Architecture Mécanique

La seconde vie des moucharabiehs de l’IMA

A l’arrêt depuis des années, les iris des 240 panneaux de la façade sud de l’Institut du monde arabe vont reprendre du service.

Pourquoi les 240 moucharabiehs de l’Institut du monde arabe (IMA) sont-ils tombés en panne, les uns après les autres, après cinq ans d’usage ? La question divise les architectes et l’administration du site. Les 57 iris qui composent chacun des panneaux carrés de 1,818 m placés en 10 rangées de 24 colonnes sur la façade sud du bâtiment étaient censés s’ouvrir et se fermer, tous ensemble, au rythme du soleil et des besoins de régulation thermique. Leur moteur est commandé de façon volontaire ou par une cellule photoélectrique, placée en toiture, selon la luminosité ambiante.

Testé en laboratoire en 1987, le mécanisme devait durer cinquante ans avec une utilisation « normale », limitée à 20 cycles de mouvements par jour. Une fois en panne, il a été délaissé jusqu’à aujourd’hui. « Trop souvent sollicités sans respecter ce cahier des charges, pour de simples démonstrations ou des effets de lumière, les mécanismes ont vieilli prématurément, déplore Rodo Tisnado, architecte d’Architecture Studio coconcepteur du bâtiment. Et leur entretien, principalement un dépoussiérage annuel, n’a pas été systématiquement réalisé. » Ce que conteste l’administration de l’IMA qui juge l’équipement trop fragile.

Pour y voir plus clair et ne pas répéter les erreurs du passé, l’architecte chargé de la rénovation actuelle du site, Daniel Vaniche (agence DVVD), et le bureau d’études Alto Ingénierie se sont tournés vers un expert en mécanique complexe, Loïc Durand, ingénieur chez Spectat, une TPE spécialisée dans la mécanique de précision des scènes et des décors de théâtre. Trois objectifs lui sont assignés : garder intact le mécanisme en changeant un minimum de pièces, réduire les frottements de la façon la plus économique, et assurer une lubrification permanente des mécanismes les plus sollicités. Deux moucharabiehs tests, l’un en bon état apparent, l’autre très dégradé, ont été démontés et transportés dans les ateliers de Spectat près d’Avignon ( Vaucluse) pour un audit minutieux. Chaque panneau est composé d’un mécanisme complexe, conçu à l’époque avec Setec, dont les milliers de pièces ont été assemblées par Cegelec. Une tringlerie métallique, animée par un moteur électrique, distribue simultanément le mouvement aux 40 petits iris (diaphragmes moitié en carré, moitié en étoile), 16 diaphragmes moyens et un grand diaphragme central à neuf côtés qui composent chaque panneau. Après démontage, Loïc Durand a identifié plusieurs problèmes. D’abord, de nombreux frottements au niveau des galets de guidage des iris et de la tringlerie de transmission, avec un flambement des câbles push-pull. Ensuite, une inadaptation de la force de poussée des vérins, 10 fois supérieure à la capacité normale de compression des câbles. Enfin, l’absence de fusible mécanique ou électrique provoquant la rupture de pièces de transmission sous des poussées excessives.

Simuler l’ouverture-fermeture sur 150 ans. Après de longues recherches, Spectat a rédigé un cahier des charges détaillé des opérations de rénovation : ajouter des roulements à billes au niveau des axes des lamelles, pulvériser par endroits un lubrifiant sec industriel de dernière génération et, surtout, traiter à vie le cœur des galets avec un lubrifiant de synthèse. Mais aussi régler les tringles de transmission pour éviter qu’ils ne s’arcboutent, changer les vis en Inox pour d’autres en acier électrozingué mieux dimensionnées, et mettre au point un système plus pérenne de serrage des câbles. Enfin, modifier le circuit électrique en ajoutant un fusible qui se déclenche en cas de poussée anormale, et réduire la vitesse du moteur, sans changer les vérins, en abaissant son voltage de 24 V à 12 V et 7 V pour adapter la longueur de déplacement à la taille des différents iris. Résultat : après avoir passé au banc de test le panneau en mauvais état une fois rénové de la sorte et en simulant l’ouverture-fermeture permanente pendant 150 ans, « il faut maintenant 20 fois moins d’énergie pour mouvoir les iris, garantit Loïc Durand. C’est le résultat d’une réduction des frottements d’un facteur 10 et la division par deux de leur vitesse d’ouverture-fermeture. » DVVD a lancé un appel d’offres pour réparer les panneaux en atelier, à raison de 15 par semaine. L’entreprise Baudin Chateau-neuf vient de l’emporter. En 2017, la façade sud de l’IMA sera enfin dotée d’une véritable mécanique de précision, rénovée et fonctionnelle, comme l’ont voulue ses architectes.

Maîtrise d’ouvrage : IMA. Architectes (1987) : Jean Nouvel, Gilbert Lezenes, Pierre Soria, Architecture Studio. Architecture et maîtrise d’œuvre (2016-2017) : DVVD et DVA (Daniel Vaniche et Associés). Ingénierie : Alto Ingénierie. BET mécanique : Spectat (Loïc Durand). Entreprise : Baudin Chateauneuf. Budget : 2 M€ de rénovation et 500 000 € de pose-dépose.

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