Evénement

LEARNING FROM ALABAMA : ENTRETIEN AVEC RURAL STUDIO

Mots clés : Architecture

Le modèle social et environnemental développé par l’atelier pédagogique Rural Studio, dès le début des années 1990 dans l’Alabama, est plus que jamais d’actualité. Face aux maux de la société – crise des ressources, changement climatique, inégalités… -, le bon sens de l’architecture traditionnelle, sobre et citoyenne constitue un réservoir de solutions. Rencontre avec les architectes Andrew Freear et Elena Barthel, qui dirigent aujourd’hui Rural Studio.

En 1993, Samuel Mockbee, architecte et enseignant, persuade l’université d’Auburn (Alabama, Etats-Unis) de financer un programme expérimental durant quelques mois. Cet anticonformiste, décrit par son successeur Andrew Freear comme une « personnalité charismatique, immensément lettrée », est convaincu de la nécessité de réformer l’enseignement et la pratique du métier. L’architecte « doit retrouver son rôle politique dans la société et être à l’initiative de la commande au lieu d’attendre que les projets viennent à lui ».

En rupture avec les thèses modernistes, cet homme de terrain revient au sens ontologique de l’acte de construire : « donner à tous un toit doté d’une âme, pour vivre, manger, dormir dans la dignité ».

A l’instar d’un Yona Friedman, ce rural du Sud profond prône une philosophie de la sobriété où la pénurie de moyens génère l’innovation sociale et technique. Pour concrétiser ses idées, l’architecte « aux pieds nus » n’ira pas au bout du monde mais au coin de la rue.

La misère postindustrielle a sinistré sa propre région, le comté de Hale. C’est donc là, à Newbern, qu’il posera les bases de ce qui deviendra, pour ses admirateurs, une utopie réalisée. Avec et pour la population locale, les étudiants conçoivent et fabriquent les premiers projets d’habitat à partir de matériaux locaux et recyclés.

Le langage contemporain très abouti qui caractérise la production de Rural Studio prend corps.

Avant son décès en 2001, Samuel Mockbee a cédé le témoin à son assistant, l’architecte britannique Andrew Freear. Le nouveau directeur s’est attaché à préserver l’esprit du programme, tout en élargissant le champ de la transformation sociale. Sous son impulsion et celle d’Elena Barthel, Rural Studio a développé un volet agraire (Rural Studio Farm, 2010), des aménagements publics, ainsi que des plans de maisons à 20 000 dollars.

« NOTRE DÉMARCHE REPOSE SUR TROIS QUESTIONS : COMMENT CONSTRUIRE, COMMENT HABITER, COMMENT MANGER ? »

Dans quel contexte environnemental travaillez-vous ?

Andrew Freear : J’ai rejoint Rural Studio, à Newbern, en Alabama, en 2000. Je venais alors de Chicago, où j’enseignais l’architecture à l’université de l’ Illinois. En découvrant le comté de Hale, j’ai été frappé tout à la fois par l’extrême pauvreté[1] et par l’âpreté du paysage. Une terre façonnée par la culture du coton et cette pierre noire de la « black belt ». Les personnes les plus démunies vivent, au mieux, dans des mobile-homes, sédentarisées ; au pire, dans des logements insalubres. La rareté des routes goudronnées ne facilite pas les déplacements entre les bourgs.

Peu d’équipements publics structurent la vie sociale dans les villages. En 2004, le centre de secours que nous avons construit à Newbern était le premier bâtiment public à sortir de terre depuis près de cinquante ans ! L’économie de cette région du Sud, basée autrefois sur les industries du coton et du soja aujourd’hui sinistrées, a évolué vers une monoactivité aquacole – l’élevage du poisson-chat – qui a eu un impact négatif sur l’emploi et les modes de vie.

Vous employez souvent le terme « sub ruralité »…..

Elena Barthel : La précarité du logement traduit la disparité d’emploi et les problèmes sociaux qui en découlent : carence éducative, malnutrition, etc. Notre travail s’inscrit dans ce contexte que nous qualifions de « sub rural » : la population a tourné le dos à la nourriture locale, comme elle a tourné le dos à sa tradition agraire. Il ne s’agit pas de vouer un « culte » nostalgique à la campagne, mais plutôt de retrouver avec les habitants une économie locale en s’appuyant sur les ressources sous-estimées de la ruralité.

Comment travaillez-vous avec les étudiants ?

A. F. : Depuis ses débuts en 1993, Rural Studio dispense un enseignement marqué par l’immersion dans le réel, la pratique, le faire, sur la base d’interventions légères à la portée des étudiants. Nous maintenons cette ligne pédagogique : transmettre une énergie, une dynamique de projet avec un volet collaboratif très important. Nous sommes également attachés à une forme d’humilité, qui vaut pour le métier d’architecte : prendre le travail au sérieux sans se prendre au sérieux ! Une quarantaine d’étudiants sont accueillis chaque année. Les groupes de troisième année passent un semestre avec nous, et les cinquième année s’installent pour des sessions plus longues variant de neuf mois à deux ans en s’engageant en tant que bénévoles. Ceux-là peuvent s’investir dans des projets plus lourds d’équipements publics. A l’issue de l’atelier, ces étudiants en fin de cursus sont diplômés. Depuis 1993, Rural Studio a accueilli plus de 600 étudiants. Généralement très impliqués, ils partent ensuite dans des agences où ils instillent leur vision de l’architecture.

Vivez-vous sur place avec les étudiants ?

A. F. : Oui, nous vivons à Newbern, loin de la ville et de la bureaucratie, à trois heures de route de l’université d’Auburn. Le champ d’intervention du studio se déploie dans un rayon de 35 km autour de trois communes...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 260 du 17/05/2017
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