Annuel aménagement

« La ville durable, l’un des plus grands défis du XXIe siècle »

Mots clés : Architecte - Architecture - Démarche environnementale - Développement durable - Politique de la ville - Rénovation urbaine

A l’occasion de l’inauguration de l’exposition consacrée au Grand Paris, Nicolas Sarkozy a développé ses conceptions en matière d’urbanisme, pour construire la ville de demain. Un fait suffisamment rare, venant de la part d’un chef d’Etat, pour être relevé. Nous en publions de larges extraits.

Bousculant les habitudes de pensée et les comportements qui depuis des décennies plaçaient l’architecture et l’urbanisme au second plan dans les grandes opérations d’aménagement urbain, j’ai souhaité que la réflexion des architectes et des urbanistes constitue le point de départ de l’élaboration du projet si symbolique du Grand Paris.

Il ne s’agit pas d’opposer l’art et la technique. Il ne s’agit pas d’opposer les architectes aux ingénieurs. Il s’agit que le financier ne décide pas tout seul en se contentant d’une approche quantitative. Il s’agit que l’architecte ne se laisse pas emporter par le rêve fou d’une cité idéale qui le conduirait à faire table rase de la réalité. Il s’agit de rompre avec la détestable habitude de tenir l’Art pour du superflu alors qu’il répond à un très profond besoin humain. Il s’agit de rompre avec un rationalisme si excessif et si glaçant qu’il finit par être à l’opposé même de la vie. Il s’agit de rompre avec le fonctionnalisme qui a fait tant de dégâts dans nos villes en spécialisant et en séparant là où il aurait fallu au contraire mélanger et réunir. Il s’agit de rompre avec tout ce qui a conduit au cours des décennies passées à déshumaniser nos villes.

Le point de vue de l’Homme est le seul point de vue qui vaille pour penser la ville. Dans l’histoire, il n’y a pas de villes réussies qui ne soient construites à partir de l’homme et pour lui. C’est l’oubli de ce principe qui a conduit nos grandes villes à cette sorte de démesure qui rend la vie si dure à tant de leurs habitants. Ceux-là subissent tous les jours les nouvelles formes de servitude et d’aliénation qui accompagnent les plus grands progrès de la puissance humaine. On sait voyager vite et loin mais on a les plus grandes difficultés à aller tous les jours de son domicile à son lieu de travail. On sait communiquer instantanément avec n’importe qui à l’autre bout du monde mais on ne sait pas vivre ensemble d’un quartier à un autre. On fait des agglomérations gigantesques qui ne sont pas des villes non parce qu’elles sont trop grandes mais parce qu’elles n’ont pas d’âme, parce qu’un nombre de plus en plus grand de leurs habitants ne s’y sent ni en sécurité, ni en mesure d’y accomplir ses rêves. Comment refaire de la ville, de la citoyenneté, du lien civique, du lien social, de la convivialité, de la solidarité ? Comment faire pour que nos grandes métropoles redeviennent des lieux de progrès, de prospérité, de partage ? Comment inventer la ville durable, la ville de l’après Kyoto, la ville écologique, la ville qui s’allie avec la nature au lieu de la combattre ? Voilà le plus grand défi peut-être de la politique du XXIe siècle. (…)

Je veux rendre hommage aux architectes, aux urbanistes, aux ingénieurs, qui aujourd’hui ne nous font pas seulement rêver mais qui nous donnent aussi envie d’agir, d’entreprendre. Certains d’entre vous se souviennent peut-être du beau texte de Victor Hugo qu’il écrivit sur Paris pendant son exil à Guernesey : il voyait en Paris la ville héritière de Jérusalem, d’Athènes et de Rome incarnant en elle : « le Vrai, le Beau, le Grand ». Le Vrai, le Beau, le Grand, c’est exactement ce que nous voulons faire avec le Grand Paris.

Le Vrai, parce qu’il n’y a pas de grande métropole qui ne soit pour la civilisation dont elle est le centre un foyer de savoir, de communion, de science, parce qu’il n’y a pas de grande métropole qui ait une personnalité, qui ait une identité, qui ait un rayonnement sans une dimension spirituelle et une dimension intellectuelle.

