Enjeux

La carte sans le territoire

Architectes et urbanistes n’auraient-ils plus le monopole du territoire ? Alors que l’exposition « Nouvelles richesses » du Pavillon français de la Biennale d’architecture de Venise (qui donnait à revisiter le périurbain) vient de s’achever, les écrivains le leur disputent à grand renfort de plume. Dans le sillon d’un Houellebecq qui en fait l’arrière-plan de ses romans et propose au héros de « La Carte et le Territoire » un jeu de cartes Michelin comme support artistique, le globe-trotter Sylvain Tesson s’est lui aussi intéressé à la physionomie de la France. Mais pas n’importe laquelle : celle que menace, sous couvert de modernité, une technocratie pétrie de connectivité.

Dans son récit « Sur les chemins noirs », il rapporte comment, muni des cartes au 1/25 000e tirées du rapport du sénateur Alain Bertrand sur l’hyperruralité (2014), il a parcouru la France, de la Provence au Cotentin, par les chemins de traverse. Pour s’abstraire « des ZUP et des ZAC » et de la « surveillance moite » exercée par les nouvelles technologies, il a choisi de se glisser dans les interstices d’un aménagement vu comme « la pollution du mystère ».

En plus de fustiger l’évolution d’un paysage défiguré par la marée pavillonnaire, les ronds-points et les parkings de supermarchés hérités des Trente Glorieuses, l’écrivain lance une alerte face aux dangers de la révolution des « Vingt Cliqueuses » de ce début de XXIe siècle. En cause ? Le progrès promu par ledit rapport, censé garantir aux habitants des zones délaissées un salut virtuel fait de connexion au réseau, redessinant au passage une carte d’où le territoire pourrait bien être définitivement exclu. Be connected ? Ce serait effacer trop vite les méandres subtils de la géographie et de l’histoire, la beauté des survivances. Ecrire, c’est décrire, c’est aussi dire son espérance : « Si nous écrasions à coup de talon les écrans livides de nos vies high-tech , s’ouvrirait un chemin noir, une lueur de tunnel à travers le dispositif. » Charge aux praticiens du territoire d’entendre ce plaidoyer pour tracer avec une conscience éclairée les sentiers de demain.

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