Architecture Technique Aménagement

Le génie urbain contre l’occupation

Mots clés : Métier de la construction

A Naplouse (Cisjordanie), des urbanistes se battent au quotidien pour faire exister leur ville.

Le décalage est surréaliste. Ce lundi matin, alors que les informations en provenance de Jérusalem et d’Hébron témoignent une fois de plus de la dégradation – malheureusement banalisée – des relations entre Palestiniens et Israéliens, Rania Doleh, ingénieure chargée des mobilités à la Ville de Naplouse, Rania Taha, directrice du patrimoine, Aboud Aker, animateur du patrimoine, et Feras Dwikat, urbaniste, sont sur le terrain. Une délégation lilloise les accompagne, dans le cadre d’un jumelage qui va bientôt fêter son vingtième anniversaire. Les Naplousis font découvrir à leurs visiteurs le site du futur quartier du Gouvernorat.

Sur un périmètre de 4,5 ha, on trouve, pêle-mêle, le ministère de la Santé, un monument aux martyrs, une aire de jeux pour enfants, un centre de maintenance pour les engins des services municipaux, de vieux réservoirs et surtout d’impressionnantes friches d’usines électriques. L’idée est de créer un nouveau morceau de ville à partir de cet existant, afin d’amorcer le désenclavement de la partie Est de Naplouse. Comme dans un projet urbain français, il est question de « faciliter les flux, de préserver l’espace non bâti, d’actionner le levier de la culture, de restaurer le lien entre le lieu et l’habitant ». Presque des considérations de riches, serait-on tenté de dire. Sauf que nous sommes à deux pas de Balata, le camp de réfugiés le plus peuplé de Cisjordanie, où s’entassent – depuis 1950 – 30 000 habitants originaires de la région de Jaffa, qui, au fil des ans et des générations, ont transformé un village de tentes en une ville dans la ville. Une bonne – ou une mauvaise – raison pour préférer l’ouest de Naplouse, son université luxueuse payée par le Qatar et ses restaurants aux néons ostentatoires où les barons locaux ont leurs habitudes. C’est tout l’enjeu de ce projet de rénovation urbaine : étirer le centre-ville – à peine distant de deux kilomètres – et son animation jusqu’ici.

Identité arabe.

Difficile de dire si Naplouse (150 000 habitants) est belle. Les constructions sommaires qui y fleurissent par bouquets – et dont, souvent, seul le gros œuvre a été réalisé – auraient tendance à défigurer l’endroit. Mais l’unité de la pierre blanche, dont le placage sur tout bâtiment est un héritage des Anglais, plaide en sa faveur. Du protectorat britannique (1920-1948) la Palestine a également hérité une vraie tradition du BTP, avec des entreprises bien structurées, que l’occupation israélienne n’a pas réussi à mettre à terre. Rawabi, le projet en cours de ville nouvelle palestienne sur le modèle des colonies israéliennes, en est la parfaite illustration. Par ailleurs, les Israéliens n’hésitent pas à faire travailler les maçons palestiniens, y compris à la construction du mur de séparation ! Business is business.
Naplouse n’est ni Ramallah l’internationale, avec ses ONG, ni Hébron, où les check-points rendent la vie impossible. La ville, située à une soixantaine de kilomètres au nord de Jérusalem, parvient encore à préserver son identité arabe, grâce à sa géographie montagneuse. Elle est d’ailleurs classée en zone A, c’est-à-dire sous autorité palestinienne exclusive. Certes, trente-quatre colonies asphyxient petit à petit son district mais leur installation au-delà des crêtes rend la présence israélienne invisible dans la rue. Cela tient quotidiennement du miracle mais, à Naplouse, la vie et la ville continuent. Et les urbanistes, confrontés à une forte densité, ont donc du boulot. « Ils savent de quoi ils parlent, prévient Mathieu Goetzke qui, en tant que directeur de l’urbanisme de la Ville de Lille, a effectué plusieurs missions à Naplouse. Il y a dans la société palestinienne un vrai génie urbain. Jéricho, par exemple, est l’une des plus anciennes villes du monde. Nos workshops ont toujours été très enrichissants. Le projet urbain du Gouvernorat, c’est un peu – en plus petit – celui de Saint-Sauveur chez nous [une friche située au centre de Lille, NDLR]. Nous leur parlons donc méthodologie, les incitons à pousser la programmation, car quand ils ont une bonne idée, ils auraient un peu tendance à démarrer au quart de tour… En retour, le croisement de nos deux cultures nous pousse à réinterroger nos propres pratiques. Ils nous rappellent qu’il existe un lien indéfectible entre patrimoine et projet urbain et qu’il faut commencer par comprendre l’intelligence de la ville ancienne, le rapport au ciel, au sol, à l’espace. »
Dans la cité ottomane de Naplouse, où l’influence de la Syrie est palpable, Naseer R. Arafat, « le » spécialiste du patrimoine dans la région, souligne comment un simple porche ou la courbe prise par un escalier indique un changement d’ambiance. Né à Naplouse, ce brillant architecte aurait pu aller faire fortune en Arabie Saoudite, mais il a préféré consacrer sa vie professionnelle à la préservation de sa ville. Devant son usine électrique en friche, l’animateur du patrimoine Aboud rêve, quant à lui, d’un lieu d’exposition de standing mondial, qui éclairerait Naplouse d’une autre lumière que celle du conflit. La Palestine, cette terre qui semble avoir inventé le sourire des enfants, le vaut bien.