Le Beau, parce que la beauté, on l’a trop oublié, est une dimension essentielle de la qualité et de la dignité de la vie humaine et parce que parmi toutes les inégalités qui sont insupportables, l’inégalité d’accès à la beauté est l’une des plus désespérantes et des plus douloureuses. La beauté d’une ville est une part indicible mais bien réelle du bonheur de ceux qui l’habitent. C’est un réconfort de l’âme et de l’esprit qui fait cruellement défaut à ceux qui sont condamnés à vivre dans un environnement triste et laid. Sans doute le Beau est-il subjectif, sans doute varie-t-il d’une personne à une autre, d’une époque à une autre. Ce n’est pas une raison pour éluder la question. (…)

On peut construire haut, on peut construire bas, on peut construire petit ou construire grand pourvu que ce soit beau. Pourquoi s’interdire de bâtir des tours si elles sont belles, si elles s’inscrivent harmonieusement dans le paysage urbain ? Pourquoi s’interdire a priori une forme d’expression artistique, une forme architecturale ? La seule chose condamnable c’est la laideur.

La civilisation commence quand la politique et l’esthétique se lient l’une à l’autre. Non pour imposer un goût unique, une norme obligatoire, un art officiel mais parce qu’en se préoccupant de l’esthétique, la politique exprime son souci de toucher l’âme et le cœur humains, parce que c’est la condition certes non suffisante, mais nécessaire, pour que la politique puisse atteindre à l’universel. A travers le Parthénon la démocratie athénienne parle à tous les hommes.

Le Grand, c’est la troisième exigence.

Une ville n’a de rayonnement que si elle est grande aux yeux de tous les hommes et pas seulement de ses habitants.

Paris est une ville-monde dont le nom a une signification pour tous les peuples de la terre. Paris est une ville-monde et une économie-monde. Elle n’est pas que la capitale de la France. Elle est aussi la rivale de Londres, de New York, de Tokyo ou de Shanghai. Elle appartient au grand réseau d’échanges et de communications planétaires. Elle a vocation à être au premier plan dans la civilisation et dans l’économie mondiale. Mais elle peut perdre son rang si nous n’y prenons pas garde. (…)

Le Vrai, le Beau, le Grand… Il manque le Juste.

La ville ne doit pas exclure mais unir. La ville brasse les âges et les conditions comme elle métisse les pensées et les cultures. La ville doit être une protection pour les plus faibles, les plus démunis. Elle doit être attentive aux malades et aux handicapés. Elle doit être accueillante aux enfants. Elle doit permettre à ceux que la vie a usés, que l’âge a rendu plus fragiles, de ne pas se sentir rejetés. La ville c’est une égale dignité offerte à tous les citoyens. Une égale prise en compte de leurs problèmes, de leurs difficultés, de leurs besoins, de leurs aspirations, un égal accès à la culture, à l’éducation, à la santé, à l’emploi, à la mobilité. La ville c’est l’égalité des chances.

Le Grand Paris cessera d’être une agglomération pour devenir une ville quand on ne parlera plus de banlieues, quand il n’y aura plus de zones urbaines sensibles, quand le destin de chacun ne sera plus déterminé par le quartier où il habite, quand l’adresse cessera d’être un facteur de discrimination sociale.

Chacun l’a bien compris, nous n’allons pas raser la ville pour en construire une autre. Nous n’allons pas remplacer la ville ancienne par une ville nouvelle. Nous allons bâtir la ville sur la ville.

Le Grand Paris ce n’est pas un plan figé, un plan rigide qui fermerait l’avenir au lieu de l’ouvrir. Le Grand Paris c’est un processus de transformation, c’est l’exploitation de tous les possibles, de toutes les potentialités, c’est continuer une histoire qui a commencé bien longtemps avant nous et à laquelle nous voulons donner un cours nouveau, imprimer une nouvelle direction. (…)

Entre la main invisible du marché, qui indexe tout le développement de l’agglomération sur le niveau de la rente foncière, et la planification rigide qui a détruit tant de villes, il faut trouver l’équilibre. Equilibre instable qui se modifie au fur et à mesure que l’histoire se fait. Situation dérangeante pour les amateurs de catégories bien nettes et préétablies dont la pensée a du mal à saisir l’inachevé, à appréhender ce qui est condamné à être toujours en devenir. Raison de plus pour faire passer l’émergence d’un projet collectif avant la réforme institutionnelle et administrative.

Raison de plus pour laisser de côté à ce stade tous les enjeux de pouvoir. Ce qui compte c’est que les habitants se sentent de plus en plus heureux d’y vivre. Ce qui compte c’est que, pour de plus en plus de gens dans le monde, Paris redevienne l’exemple d’une ville où il fait bon vivre. L’une des équipes qui ont contribué à cette exposition a mis en exergue de son travail cette phrase qui pourrait être le point de ralliement de tout le monde : « ce qui serait extraordinaire serait d’améliorer l’ordinaire ». En réalité, ne nous y trompons pas, il n’existe pas d’ambition plus élevée.

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