Autres Bilans 2014 et prévisions 2016

Le BTP entre deux eaux

Mots clés : Entreprise du BTP

Les entreprises souffrent comme jamais, mais doivent préparer la reprise qui se profile sur certains marchés. Enquête sur une conjoncture schizophrénique.

Qui croire ? Pour certains professionnels de l’acte de bâtir, comme les promoteurs immobiliers ou les constructeurs de maisons individuelles, les nuages noirs de la crise sont désormais derrière nous. Un rai de lumière serait déjà visible au bout du tunnel, et la promesse d’un nouveau printemps des constructeurs se dessinerait en 2016. Pour d’autres, au premier rang desquels figurent les entrepreneurs du bâtiment et, plus encore, ceux des travaux publics, les lendemains qui chantent ne sont pas pour demain. Ni même pour après-demain. Le nez dans le guidon, ces patrons s’épuisent à remplir des carnets de commandes faméliques, s’échinent à garder l’équilibre sur le fil tendu de trésoreries exsangues, rament contre le courant des prix comprimés et des délais de paiement étirés, courbent le dos sous le poids d’une concurrence débridée. Pour eux, l’échéance des factures à régler et le provisionnement des salaires constituent le seul horizon réellement palpable.

L’étude réalisée par BTP Banque sur la situation financière des entreprises (voir graphiques ci-dessous) reflète parfaitement les incertitudes actuelles de la construction.

Tous les paramètres de gestion dans le rouge.

A travers l’analyse des bilans 2014 de 5 500 PME ou ETI, l’étude de BTP Banque montre que tous les paramètres de gestion restent encalminés dans la zone rouge : productivité en repli, destruction de valeur ajoutée, charges de personnel inadaptées au volume d’activité, rentabilité en berne… Et Claude Lavisse, le président de BTP Banque, n’en démord pas (lire son interview ci‑contre) : la dégradation va encore s’amplifier en 2015.

Jacques Chanut ne dit pas autre chose. Le président de la FFB observe que la crise amorcée il y a huit ans « n’a pas atteint son terme ». A peine plus optimiste, Jacques Petey, le patron des Scop du BTP, estime que « l’activité frémit, mais ce n’est pas encore la reprise ». Quant à Bruno Cavagné, le président de la FNTP, il déplore de n’avoir « aucune visibilité sur l’avenir, même à court terme ».
Sur les sept premiers mois de l’année, tous les indicateurs sont, en effet, en net recul : la construction neuve souffre toujours (- 7,9 % pour les autorisations de programmes, – 5,8 % pour les mises en chantier), et les professionnels se préparent à voir s’achever 2015 sur un déficit de 21 000 logements commencés par rapport à 2014. L’hémorragie s’annonce pire encore dans le non-résidentiel… Ce choc violent a eu un impact immédiat sur les entreprises de bâtiment qui ont perdu 44 600 postes de travail en un an et qui ont vu le nombre des défaillances progresser de 2,4 % entre 2014 et 2015. Pour les TP, le repli de l’activité pourrait approcher – 10 %. Entre 16 000 et 20 000 emplois seraient alors perdus cette année.

Et si, finalement, l’avenir n’était pas si sombre ?

Plusieurs acteurs et observateurs du monde de la construction (lire témoignages ci-contre) affirment cependant que le point bas de l’activité bâtiment sera atteint en 2015, les TP étant sans doute promis à une plus longue période de disette. Sous l’effet conjugué de la montée en régime du dispositif Pinel, de l’attractivité confirmée du crédit immobilier, du récent rebond des ventes de maisons individuelles, la spirale du déclin de la construction neuve devrait, selon eux, logiquement s’inverser à l’horizon à la fin 2015 ou au début 2016. Cette vision un peu plus optimiste s’appuie sur l’effet mécanique qui transforme un permis de construire accordé en prochain contrat pour les entreprises de travaux. Reste que, dans l’intervalle, les patrons vont devoir faire ce que Jacques Chanut qualifie de « grand écart entre leur tableau de bord actuel et l’anticipation de la reprise avec les besoins de trésorerie qu’elle va générer ». L’histoire du BTP montre en effet qu’un retour brutal de la croissance après une longue période de vaches maigres peut être mortifère pour des PME fragilisées. « Celui qui a passé un long moment dans le désert ne doit pas se jeter sur la gourde pleine d’eau qu’on lui présente », observe Claude Lavisse. Le président de BTP Banque conseille aux entrepreneurs de « sélectionner les affaires avec attention et de ne pas partir ventre à terre. Il faut travailler sur la rentabilité plutôt que sur le volume, renforcer les relations avec ses clients ».