Plus d’informations sur www.lemoniteur.fr/naplouse

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Lille porte l’espoir de tout un peuple

C’est Pierre Mauroy qui, en 1998, initia le jumelage de sa ville, Lille, avec Naplouse. Celui qui fut pendant trois ans (1981-1984) Premier ministre de François Mitterrand, ami fidèle mais exigeant d’Israël, avait la conviction que la reconnaissance internationale d’un Etat palestinien passerait par la démocratie locale. Près de vingt ans plus tard, alors que les accords d’Oslo sont « caducs », que la colonisation gagne chaque jour du terrain et que les Palestiniens ont le sentiment d’avoir été abandonnés par leur Autorité, les villes apparaissent effectivement comme un enjeu majeur. Martine Aubry a repris avec vigueur ce flambeau. La coopération entre Naplouse et Lille dans le domaine de l’urbanisme date de 2010. En 2015, la Ville de Lille a obtenu un cofinancement du ministère des Affaires étrangères et du développement international pour mener, en partenariat avec le CAUE du Nord et les universités Lille I et An-Najah de Naplouse, un projet sur deux ans destiné à mettre en place un plan de développement urbain à Naplouse et une stratégie de conservation et de valorisation de son patrimoine. En février, une animatrice Ville d’art et d’histoire de Lille et une spécialiste du patrimoine du CAUE du Nord se sont ainsi rendues sur place afin d’initier un cycle de formation d’animateurs et d’esquisser un parcours pédagogique dans la vieille ville. Ceci dans la perspective d’une candidature à l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Sachant que seul un Etat palestinien pourrait être candidat. Mais à Naplouse, on se prépare déjà au grand soir…

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Un phare qui brille de Dunkerque à Gaza

Dunkerque et Gaza, proches par leur géographie maritime, tissent – à l’instar de Lille et Naplouse – des liens étroits depuis 1996. Créée à l’initiative de Philippe Nouveau, ancien adjoint du maire Michel Delebarre et ancien président de l’Agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque (Agur), et Aly Abu Mustapha, doctorant palestinien, l’association franco-palestinienne Dunkerque-Gaza a, outre la diffusion d’un message de paix et le développement d’échanges culturels, multiplié les actions concrètes depuis dix-huit ans : mise en place d’une bibliothèque municipale à Gaza (et formation de ses personnels), participation de Dunkerquois à un chantier de jeunes, collaboration avec Barcelone et Turin pour le développement durable d’un quartier de Gaza (travail en particulier sur l’agriculture urbaine biologique, les infrastructures et l’espace public), création d’un parc urbain, etc. Plus récemment, quatre ingénieurs gazaouis sont venus en formation à la communauté urbaine de Dunkerque (CUD), dans le cadre d’un projet soutenu par l’agence de l’eau, afin d’aider les services municipaux de Gaza à mettre en place une cartographie de leur réseau. Doter Naplouse d’un système d’alimentation qui ne soit pas à la merci des coupures intempestives israéliennes – car la ressource est là – était d’ailleurs l’une des premières idées de Pierre Mauroy. Celui-ci recula finalement, sachant que la moindre incursion des chars d’assaut de Tsahal dans les rues de la ville risquait de tout détruire.

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