Architecture

Le banc déclaré d’utilité publique

Mots clés : Mobilier urbain

Objet de fantasme parfois, et de polémiques souvent, le mobilier urbain doit désormais se soucier davantage des usages.

Cinq planches de bois sur quatre pieds de fer. Peut-on trouver plus banal qu’un banc public ? Il est si solidement ancré dans le paysage urbain, flanqué d’une poubelle et d’un lampadaire, qu’on finirait par ne plus y prêter attention… Jusqu’à ce qu’il soit menacé. Ainsi, à la fin 2014, les grilles dressées autour de bancs d’une place d’Angoulême avaient provoqué une furieuse controverse. Il n’avait pas fallu longtemps pour que l’affaire des « cages anti-SDF » fasse le tour des médias… et que l’installation disparaisse. Deux ans plus tard, la Ville n’a toujours pas envie de revenir sur l’épisode. D’autant, explique-t-on à la mairie, qu’il y a eu malentendu : il ne s’agissait pas de mettre les bancs en cage mais de les transformer en murets de gabions. Seulement voilà, les galets n’ont pas été livrés à temps et les grillages vides ont produit leur effet désastreux. Toutefois, si l’aménagement envisagé avait officiellement un objectif « paysager », on ne pourra s’empêcher de penser qu’un empilement de cailloux peut être aussi assez efficace pour empêcher quiconque de s’installer.

Soupçon de chasse aux SDF.

Quelques jours plus tard, la polémique s’était déplacée plus au sud. La Ville de Perpignan était accusée par une association écologiste de vouloir supprimer ses bancs. « Certains avaient bien été enlevés dans une allée, à la demande de riverains exaspérés par la présence permanente de personnes alcoolisées sous leurs fenêtres. Leur requête avait paru légitime. D’autant que d’autres bancs demeuraient à proximité », explique Olivier Amiel, l’adjoint chargé de la politique de la ville. Et sur le sujet d’une supposée chasse aux sans-abris, l’élu s’agace franchement : « Ce procès est absurde. On ne peut pas décemment avoir pour projet politique de vouloir que les SDF puissent dormir dehors. L’objectif doit d’abord être de créer des hébergements pour eux. » Le banc public et son rôle social sont donc des sujets si peu anodins que la moindre transformation est scrutée… Quelques sites web, tel le tumblr Urbanisme-inhumain recensent tout ce qui peut relever de l’atteinte au confort, si ce n’est de l’hostilité : des bancs dotés d’un accoudoir central et ôtant la possibilité de s’allonger, leur remplacement par des tabourets et autres sièges individuels… Sans oublier les « assis-debout », ces appuis fessiers parfois aussi nommés, en référence à leur origine ecclésiastique, des « miséricordes ». Ce qui, finalement, leur sied fort mal.

« On n’évacue certainement pas la question de la pauvreté en changeant la forme d’un siège. »

« Il ne faut pas avoir une vision défensive de ces installations… Sinon on n’y verra toujours que des contre-objets », remarque-t-on chez JCDecaux, société qui a inventé l’Abribus publicitaire. De fait, là comme à la RATP ou du côté des industriels, on explique certaines évolutions par des raisons de confort : l’accoudoir du banc comme le modèle assis-debout seraient particulièrement appropriés pour les personnes âgées qui ont plus de difficultés à se relever. Du côté des concepteurs, l’un d’entre eux objecte simplement « qu’on n’évacue certainement pas la question de la pauvreté en changeant la forme d’un siège. Le croire serait même donner beaucoup d’importance aux designers. »

Propositions sans suite.

Evidemment, pour ceux-là non plus, le banc n’est pas un vulgaire accessoire urbain. Les créateurs ne cessent de vouloir le rendre plus sculptural, convivial, multifonctionnel ou – c’est une grande tendance – connecté. Le banc se réinvente d’expositions en biennales, comme Forme Publique dont c’est en 2016 la 3 édition dans le quartier d’affaires de La Défense, ou Lyon City Demain qui se tiendra à nouveau en juin 2017.

Malheureusement, ces propositions enthousiasmantes sont rarement reproduites dans un espace plus quotidien. « Nous sommes en présence de concepts, qui ont souvent une forte dimension artistique et ne peuvent être mis sur le marché tels quels », justifie Gilles Boudou, président du groupement Promu des professionnels du mobilier urbain, une section de l’Ameublement français. A la tête de Defacto, l’établissement public qui gère la dalle de La Défense et, à ce titre, organise Forme publique, Marie-Célie Guillaume n’exclut pas qu’un jour, un modèle expérimental soit adopté et reproduit. Cependant, explique-t-elle, « notre optique n’est pas actuellement de définir une forme de mobilier unique pour le site ». En attendant, ces biennales font le « buzz ». Ce qui profite aux organisateurs, aux designers et à leurs partenaires industriels… Et, avec un peu de chance, nourrit aussi le débat sur les besoins réels en la matière.