Tout en notant que les défaillances d’entreprises constatées aujourd’hui résultent de la décroissance observée en 2013, Annie Chauzu, responsable du réseau bâtiment chez KPMG, souligne que les plus fragiles auront disparu lorsque la reprise interviendra. « Les PME qui auront traversé cette mauvaise période seront, certes, affaiblies, mais elles pourront rebondir si elles sont prudentes », observe Annie Chauzu, qui conseille notamment aux entrepreneurs de se monter intransigeants sur les encaissements clients : « Il ne faut pas viser de nouveaux marchés sans avoir fait rentrer dans la trésorerie les créances de 2014. Le plus important c’est de retrouver la posture d’un entrepreneur et d’anticiper sur les marchés que vont ouvrir la loi de transition énergétique et le plan de transition numérique. Cela passe par des investissements stratégiques dans les compétences et la formation. »

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Méthodologie

L’étude annuelle de BTP Banque sur la santé financière des entreprises de BTP est réalisée sur la base d’un échantillon représentatif d’environ 5 500 entreprises issues de son fonds de commerce, et dont le chiffre d’affaires (CA) est compris entre 500 000 et 150 millions d’euros. En détail, il s’agit de 1 500 entreprises de gros œuvre (9 milliards d’euros de CA cumulé), 3 000 de second œuvre (14 milliards de CA), et 1 000 de travaux publics (9 milliards de CA).

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18,8 % des entreprises de second œuvre

ont affiché une perte en 2014 (+ 1,4 % par rapport à 2013). C’est le cas de 16 % des entreprises de gros œuvre (stable par rapport à 2013) et de 12,5 % des entreprises de travaux publics (-1 % par rapport à 2013).

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Analyse financière - « La reprise n’est pas encore là pour les entreprises de construction » Claude Lavisse, président du directoire de BTP Banque.

En tant que banquier spécialiste des entreprises de BTP constatez-vous des signes de reprise dans le bâtiment ?

Les chiffres, hélas, parlent d’eux-mêmes. La reprise n’est pas encore présente pour les entreprises de construction. L’étude annuelle que nous produisons montre une dégradation très forte de la situation financière des entreprises en 2014 par rapport à l’année précédente. Sur la base des chiffres du premier semestre 2015, ces tendances à la baisse devraient malheureusement se poursuivre cette année.

Comment expliquez-vous ces évolutions ?

La baisse des ventes, couplée au recours aux travailleurs détachés, favorise une concurrence vive entre les entreprises, ce qui tire évidemment les prix vers le bas. La valeur ajoutée, qui exprime la richesse économique créée par l’entreprise, est au plus bas. Tous les indicateurs financiers en pâtissent. Car, en créant moins de valeur, les structures financières des entreprises s’affaiblissent, ce qui impacte directement leur trésorerie, véritable « nerf de la guerre ». Celle-ci est d’autant plus tendue qu’elle subit un « effet de ciseau » dévastateur : alors que les délais clients sont restés très élevés, les délais fournisseurs ont, eux, été raccourcis sous l’effet de la loi LME, avec une accentuation en 2014.

A quelle échéance peut-on espérer un redémarrage de l’activité ?

Nous observons, depuis le début du mois de septembre, une reprise significative des demandes de garanties de livraison dans le domaine des maisons individuelles (+ 20 %). On peut donc espérer une reprise dans ce domaine avant la fin de l’année 2015. Pour les logements collectifs neufs, nous sommes dans une situation paradoxale où les promoteurs nous font part d’une reprise significative des ventes depuis le début de l’année mais où les chiffres d’autorisations (- 7,9%) et de mise en chantier (- 5,8%) ne laissent pas entrevoir une reprise avant le milieu de l’année 2016.

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« Nous avons détecté une augmentation, tant en volume qu’en valeur, du nombre de projets en négociation. Ainsi, l’activité du 2e trimestre 2015 est sensiblement supérieure à celle du 2e trimestre de l’année dernière. Cette évolution est récente, car le premier trimestre 2015 était encore négatif. Ce frémissement concerne le secteur public comme le privé. Enfin, la pression sur les prix, très forte ces dix-huit derniers mois, était encore sensible en début d’année. »

Hervé Chevallier, directeur intelligence marchés chez Vecteur plus.

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« Les ventes de maisons individuelles devraient progresser de 6 à 7 % en 2015. D’ici à la fin de l’année, entre 98 580 et 99 510 promesses de ventes nettes devraient se conclure. Cette embellie démontre que des mesures adaptées peuvent avoir des effets positifs et rapides. Il est important de ne pas casser cette dynamique et même de la renforcer avec de nouvelles mesures. »

Patrick Vandromme, président de l’Union des maisons françaises.

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« Grâce au dispositif Pinel, les investisseurs reviennent vers la pierre. Au deuxième trimestre, les ventes aux investisseurs ont augmenté de 66,7 % et sont passées, pour la première fois depuis 2011, au-dessus des ventes en accession. Les investisseurs ont été motivés par la possibilité de défiscalisation offerte par le dispositif Pinel, la suppression de l’encadrement des loyers, sauf à Paris et à Lille, les taux de crédit historiquement bas et l’aménagement du PTZ. »

Alexandra François-Cuxac, présidente de la Fédération des promoteurs immobiliers.

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