Architecture Réseau d'eau

Le recyclage des eaux usées encore au compte-gouttes

Mots clés : Qualité de l'eau - eau potable

La réutilisation des eaux usées reste marginale en France. Son essor viendra peut-être du bâtiment.

A l’occasion de la journée mondiale de l’eau, le 22 mars dernier, l’Organisation des Nations unies publiait un rapport intitulé « Les eaux usées : une ressource inexploitée ». Si ce document risque de prendre la poussière sur les étagères des ministères, il a néanmoins attiré l’attention des professionnels sur les méthodes de réutilisation du précieux liquide.

Le réemploi des eaux traitées est uniquement autorisé à titre dérogatoire.

Pourtant, dans les pays du sud de l’Europe, du Moyen-Orient et d’Océanie, les eaux usées assainies par une station d’épuration n’ont pas forcément vocation à retourner dans un cours d’eau, mais peuvent servir à irriguer des cultures, à nettoyer le sol, à alimenter des fontaines, à laver du linge ou bien encore à refroidir des procédés industriels. Autant de pratiques que notre pays pourrait reproduire.

Enormes progrès des techniques. Cependant, l’Etat français campe sur ses positions depuis plus d’une décennie. Ces pratiques demeurent uniquement autorisées à titre dérogatoire. Les critères d’expertise restent très stricts et les démarches peuvent durer plusieurs années. L’Hexagone comptait donc seulement 65 sites de réutilisation des eaux traitées en 2016, tous destinés à l’arrosage de végétaux.

L’Anses (1) justifie cette prudence par les nombreuses bactéries que contient le liquide.

« Certes, le rejet dans une rivière permet de diluer les contaminants et donne le temps d’agir.

Nous avons fait énormément de progrès dans la caractérisation des molécules, remarque Bertrand Camus, directeur général Eau France de Suez. Par le passé, l’évaluation d’une eau de baignade prenait trois jours. Aujourd’hui, cette opération nécessite seulement trois heures. » En parallèle, les techniques de filtration membranaire ( lire pages 52, 54 et 55 ), encore rares pour le traitement des eaux, procurent des niveaux de pureté bien plus prévisibles que ceux obtenus actuellement par les traitements biologiques. Leur développement apportera peut-être ce surcroît de maîtrise qu’exigent les pouvoirs publics.

Le bâtiment, moteur du changement. Confronté aux lenteurs administratives, le secteur cherche à prouver lui-même la fiabilité de la réutilisation. A travers la plate-forme « Water Reuse & Normalisation », créée en 2016, les professionnels de l’eau se sont réunis pour imaginer de nouvelles normes. L’impulsion décisive pourrait néanmoins venir de la construction. Depuis quelques années, plusieurs entreprises proposent des systèmes simples à installer et qui permettent de recycler les eaux provenant des salles de bains ou des lave-linges au sein même du bâtiment (lire ci-dessous) « Les projets de quartiers résilients doivent . prendre en compte cette ressource, observe Nicolas Condom, président d’Ecofilae, un bureau d’études spécialisé dans ce domaine. Nous devons créer des démonstrateurs afin de guider la future réglementation. Il ne faut pas faire n’importe quoi, mais avec une évaluation prévise des bénéfices et des risques en amont, on pourrait très bien imaginer des jardins familiaux irrigués par des eaux de douches. Les collectivités et les promoteurs pourront ainsi se distinguer grâce à cet argument écologique. » Un changement d’échelle auquel Suez se prépare : « L’émergence de réseaux décentralisés est un enjeu pour nous, indique Bertrand Camus. Dans le cadre d’une extension d’une agglomération, le recyclage des eaux usées peut réduire les investissements liés aux infrastructures. » Signe de cette mutation, le groupe assiste cette année Bouygues Construction dans le cadre d’un appel à projets urbains lancé par l’EPA Paris-Saclay. Une première pour cette société centenaire.

Vous devez être abonné au moniteur pour lire la suite de ce contenu
PAS ENCORE ABONNÉ
ENCADRE

Stations d'épuration - En attendant, l'étranger pompe

Faute de trouver un terrain propice à domicile, Veolia et Suez, les deux géants français, recyclent l’eau à l’étranger. Suez peut même se targuer d’exploiter depuis son inauguration en 1995 l’usine Edward C. Little, le plus grand centre de réutilisation des eaux usées des Etats-Unis. Ce site, implanté à El Segundo dans la banlieue de Los Angeles, produit pas moins de cinq qualités d’eaux différentes destinées respectivement à l’irrigation, aux tours de refroidissement des industries locales, à la recharge des nappes phréatiques, ainsi qu’aux chaudières haute et basse pressions pour les raffineries de la ville.

