Evénement

LA RECHERCHE GAGNE LE TERRAIN

Mots clés : Architecture

Le projet de refonte du statut des 3 400 enseignants des écoles d’architecture (Ensa), dont les modalités précises n’ont pas encore été rendues publiques, est presque bouclé. Engagé dans la continuité du rapport « Feltesse » de 2013, il vise à encourager leurs activités de recherche. Au-delà du monde enseignant, l’impact de cette réforme s’étendra à toute la profession, en cristallisant une vision particulière de l’architecture, à la croisée d’une pratique professionnelle et de la connaissance scientifique. Mais les architectes sont-ils tous des chercheurs ?

Ça s’agite dans les amphis des écoles d’architecture, du côté des enseignants. A l’origine du mouvement, la réforme de leur statut, dont ils s’inquiètent de ne pas connaître les modalités. Tout est parti d’un constat : leurs charges horaires, supérieures à celles des enseignants des universités (320 heures dans les Ensa ; contre 192 heures à l’université), sont « inadaptées à la montée en puissance de la recherche et du doctorat en architecture », analysaient dans un rapport de 2014(*) l’Inspection générale des affaires culturelles et celle de l’administration, de l’éducation nationale et de la recherche. La création d’un statut d’enseignant chercheur figure également, dans la continuité du rapport « Feltesse » de 2013, parmi les 30 mesures de la Stratégie nationale pour l’architecture (SNA) présentée en 2015, preuve que la production de savoir dans le domaine préoccupe les institutions. Pourtant, même si elle n’y tient pas le haut de l’affiche, la recherche n’est pas absente des Ensa. En 2013, les établissements comptaient en leur sein 349 docteurs et 80 titulaires d’une habilitation à diriger des recherches (HDR). Mais c’est surtout parce qu’elles hébergent les 34 unités de recherche françaises consacrées à l’architecture, les « laboratoires », que les écoles constituent le principal foyer de production scientifique dans le domaine.

L’activité de ces structures, soutenue par le bureau de la recherche architecturale, urbaine et paysagère (Braup) au ministère de la Culture, repose sur celles des enseignants qui en sont membres, et des chercheurs à plein-temps, ingénieurs et techniciens de recherche avec lesquels ils collaborent. Les labos accueillent aussi les 400 étudiants actuellement engagés dans un doctorat.

Ensemble, ils répondent à des appels d’offres de recherche, publient des articles et organisent des événements (colloques, journées d’études, séminaires, etc.), constituant autant de produits de leurs travaux scientifiques que d’outils de production de ceux-ci. Car l’activité de recherche, qui intrigue les profanes souvent dubitatifs quant à son intérêt, fait du dialogue l’un de ses piliers.

« Déployer un raisonnement scientifique, c’est partager une vision, l’exposer à l’évaluation par les pairs et à la critique constructive », explique Laurent Devisme, docteur, HDR, professeur à l’Ensa Nantes et membre du laboratoire Ambiances, architectures, urbanités (AAU). « La recherche ne peut pas être envisagée sans partage », estime Guillaume Meigneux, jeune docteur en architecture et enseignant à Paris-Val de Seine. De son côté, l’architecte Eric Alonzo, docteur lui aussi, enseignant à Marne-la-Vallée et membre de l’Observatoire de la condition sub urbaine (OCS), l’unité de recherche maison, décrit l’activité des chercheurs comme celle de « la production d’un savoir capitalisable et transmissible », dont la revue Marnes, produite par le laboratoire, est une expression. On comprend alors l’installation de la communauté scientifique au cœur des Ensa, dont la recherche et sa valorisation constituent deux missions fondamentales, inscrites à l’article 1 du décret du 8 mars 1978, au même titre que la formation initiale. On comprend aussi l’implication des chercheurs dans les divers enseignements qui y sont prodigués – consacrés à 53 % au fameux « projet », selon le rapport de 2014 – et que la future réforme doit renforcer.

Savoir et savoir-faire

Si cette refonte ne concernera qu’une infime partie du monde de l’architecture – les 3 369 enseignants dénombrés dans les 20 Ensa à la rentrée 2013 -, son impact symbolique sera inversement proportionnel. Sur le papier, il n’y aura plus la méditation réflexive des intellectuels d’un côté et l’action compétitive des concepteurs de l’autre, mais un doux mélange reconnaissant la tension nourrissante entre savoir et savoir-faire, pensée et construction. Cette vision, née dans la foulée de mai 1968, de la revendication du rôle de l’architecte comme celui d’un intellectuel dans la cité, aura mis du temps à aboutir à cette formalisation académique. Mais dans les faits, l’affaire n’est pas simple et les ministères de la Culture et de l’Enseignement supérieur – cotutelle des Ensa depuis 2013 -marchent sur des œufs pour encourager les activités de recherche d’un corps enseignant constitué à plus de 50 % de praticiens.

Pour certains, les échanges entre recherche et pédagogie du projet coulent déjà de source dans les écoles, mais cela tient souvent à des engagements personnels. Eric Alonzo vante une telle symbiose à Marne-la-Vallée où « si l’activité de recherche est encore émergente, il n’y a pas de coupure avec la formation, les principaux responsables pédagogiques [filières de master, DSA, DPEA, etc.] sont impliqués dans le laboratoire ». A l’Ensa Lille, c’est plus structurel : les ateliers du cycle de master sont répartis en quatre domaines,...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 259 du 18/04/2017
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