Autres Stratégie nationale

Le bâtiment entre dans l’ère du bas carbone

Mots clés : Efficacité énergétique - Réglementation thermique et énergétique

Les performances énergétiques ne suffisent plus. Le bâtiment du futur sera également sobre en émissions de carbone.

Au moment où les chefs d’Etat présents à la COP21 vont tenter de s’accorder pour limiter à 2 °C la hausse de la température planétaire, le C02, principal gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique, frappe à la porte du bâtiment. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le sujet « carbone » est un terrain de réflexion encore quasi vierge pour les professionnels du secteur. Si la dynamique amorcée par le Grenelle de l’environnement a révolutionné la manière de construire et de rénover les bâtiments, les obligations réglementaires portées par la RT 2012 n’ont « jusqu’ici concerné que l’amélioration de leurs performances énergétiques », remarque Jean-Christophe Visier, directeur Energie Environnement du CSTB.
Mais les lignes pourraient bouger rapidement sous l’impulsion de l’Etat, qui vient de lancer sa stratégie nationale bas carbone. La loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTE) prévoit les premières dispositions en faveur de bâtiments à la fois sobres en énergie et en carbone dès 2018 (lire ci-contre). En ce sens, la Direction de l’habitat, de l’urbanisme et des paysages (DHUP) du ministère de l’Ecologie a monté des groupes de travail pour faire émerger, d’ici à la mi-2016, un cadre de référence permettant d’évaluer et d’améliorer la performance énergétique et environnementale (comprenant le carbone entre autres critères) sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments neufs. Cette démarche progressive permettrait, d’ici à 2018, de préfigurer une future réglementation « environnementale », dont on imagine qu’elle pourrait voir le jour à l’horizon 2020 en substitution de la réglementation « thermique ».
Faut-il donc arrêter de raisonner en kilowattheure pour penser en tonnes équivalent CO2 ? Faut-il ralentir l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments pour accélérer la réduction de leur empreinte environnementale ? Les critères « énergie » et « carbone » vont, heureusement, le plus souvent de pair. « La première action à mener pour réduire l’impact carbone des bâtiments est la rénovation énergétique du parc existant », rappelle Jean-Christophe Visier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une « passoire thermique » émet environ 4 tonnes de CO2 sur cinquante ans en exploitation, là où un bâtiment rénové selon les plus hauts standards peut en émettre 800 kg. Soit un facteur 5 entre les deux !
Pourtant, améliorer les seules performances énergétiques ne suffit pas toujours. « Pour les bâtiments neufs, moins émissifs en phase exploitation, entre 50 et 60 % de l’empreinte carbone provient de la phase construction », explique Stanislas Pottier, directeur du développement durable de Crédit agricole et président de l’association BBCA, qui promeut les bâtiments bas carbone (lire son interview p. 16). On le voit, des efforts spécifiques doivent donc être déployés pour améliorer le bilan de la phase construction. Plusieurs voies d’optimisation se dessinent. En particulier, celle des matériaux de construction, qui représentent le premier poste d’émission de la phase chantier (56 %). Il s’agit alors « d’utiliser moins de matériaux ou d’employer des matériaux qui émettent moins de carbone lors de leur production », résume dans une note le groupe « Réflexion bâtiment responsable » issu du Plan bâtiment durable (lire ci-contre).
Une question se pose donc : quels matériaux sortiront gagnants de la compétition qui s’ouvre dans la filière du bâtiment bas carbone ? Le bois est largement plébiscité, notamment par la loi LTE. Il a l’avantage, si la forêt est gérée durablement, d’être renouvelable et de stocker temporairement du carbone, et il bénéficie d’une image écologique positive. « D’autres matériaux peuvent aussi tirer leur épingle du jeu », estime Jean-Christophe Visier. « La filière béton travaille activement à réduire son empreinte carbone », relève Laurent Truchon, directeur délégué Bâtiment de Cimbéton. Et de citer les ciments bas carbone, les bétons conçus pour des solutions constructives écoperformantes (isolant, dépolluant, biosourcé, par exemple) ou le recyclage du béton en fin de vie… Le métal joue, quant à lui, la carte du recyclage : son potentiel de recyclabilité est de 90 %, mais aujourd’hui le taux de recyclats dans les produits acier n’est souvent que de 30 %. Les marges de progression sont donc très importantes pour tous les matériaux…
Au-delà du seul aspect matériaux, la nouvelle dynamique en faveur des bâtiments bas carbone constitue un terreau favorable à l’innovation. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un petit retour dans le passé récent. « En 2007, lorsque les premiers bâtiments basse consommation [BBC] apparaissent, les professionnels vont en pèlerinage dans des pays voisins, notamment en Suisse, pour s’inspirer des procédés et techniques qui permettent de les réaliser », se rappelle Jean-Christophe Visier. Dans un premier temps, ils les « importent » tels quels en France. Puis, avec les années, les acteurs du secteur ont fait fleurir une multitude d’innovations. Certaines techniques, comme le chauffe-eau solaire, ont vu leurs parts de marché chuter au profit d’autres, plus efficaces. Des évolutions semblables, fondées sur des retours d’expériences fructueux, devraient à coup sûr marquer la longue histoire du bâtiment bas carbone.
Sentant les opportunités d’affaires qui devraient se profiler, certains professionnels veulent même accélérer son avènement. C’est le cas de l’association BBCA, qui promeut notamment l’utilisation du bois et de matériaux biosourcés. Regroupant les plus grands acteurs de la construction et de l’immobilier, elle compte créer plusieurs labels à partir du printemps 2016. Objectif : attirer les investisseurs privés en quête de valeurs décarbonées. Reste que certains acteurs sont moins enthousiastes. La FFB a, en effet, chiffré les efforts de la filière bâtiment réclamés par les mesures gouvernementales à 45 milliards d’euros d’ici à 2020. Un montant que Jacques Chanut, président de la fédération, a jugé « disproportionné et irréaliste », lors du Sommet de la construction le 19 novembre.

