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La maison Hennebique Un « cobaye » architectural

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Enfance et famille

Curiosité à l’époque de sa construction, curiosité près d’un siècle plus tard, la maison Hennebique à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) résume parfaitement le système mis en oeuvre par son constructeur : catalogue, show room et lieu d’habitation, elle illustre la difficulté que rencontrait cet architecte-ingénieur-inventeur à ne pas tout faire à la fois.

Aujourd’hui engoncée dans un tissu urbain dense, la maison se devine encore de loin. Des constructions qui l’ont progressivement cernée et des arbres, dès le printemps, émerge sa tourelle, conçue justement pour être vue par les visiteurs dès leur arrivée en gare. Au sommet, accessible par un escalier hélicoïdal, à 40 mètres au-dessus de la rue s’élance l’emblème de la maison Hennebique (la firme) : l’étrier en fer feuillard.

Cette invention, clef de voûte du système de l’ingénieur belge, est déposée en 1897, cinq ans après son premier brevet français de « la combinaison particulière du métal et du ciment en vue de la création de poutraisons légères et de haute résistance ». Provocation, enseigne publicitaire, la pièce technique affirme jusque dans le ciel toute l’audace et l’efficacité de l’organisation de François Hennebique. En 1905, il revendique 43 bureaux dans le monde, emploie directement près de 400 personnes et affirme en faire travailler 10 000. Sa capacité de production et d’étude dépasse celle de tous ses concurrents réunis.

Lorsqu’il se lance en 1901 dans la construction de sa propre demeure, le « palais familial », l’entrepreneur n’a pourtant pas encore atteint la notoriété et la puissance économique qu’il connaîtra quelques années plus tard. Pour asseoir son projet novateur de construction d’immeubles d’habitation en béton armé, il choisit la ville de Bourg-la-Reine, assez éloignée de Paris pour échapper à ses règlements d’urbanisme et accessible par le train.

Homme de chantier, de discours et de démonstration, il conçoit à la fois un show room où il conviera ses futurs clients et le lieu de rassemblement de ses plus proches collaborateurs, ses enfants. Surtout, il prouve que le béton armé est le matériau de toutes les possibilités, que « toutes combinaisons et toutes décorations de plafonds, corniches, caissons, compartiments, voussures en gorges, poutres et gîtes apparentes en style Renaissance flamande peuvent se faire » (1).

Construite entre le parc du lycée Lakanal et la ligne de Sceaux (aujourd’hui RER A), la maison se fait presque discrète le long de la rue du lycée Lakanal. Sa façade est rythmée par ses verrières et ses balcons horizontaux. C’est à l’arrière, côté jardin, que le « laboratoire » a produit ses surprises. Terrasses, tourelles, courbes, décrochements, balcons arrondis, saillies en encorbellements… ont créé un ensemble au style déconcertant, incroyable mélange boudé par les architectes de l’époque. Curieux hommage à l’environnement, le revêtement extérieur qui rappelle, de loin, les meulières voisines, n’a pas bougé en presque cent ans.

En fait, Hennebique se moque bien du style, tout occupé qu’il est à justifier son programme et sa devise : « fleurs, lumières et aération ». L’intérieur est tout aussi varié : « La villa doit abriter la tribu, composée de trois ou quatre ménages ayant des enfants… La vie matérielle y sera commune, c’est-à-dire que le rez-de-chaussée aura de grands salons pour toute la famille, mais l’étage comprendra plusieurs appartements complets où chaque ménage jouira, dans l’intimité de son foyer, de l’indépendance et de l’isolement », relate un article de la revue « Béton armé », organe prosélyte que l’entrepreneur a lui-même créé en 1898. La maison « cobaye » servira encore à prouver l’étanchéité et les qualités thermiques du matériau : la réserve d’eau installée en haut de la tourelle alimenta longtemps un jardin potager cultivé sur le toit-terrasse.

L’ensemble n’a plus grand sens aujourd’hui

Mal-aimée et loin d’être considérée comme un chef-d’oeuvre de l’architecture, la maison Hennebique a été classée à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1972, après avoir essuyé plusieurs menaces de démolition. Déséquilibrée par une extension qui date de cette époque, elle a été rénovée en 1982 et transformée en une copropriété d’une vingtaine d’appartements. Le grand salon avec sa verrière et ses cinq mètres de hauteur sous plafond abrite toute une famille ; l’ancienne salle à manger en loge une autre ; ce qui donne une idée de la taille des espaces originaux. Entrées séparées, grand hall sacrifié, accès au toit et à la tourelle fermée; l’ensemble, qui recèle de beaux volumes, n’ a plus grand sens aujourd’hui. Le système constructif, en revanche, a prouvé sa solidité. Le grand séquoia, déjà présent sur les photos du chantier a diminué d’un tiers, foudroyé il y a quelques années. La tempête de Noël 1999 n’a épargné ni les arbres du parc du lycée ni ceux qui entouraient la maison. La construction d’Hennebique, elle, a tenu.

(1) Revue « Béton armé ». Gwenaël Delhumeau, L’invention du béton armé, Hennebique 1890-1914, éditions Norma, IFA, mai 1999.

PHOTO : La tourelle de la maison a été conçue pour être vue par les visiteurs dès leur arrivée en gare.

Vous lisez un article de la revue Moniteur n° 5021 du 18/02/2000

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