caterpillar. « Pour des chantiers de terrassement, nous consolidons les données photogrammétriques (modèles 3D de terrains ou infrastructures existants, à partir de photos haute résolution) fournies par les drones, qui délivrent des tonnages précis à déplacer, avec celles issues de nos engins, comme les cycles de travail ou de surconsommation de carburant, rapporte Grégoire Arranz, le directeur général de Bergerat Monnoyeur. Nous pourrons ainsi optimiser chaque tâche. » Les développements informatiques sont en cours.

Le marché des drones professionnels devrait représenter 461 millions d’euros en France en 2025.

Cette logique de plate-forme vise aussi à s’intégrer dans la maquette numérique. « Nous travaillons actuellement à rendre les modèles 3D de terrains, objets et bâtiments captés par nos drones directement intégrables dans une maquette numérique », confie Bernard Mercier d’Artelia. Un objectif partagé par François-Xavier Lemoine chez Bouygues Energie & Services : « Les logiciels qui traitent les images prises par les drones font d’immenses progrès, nous nous rapprochons d’une intégration BIM. » De quoi conforter un marché des drones professionnels qui, selon le cabinet Oliver Wyman, devrait peser 461 millions d’euros en France en 2025.

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SNCF Réseau veut peser sur le marché

Au début de l’année, SNCF Réseau a lancé une filiale pour consolider son expertise en matière de drones. Baptisée Altametris, elle s’appuie sur une expérience en milieu industriel développée depuis 2011. Ses domaines de compétence : la sûreté, avec la détection d’intrusion et d’acte de malveillance, l’inspection des installations pour la gestion et la maintenance, la donnée 3D pour la préparation des chantiers ou la communication d’informations pour la gestion de crise. Cette filiale représente un enjeu d’autant plus important que, selon son directeur, Nicolas Pollet, « le marché reste à créer, et nous avons une expertise à valoriser ». S’il n’avance pas de chiffres, il assure que les besoins augmenteront rapidement.

Pour y répondre, Altametris mobilise déjà 20 personnes. Les effectifs passeront à 25 d’ici à la fin de l’année, à plus de 70 en 2020. La France doit servir de laboratoire pour « valider et installer des solutions opérationnelles », avant de se déployer à l’international.

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