Autres Biennale d’architecture

Laisse les idoles à Venise

Mots clés : Architecture

Face à l’inventivité de la plupart des pavillons nationaux, celui de la France peine à séduire…

Il faut en convenir : dans le vaste barnum qu’est la XVe Biennale d’architecture de Venise (1), le talent déployé par les uns côtoie la banalité revendiquée par les autres. L’édition 2016 n’échappe pas à la règle : un salmigondis où le génial y frôle le trivial, où la posture y tutoie parfois l’imposture. A chaque pays de faire sa cuisine ! « C’est un minestrone, avec des nouilles, des légumes et beaucoup, beaucoup de bouillon… », résumait précisément en un aparté sceptique un historien de l’architecture croisé à la Sérénissime. Des « Nouvelles du Front » donc – la thématique 2016 -, voilà ce qu’attendait de recevoir le commissaire général, l’impétueux architecte chilien Alejandro Aravena, de la part des 65 pays représentés. Soit, « mais où est le front ? », s’interrogeait benoîtement Olivier Leclercq, architecte (Air Architectures) et activiste (ArchiDebout, c’est lui !). A l’entrée des Giardini ? Dans l’espace public ? Là où il a tenté – en vain – d’ériger sa petite géode en tuyaux PVC et bâche plastique pour y présenter des propositions pour une ville plus humaine, plus accueillante ? Les carabinieri ne lui en ont pas laissé le temps… Demandeurs d’asile, mal-logés, laissés pour compte du libéralisme triomphant : du côté des pavillons « en dur » des mêmes Giardini, l’Allemagne frappe fort sur le thème de l’ouverture des frontières, pour jeter à bas les murs de Berlin et autres barbelés qui zèbrent aujourd’hui l’Europe. Et si son pavillon casse littéralement des briques, rien de tel en revanche au pavillon France qui joue la carte de la banalité…

Inauguré par Emmanuelle Cosse, ministre du Logement, en l’absence remarquée de la ministre de la Culture, le pavillon France ouvrait ses portes au lendemain du vote de la loi Liberté de la création, architecture et patrimoine par le Sénat, qui sacrifiait l’intervention des architectes pour les permis d’aménager les lotissements. Belle occasion pour les commissaires Frédéric Bonnet (agence Obras) et Lucie Niney (collectif Ajap 2014) de rappeler que l’architecture crée de la richesse au-delà des espaces qu’elle produit », même si, déplorait Frédéric Bonnet, « en dépit de tous les diagnostics, la médiocrité a encore de beaux jours devant elle ». Constat partagé par Emmanuelle Cosse, soucieuse de « défendre la valeur ajoutée de l’architecture, y compris dans les débats parlementaires, puisque certains ne semblent pas l’entendre ». Soit. Quid alors du contenu du pavillon ? Ce sont là 22 projets « banals, mais de qualité, qui racontent de belles histoires issues de territoires ordinaires », précise Lucie Niney. Sites, clients, programmes et architectures ordinaires, c’est en effet ce que montre le pavillon France. Loin de tout spectaculaire, il s’agit ici de présenter « les territoires ruraux, le périurbain, tous ces lieux qui souffrent d’un manque de considération », explique Frédéric Bonnet. Ce qui se traduit, dans la salle centrale du pavillon (séquence « Territoires »), par des affichages dynamiques sur périactes de ces paysages d’entrées de ville, avec leurs hangars informes et leurs lacis de voirie. Le décor est planté : c’est la France de Jean-Pierre Pernaut et de Michel Houellebecq, ni belle, ni laide, juste terriblement banale… De part et d’autre de cet espace central, « Récits » et « Savoir-faire » entrent en résonance pour faire découvrir les projets via des vidéos, des maquettes ou bien les techniques utilisées (pierre sèche, bois, pierre banchée, pisé, terre crue, etc.) En écho, la séquence « Terreau » livre le fruit d’un appel à idées auprès des écoles d’architecture, des CAUE, des architectes-conseils de l’Etat, etc. A savoir, pas moins d’une centaine de contributions à découvrir sur www.nouvellesrichesses.fr

Concert des nations.

Les intentions sont louables et les exemples probants. Mais que penser de cette démonstration un peu scolaire ? Par ailleurs, « être capable de faire autant, avec si peu de moyens », Frédéric Bonnet dixit, est-il vraiment le message le plus judicieux à adresser à des maitres d’ouvrage déjà rompus à pressurer les architectes ? « Moi j’en ai marre de construire à 900 euros/m2, avec de l’enduit et des menuiseries PVC ! Ce discours ne m’amuse vraiment pas », réagit ainsi Laure Saunier, architecte (LS Architectures). Plus largement, Jérôme-Olivier Delb, architecte (JOD Architecture) et blogueur juge que : « Si les projets sont de qualité, on ne comprend pas bien le discours si on ne lit pas 400 pages avant. Or, les visiteurs ne restent que dix minutes, d’où un décalage entre ce qui est dit et ce qui est compris. » Oublié le pavillon France, ce concert des nations tire tout de même son épingle du jeu. « C’est une biennale sous le signe d’une attention aux problématiques actuelles et futures de la planète (migrations, gaspillage, ressources limitées, conflits, etc.) et un appel aux architectes pour des solutions concrètes et inventives », souligne ainsi Claude Labbé, ingénieur (Terrell). « Une réussite, abonde encore Jérôme-Olivier Delb. Mieux qu’en 2014. On n’est pas du tout dans le pathos de l’architecture pour les pauvres. L’espoir est dans le fait de montrer que l’architecture est bien vivante, malgré la crise internationale. » Mention spéciale à cet égard pour le pavillon Espagne qui récolte un Lion d’or.

Reste la question : comment, pourquoi et pour qui exposer l’architecture ? L’édifice réalisé in situ n’est-il pas l’unique démonstration qui vaille, le reste n’étant qu’artefact ? Bref. La Biennale est peut-être à réinventer. Casanova (1725-1798), à qui Mme de Pompadour demandait s’il venait vraiment de Venise, de « là-bas », eut cette repartie : « Venise n’est pas là-bas, Madame, mais là-haut. » Histoire à suivre donc, « là-haut » en 2018.

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(1) La XVe Biennale d’architecture de Venise est ouverte jusqu’au 27 novembre – www.labiennale.org

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