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Le Corbusier la redécouverte de la couleur

Mots clés : Architecture - Manifestations culturelles - Peinture - Produits et matériaux

Les villas puristes réalisées par Le Corbusier dans les années 1920 ont non seulement initié son œuvre, mais aussi fondé d’importants principes de la modernité. Elles résultent d’une pratique de l’architecture nourrie de réflexions d’ordre plastique et de l’exercice de la peinture. Associées au blanc dans l’imaginaire collectif, ces villas font aujourd’hui l’objet d’une campagne de travaux menée par la Fondation Le Corbusier à l’occasion du cinquantenaire de la disparition de l’architecte. Ces rénovations s’appuient sur une approche archéologique et aboutissent au constat inattendu que la blancheur affirmée de leurs façades est en réalité une fabrication a posteriori. Le processus de restauration mis en place ouvre de nouvelles voies à l’historiographie pour déconstruire un mythe majeur, celui des villas blanches, et offre une restitution haute en couleur qui donne la mesure des liens très étroits que cultive alors l’architecte entre ses activités architecturale et artistique.

Réalisée dans un contexte d’inscription de l’œuvre de l’architecte au patrimoine mondial de l’Unesco, la campagne de travaux de restauration concerne surtout des édifices appartenant à la Fondation (1) : les maisons La Roche et Jeanneret (Paris, 1925), la villa sur le lac Léman (Corseaux, Suisse, 1925), l’appartement de la rue Nungesser-et-Coli (Paris, 1934). A cette liste s’ajoutent également la loge du jardinier de la villa Savoye (Poissy, 1928) ou encore la Cité de Refuge de l’Armée du Salut (Paris, 1929). Pouvant être considérées comme de vrais cas d’école, les réalisations du maître jouissent depuis de nombreuses années d’un statut particulier. En effet, sans doute le premier à avoir effectué cette démarche, Le Corbusier a lui-même contribué à les protéger de son vivant par leur inscription au titre des Monuments historiques. Cette reconnaissance précoce a été orchestrée avec le soutien d’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, pour aboutir en 1966, l’année suivant la disparition de l’architecte, au classement Monument historique d’une douzaine de ses édifices. Le Corbusier avait habilement complété ces mesures avec la création de sa propre fondation en 1964, à l’occasion des menaces qui pesaient sur la villa Savoye. Un établissement dont la vocation s’étend de la conservation à la connaissance et à la diffusion de son œuvre. Et pour loger cette dernière, en assoir la visibilité, voire le prestige, il avait même convaincu Raoul La Roche en 1963 de faire donation de sa villa du square du Docteur-Blanche. Pour autant, ce cadre juridique a priori favorable a aussi conduit, paradoxalement à dessaisir l’architecte d’une quelconque intervention sur ses édifices : il n’avait pas le titre d’architecte des Bâtiments civils et Palais nationaux… Ainsi, la villa Savoye, premier sujet d’inquiétude – dans les années 1960, le bâtiment est en ruine – inaugure le cycle des chantiers de rénovation. C’est Jean Dubuisson (2), jeune architecte, admirateur, et fervent participant des Congrès internationaux d’architecture moderne, qui en a la charge à partir de 1965.

Une modernité supposée blanche

Au début de son existence, la fondation a contribué à la réinterprétation de l’œuvre du maître, ce que dévoilent les chantiers actuels. De fait, à la villa La Roche, à la villa Jeanneret, à la loge du jardinier de la villa Savoye, d’autres couches colorées apparaissent sous la peinture blanche. Une blancheur qui était soulignée par les clichés du photographe Peter Willi en 1970 lors de l’inauguration des locaux de la Fondation, et qui avait été reconduite depuis. L’institution est aujourd’hui d’autant plus impliquée dans une démarche objective de redécouverte de l’œuvre qu’elle y joue son image de marque scientifique.

Des études critiques sur la réception de la modernité avaient déjà révélé que le parti pris du tout blanc pour rénover les édifices était relativement banal en ces temps de postmodernisme naissant (3) ; la réalité étant brouillée par l’absence de couleur des clichés photographiques diffusés par la presse et les ouvrages. Mais ces dernières pointaient surtout le doigt sur l’effacement des polychromies intérieures, sans réellement revenir sur l’aspect extérieur de ces icônes.

En leur temps, quand ces bâtiments étaient publiés, on soulignait les traits d’une architecture tirant sa nouveauté de volumes épurés, sans ornement, aux surfaces lisses, enduites, abstraites et sans joints : a priori, on lisait façades blanches, menuiseries noires. La revue L’architecture vivante a joué un rôle moteur dans leur diffusion en France entre 1923 et 1933. Puis des réalisations phares à grande échelle – telle l’exposition du Weissenhof, à Stuttgart, en 1927, où Le Corbusier était bien représenté – ont contribué à définir, avant même la création des Ciam, la modernité. Par la suite, les historiens Siegfried Giedion ou Henry-Russel Hitchcock ont jugé secondaire la polychromie de ces nouvelles réalisations. De son côté, Le Corbusier a lui aussi renforcé l’idée d’une modernité blanche, stéréotype, et hygiéniste, par le contenu de ses préconisations : « Chaque citoyen est tenu de remplacer ses tentures, ses damas, ses papiers peints, ses pochoirs par une couche pure de ripolin blanc… » (4). Il aurait aussi cultivé le jeu de l’ambiguïté en ce qui concerne l’interprétation même de son œuvre car il « utilisait des couleurs subtiles et sourdes, dont les contours atténués créaient l’illusion d’un volume continu et donnaient l’impression de blancs ombrés, sur les photos en noir et blanc » (5). Rappelons aussi, pour comprendre la fortune critique de la production de Le Corbusier, que la plus grande part de l’œuvre complète, référence majeure, est publiée en noir et blanc. Si le blanc est aussi répandu dans les années 1970, c’est qu’il tente sans doute de pérenniser une modernité devenue fragile, critiquable, encore empreinte d’idéologie.

La démonstration de la villa La Roche

L’enjeu de la rénovation est donc de taille. Car, premières réalisations parisiennes, ces maisons s’inscrivent dans le cycle du purisme, qui suit les investigations sur les maisons en série, notamment le modèle Citrohan inspiré de la marque automobile. Et il est probable que ces dernières aient participé à l’élaboration de sa figure d’homme rationaliste. Quant aux villas, elles fondent une réflexion sur les relations entre les arts et l’architecture. Réalisées et publiées, elles établissent la reconnaissance de l’architecte. Installé depuis 1917 à Paris, Charles-Édouard Jeanneret entre au cœur de la vie artistique par le biais du journal L’Esprit nouveau, cofondé en 1920 avec le peintre et ami AmédéeOzenfant, rencontré par l’intermédiaire d’Auguste Perret. L’association Ozenfant/Jeanneret se perpétue autour de...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 244 du 16/09/2015
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