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Loi de transition énergétique et carbone

Plusieurs dispositions relatives aux émissions de carbone des bâtiments apparaissent dans les articles 8 et 14 de la loi promulguée le 17 août. Le texte stipule que les constructions neuves sous maîtrise d’ouvrage publique devront « faire preuve d’exemplarité énergétique et environnementale », ce qui comprend les émissions carbone. L’empreinte carbone de ces projets devra désormais être mentionnée. Surtout, le texte avance à 2018 la prise en compte des émissions carbone des bâtiments neufs dans le calcul de leur performance énergétique, une mesure jusque-là prévue pour 2020. Les pouvoirs publics encouragent aussi l’utilisation de matériaux biosourcés, qui « concourent significativement au stockage du carbone », en rénovation comme en construction neuve.

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Emissions de carbone sur l’ensemble du cycle de vie d’un bâtiment

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Six pistes pour réduire les émissions

Dans une note consacrée au bâtiment bas carbone publiée en juillet, le groupe « Réflexion bâtiment responsable » , émanation du Plan bâtiment durable, présente six actions qui peuvent permettre de réduire les émissions carbone des bâtiments.

Adapter les surfaces aux besoins. Un mètre carré non construit réduit de 1 tonne les émissions carbone d’un bâtiment sur l’ensemble de son cycle de vie. Une meilleure évaluation des surfaces nécessaires ainsi que l’optimisation et la mutualisation des espaces permettent de réduire significativement les émissions de carbone.
Bien choisir l’implantation. L’empreinte carbone d’un bâtiment prend en compte les déplacements en transports de ses utilisateurs pour s’y rendre. Il est donc conseillé de privilégier les terrains proches de transports en communs, services et logements. La présence de réseaux de chaleur et d’énergie décarbonées ainsi que la possibilité de produire de l’énergie renouvelable devraient également être prises en compte dans le choix de l’emplacement.
Construire ou rénover ? La décision doit être prise au cas par cas. Un bâtiment rénové émet davantage de carbone qu’un bâtiment neuf en phase d’exploitation. Mais les économies de carbone effectuées en réutilisant le bâti existant dans le cadre d’une rénovation peuvent compenser cette différence sur plusieurs décennies.
Prendre en compte l’ensemble du cycle de vie. Les émissions de carbone sont aujourd’hui surtout analysées en phase d’exploitation. Le groupe préconise l’utilisation d’outils d’écoconception par l’ensemble des acteurs du secteur afin de réduire les émissions de carbone sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments.
Choisir des énergies moins carbonées. Afin de guider les acteurs du secteur dans leur choix, le groupe recommande la mise en place d’une méthode de calcul permettant de mesurer la quantité de gaz à effet de serre émise par kWh pour chaque type d’énergie ainsi que pour les systèmes hybrides.
Mieux utiliser et gérer les bâtiments. Le groupe soutient la mise en place d’outils de suivi des émissions de carbone, adaptés à tous les types de bâtiment afin d’en optimiser la gestion. Il recommande également la formation des utilisateurs du bâtiment à la problématique du carbone et la mise en place de plans de déplacements afin de réduire les émissions liées aux transports des utilisateurs.

www.lemoniteur.fr/bascarbone

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« Les professionnels vont explorer de nouveaux usages »

« Le seul matériau qui sortira à coup sûr gagnant de cette compétition qui s’ouvre dans le bâtiment bas carbone sera la matière grise ! Car plusieurs typologies de bâtiments pourront répondre aux critères de performance carbone. A chaque situation correspondra une réponse particulière, et les professionnels devront explorer de nouveaux usages en termes de mixité de matériaux, de recyclage ou de prévention des déchets. Pour éviter des émissions superflues, il faudra aussi dimensionner les ouvrages au plus juste. En matière de solution énergétique on verra probablement émerger des systèmes hybrides, associant énergies renouvelables, fossiles et fissiles ».

Jean-Christophe Visier, directeur Energie Environnement du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB)

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« Les investisseurs privés vont se tourner vers les projets bas carbone »

« Avec la perspective de prix du carbone et les évolutions réglementaires, portées notamment en France par la loi sur la transition énergétique, les investisseurs privés (assureurs, fonds de pension…) vont peu à peu se désengager des valeurs fortement émissives pour se tourner vers les projets bas carbone. Les labels BBCA, qui pourront être délivrés à partir du printemps 2016, seront ainsi, pour les promoteurs immobiliers, un moyen d’attirer et de rassurer ces investisseurs qui souhaitent décarboner leurs portefeuilles. »

Stanislas Pottier, directeur du développement durable de Crédit agricole et président de l’association BBCA

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