« La Californie a une démarche intéressante, s’enthousiasme Bertrand Camus, directeur général Eau France du groupe. Le changement climatique affecte profondément la région. Des périodes de sécheresse succèdent à de fortes pluies. L’Etat a donc choisi d’explorer au maximum le recyclage des eaux usées. » Dans l’Hexagone, les projets restent d’une ampleur bien plus modeste. « Il existe encore des freins réglementaires. Cependant, même si c’est complexe, il est toujours possible de réaliser de beaux projets », analyse le directeur. Suez a notamment inauguré en septembre 2015 la station d’épuration de Tarbes-Ouest (Hautes-Pyrénées), où le liquide est filtré par un bioréacteur à membranes. Rejetées dans l’Hérault et l’Echez, les eaux traitées sont ainsi d’une qualité suffisante pour que l’on puisse s’y baigner. Elles irriguent aussi une serre horticole à proximité.

ENCADRE

Bâtiments résidentiels - Traiter à la source

Quand vous questionnez Emmanuel Trouvé sur l’origine de sa société, une observation jaillit immédiatement : « Si vous considérez que, dans une tonne d’eau usée, il y a seulement 1 kg de polluants, le traitement à la source apparaît comme une évidence. » C’est avec cette idée en tête qu’il a créé Nereus en 2013. L’entreprise conçoit des installations d’épuration des eaux prêtes à l’emploi qui tiennent dans un conteneur.

Le système couple un procédé de nanofiltration par des membranes en céramique et d’osmose inverse (une méthode de purification qui consiste à exercer une forte pression sur un liquide afin d’en extraire l’eau) pour produire une eau de très grande qualité. Après un passage sur un petit morceau de calcaire pour récupérer quelques minéraux, la voilà potable. « Nous avons divisé par quatre la quantité d’énergie que nécessitait normalement cette méthode, précise Emmanuel Trouvé.

Par ailleurs, nous n’employons aucun procédé biologique ou chimique, car ils laissent planer une incertitude sur la qualité de l’eau et ne filtrent pas des résidus dont les effets sur l’organisme restent mal connus. » Si les équipements de Nereus ont d’abord intéressé les producteurs de biogaz et les industriels, ils pourraient très bien s’intégrer dans des bâtiments résidentiels. L’entreprise possède en Belgique une installation pilote de ce type, qui recycle les eaux de salles de bains et de lave-linge de 100 habitants. « Environ deux tiers du prix de l’eau provient de l’entretien des canalisations, remarque l’entrepreneur. Au coût réel, l’eau recyclée est moins chère que l’eau du réseau. A terme, l’investissement pourrait être compris entre 25 et 40 euros du mètre carré. » La société réfléchit aussi à la récupération des matières organiques pour alimenter de petits composteurs ou des microdigesteurs.

ENCADRE

Bâtiments industriels - Essayage à domicile

Directeur général de l’entreprise française Chemdoc, Salvador Pérez est intarissable à propos des membranes de filtration. Un sujet de conversation somme toute banal quand votre société conçoit des installations de recyclage des eaux qui emploient ces composants. Depuis trois ans, elle s’est tournée vers des systèmes de petite taille intégrés dans des conteneurs. « Ces produits sont ainsi testés et raccordés à l’atelier, ce qui garantit leur efficacité, précise Salvador Pérez. Par ailleurs, le format se révèle intéressant pour l’export » Un aspect non négligeable, car le régime dérogatoire propre à la réutilisation des eaux usées ralentit encore le marché hexagonal. « Au Moyen-Orient, le besoin d’infra structure est tel que le procédé est déjà rentable », constate-t-il.

Pour ce qui est du choix des membranes, Chemdoc préfère le sur-mesure. « Il existe une grande diversité d’équipements avec des caractéristiques variées, explique le directeur. La sélection dépendra donc du niveau de pureté recherché par le client, son budget et la réglementation en vigueur. Reproduire le même dispositif dans toutes les situations peut se révéler très dangereux. On ne sait jamais à quoi s’attendre. » Afin de déterminer la bonne combinaison, la société se livre d’abord à une première série d’essais en laboratoire. Puis elle transporte par camion sur le site à équiper une installation pilote. De la sorte, ses équipes peuvent évaluer les membranes dans les conditions d’exploitation. Les essais durent environ quatre semaines. Pour le moment, Chemdoc a surtout sévi dans l’industrie. Cependant, une adaptation pour le résidentiel ou l’hôtellerie demanderait peu d’efforts. « Les compositions sont plus faciles à prévoir, indique-t-il. En outre, les débits à traiter sont inférieurs. »

(1) Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail .
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X