Architecture Technique Réhabilitation

La fin d’un sauvetage épique à Jussieu

Mots clés : Rénovation d'ouvrage

Sur le campus parisien, le « gril d’Albert » doit être inauguré en septembre.

Certaines réputations ont la vie dure et le nom du campus de Jussieu, à Paris Ve, restera probablement encore longtemps lié, dans les esprits, au scandale de l’amiante et au chantier qui s’en est suivi, coûteux et interminable. Achevés, les grands travaux lancés en 1996 le sont pourtant. Le 30 septembre prochain seront inaugurés des édifices qui non seulement ont été désamiantés mais aussi restructurés en profondeur. A l’issue de ces vingt années, les différentes phases d’intervention ont rendu ce grand site universitaire plus urbain. Elles ont aussi permis de préserver l’héritage d’Edouard Albert, l’architecte qui a conçu ce campus en damier, baptisé le « gril ».

La création de la Faculté des sciences, sur 13 hectares de la rive gauche de la Seine, auparavant occupés par la Halle aux vins, avait débuté à la fin des années 1950. Toutefois son doyen, Marc Zamansky, tout comme le ministre des Affaires culturelles, André Malraux, n’étaient pas convaincus par l’architecture des premières barres dites « de Cassan », du nom d’un des architectes en charge de l’aménagement du site.

Jeune architecte.

Edouard Albert, jeune professionnel qui s’était fait remarquer pour ses constructions métalliques, avait donc été invité à rejoindre l’équipe en 1962. Il avait alors conçu un plan répétitif, un tissage de barres perchées au-dessus d’un socle. L’horizontalité de ces constructions qui, dit-on, évoquaient le monument castillan de l’Escurial, était contrebalancée par une tour. Quand finalement l’inauguration eut lieu en 1971, Edouard Albert était mort depuis trois ans et son projet inachevé. Ce gril incomplet comptait néanmoins 37 barres et demie, dotées d’une exo-structure métallique et fichées sur 24 rotondes d’accès en béton. L’ensemble de quelque 230 000 m², auxquels s’ajoutaient les 11 000 m² de la tour, formait un dispositif unitaire, léger et souple qui, par la suite, a su prouver sa capacité d’adaptation. Mais si le système constructif était innovant, le campus était donc gangrené par l’amiante.

Quinze ans plus tard, alors qu’il devenait urgent de régler ce problème sanitaire sur le gril, la durée du chantier avait été estimée à trois ans. Et son coût à 1,2 milliard de francs, soit 183 millions d’euros environ. « On pensait pouvoir désamianter une barre en quelques mois. Mais les études préalables n’avaient sans doute pas été suffisantes et on ne savait pas bien comment les bâtiments avaient été réalisés. On s’est aperçu que l’amiante n’était pas seulement présent sous sa forme friable. Il y en avait partout », explique aujourd’hui Thierry Duclaux, le directeur général de l’Epaurif (Etablissement public d’aménagement universitaire de la région Ile-de-France). L’organisme est l’héritier de l’EPCJ (Etablissement public du campus de Jussieu), constitué dès 1997 pour assurer la maîtrise d’ouvrage du chantier pour le compte des universités présentes à l’époque, Pierre-et-Marie-Curie (UPMC), Denis-Diderot ainsi que l’Institut de physique du Globe de Paris (IPGP).

Nécessité de désosser.

Il avait fallu se rendre à l’évidence, le gril devait être totalement désossé. De plus, il était nécessaire de déplacer ses occupants le temps des travaux. Ces délocalisations ont largement pesé sur le budget de l’opération qui a rapidement grimpé pour finir sur la note finale et totale de 1,7 milliard d’euros. Le désamiantage a coûté 160 millions d’euros… pour 580 millions de coût de location de sites extérieurs. La part des réhabilitations s’élève, elle, à 810 millions d’euros.

Autre difficulté : pour qui reconstruisait-on Jussieu ? « Bien que les bâtiments fussent techniquement complexes, voire fragiles, la principale difficulté ne fut pas tant leur restructuration que celle des institutions qu’ils hébergeaient : les universités. Il fallait savoir lesquelles resteraient sur le site à terme, connaître leur programme et, plus problématique encore sur un si long chantier, gérer l’évolution de leurs besoins », raconte Michel Zulberty, qui a précédemment dirigé l’EPCJ puis l’Epaurif. La décision de dédier Jussieu à la seule UPMC n’intervint en effet que tardivement, en 2010.
S’est encore posée la question du « comment réhabiliter ? » Le chantier ne pouvait pas être purement technique. Il devait aussi être architectural et patrimonial. De ce point de vue, la première tranche de travaux menée sur le secteur 1 entre 1998 et 2003, n’avait pas été satisfaisante. L’ossature externe d’origine posant des problèmes de résistance au feu, il avait été décidé de l’encapsuler dans la façade. Jean Nouvel, alors chargé d’une étude du campus, avait même dénoncé un massacre de l’architecture d’Albert. Les phases suivantes ont dès lors permis de mettre en place un principe général : les poteaux extérieurs ont été conservés, mais ils ont été doublés par une structure interne. Et, pour garantir la cohérence esthétique, « une consultation sous forme de dialogue compétitif a permis de désigner un fournisseur unique, l’entreprise Goyer, pour l’ensemble des façades restant à réaliser », poursuit Michel Zulberty.

Divers maîtres d’œuvre.

Tandis que deux édifices neufs avaient été construits dans la continuité des branches inachevées du gril – le bâtiment Esclangon en 2002, par Sarea-Alain Sarfati Architectures, puis l’Atrium en 2006 par Périphériques Architectes (voir « Le Moniteur » du 12 mai 2006, p. 74) -, le lieu évoluait sous l’influence des diverses maîtrises d’œuvre. Il était doté de nouveaux équipements et des jardins se glissaient dans les patios et jusque sur l’esplanade centrale, où le paysagiste Michel Desvigne a installé un jeu de talus. Enfin, cette citadelle universitaire apprenait à s’ouvrir davantage sur la ville (voir pages suivantes). Mais le campus de l’UPMC n’en reste pas moins inachevé. Une des barres « de Cassan », rue Cuvier, doit être démolie et la disparition de bâtiments provisoires fera réapparaître des emprises disponibles. L’UPMC a chargé l’Epaurif d’une étude sur les aménagements futurs. « L’objectif est d’avoir un dossier technique à la rentrée 2016 », explique Thierry Duclaux. Le temps des cérémonies d’inauguration venu, on saura peut-être ce qu’il adviendra du projet de nouveau bâtiment « incubateur », qu’avait remporté, en 2011, l’agence danoise BIG avec une jeune agence parisienne.

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