Le confort, le beau, le plaisir.

A écouter le designer Alexandre Moronnoz, l’époque n’est plus en effet au banc public mais à « l’assise urbaine ». « Le terme est plus flou, reconnaît-il, mais il permet de nous poser des questions depuis longtemps oubliées sur l’usage. Il s’agit de revenir à l’échelle humaine. » Là est l’enjeu : passer de la vision purement technicienne d’un matériel public à une réflexion sur le confort, l’esthétique, le plaisir. Avec peut-être en ligne de mire des objets flexibles, des possibilités d’installations temporaires… et donc plus de liberté pour les utilisateurs. Certaines collectivités associent d’ailleurs davantage ces derniers à l’élaboration d’une nouvelle définition de l’espace public, par exemple à Nantes. A Paris, la Ville a, elle, engagé un travail de coconstruction pour le réaménagement de sept grandes places. Les amoureux bien sympathiques des bancs publics ont sûrement des choses à dire.

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« Le design est d'abord là pour accompagner les usages »

« Il y a encore une façon très automatique de penser la question du banc dans la ville : on l’installe là où on trouve de la place, sans vraiment se demander s’il est vraiment nécessaire à cet endroit précis. Dans le village où j’habite, près de Lyon, le monument aux morts se trouve sur une petite esplanade où ont été disposés trois bancs.

Jamais de ma vie je n’ai vu quiconque s’asseoir là. Et pendant ce temps, non loin de là, il y a une école où rien n’a été prévu pour se poser. En tant que designer, mon objectif est de trouver une réponse adaptée au contexte et donc, plus précisément, de répondre aux besoins réels des gens.

D’ailleurs, on sent le public désormais plus réceptif à ces questions. Les gens commencent à se dire qu’une ville peut être plus jolie, plus originale… et plus intelligente. Le design est alors d’abord là pour accompagner leurs usages, et non pour faire de l’avant-gardisme. »

Adrian Blanc, designer.

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« Nous sommes passés de la ville défensive à la ville hyper-accueillante »

« A la fin des années 1980, on était passé de la ville romantique, dont le clochard était un habitant sympathique et connu de tous, à un lieu anonyme où il revenait à la collectivité de prendre en charge ceux qu’on appelait désormais les SDF. La ville était devenue défensive, plus soucieuse d’empêcher que d’accueillir. C’est alors qu’on a, notamment, supprimé les bancs. Mais avec les années 2000, le paradigme a changé à nouveau : les villes se doivent d’être désormais aimables, hyper-accueillantes… Notamment parce qu’en raison des prix de l’immobilier, la sphère privée s’est tant rétrécie que certains événements ne peuvent désormais plus avoir lieu que dans l’espace public. Les politiques ont donc réalisé que celui-ci représentait un enjeu majeur. C’est ainsi qu’à Paris, nous avons créé Paris Plages tandis que Lyon ou Bordeaux travaillaient, elles aussi, à la réappropriation de leurs berges. »

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« Il faut coproduire les règles d'aménagement de l'espace public »

« L’aménagement de l’espace public ne doit plus être traité uniquement par des techniciens mais faire l’objet d’un dialogue.

D’autant qu’il est un terrain de conflits potentiels, puisque les attentes des cyclistes, des piétons, des commerçants ou des familles peuvent diverger. Nantes Métropole a créé le Conseil des usagers de l’espace public en 2015, qui réunit et fait travailler des citoyens et des associations. L’objectif est de coproduire une charte d’aménagement partagée d’ici à 2017. Déclinée en guide thématique, elle fera référence pour nos services techniques. Le chapitre sur les bancs publics est en cours de finition. Ce travail a permis de faire le point sur les mobiliers existants, de sérier les besoins et de classer les sites selon leurs utilisations : parcs et jeux d’enfants, points de vue ou lieux de passage. Nous avons ainsi pu nous accorder sur des règles d’installation qui ont du sens. »

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« La perte de confort, mais aussi de lien social, est évidente »

« Vouloir supprimer totalement les bancs n’est pas une tendance lourde, mais un phénomène davantage conjoncturel. Ainsi, sous la pression de riverains se plaignant de nuisances, des élus feront ôter quelques pièces de mobilier. Les collectivités sont rarement très à l’aise avec cela, tant le banc représente un service public. Alors quand on se décide à l’enlever, on le fait plutôt en catimini.

En revanche, il y a une véritable propension à remplacer les bancs par des assises individuelles ou des dispositifs qui n’invitent pas à s’attarder. Les modèles « assis-debout », par exemple, permettent une pause qui sera forcément de courte durée, entre le passage de deux autobus par exemple. Il y a une perte de confort évidente, mais aussi de lien. Le banc est en effet intéressant parce qu’il est un objet social : on peut s’y asseoir à plusieurs. S’en passer revient à supprimer des lieux de rencontres et d’échanges. »

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