Autres Perspectives

L’ingénierie face au boom de la ville connectée

Le marché des smart cities devrait bientôt exploser. L’ingénierie compte sur sa capacité à gérer la complexité et son pouvoir de conseil pour tirer son épingle du jeu.

Réduire la facture énergétique, économiser les ressources naturelles ou faciliter la mobilité : les promesses de la ville connectée sont radieuses. Dans cette cité du futur, les liens tissés entre les différentes composantes de la ville (bâtiments, infrastructures, flux en tout genre…) permettront de façon quasi-automatique d’optimiser son fonctionnement en temps réel. Alors que les villes ne cessent de grossir – les urbains représenteront 66 % de la population mondiale en 2050, contre 54 % aujourd’hui, selon l’ONU -, ces enjeux d’optimisation, qui seront au cœur du 14e Meet’ING de l’ingénierie (1), deviennent cruciaux.

La profession aux aguets.

Le marché mondial de la ville intelligente en est le reflet : il ne représenterait pas moins de 1 400 milliards d’euros d’ici à 2020, selon le cabinet de conseil Frost & Sullivan. Ce chiffre colossal contraste pourtant avec l’état de l’art actuel. Car comparé à la connectivité des transports dits « intelligents », qui permet aujourd’hui à l’automobiliste de connaître la durée de son trajet en temps réel sur son mobile, celle des bâtiments et des infrastructures en est encore à un stade « artisanal », selon Laurent Vigneau, directeur développement territorial et mobilité d’Artelia Ville & Transport. Les démonstrateurs français (Issy Grid à Issy-les-Moulineaux, Nice Grid à Nice, ou l’îlot Hikari à Lyon) n’ont pour le moment mis en relation « que » deux ou trois bâtiments, et uniquement sur des thématiques d’économies d’énergie. On est encore loin de la ville ou même d’un quartier dont toutes les composantes (flux d’énergie, de matières, de circulation…) se piloteraient d’un seul doigt ! Mais les projets sont légion principalement dans le domaine de l’énergie, et les acteurs mondiaux – majors du BTP, de l’énergie, des télécoms, de la technologie de l’information – ont déjà pris position. Face à ces géants, les groupes d’ingénierie français sont aux aguets. « L’ingénierie construction est présente depuis longtemps dans les réseaux et la connectivité, que ce soit dans les systèmes ferroviaires ou aériens, les transports intelligents, la régulation des bâtiments, l’information des usagers », rappelle Nicolas Jachiet, président de Syntec Ingénierie (lire p. 14), pour qui l’ingénierie fera la différence grâce à ses compétences et sa capacité à gérer des systèmes complexes.

L’ingénierie pourra décliner ses différents métiers en les adaptant à la ville connectée, notamment en phase conception. « Tout comme les rues de Paris ont été conçues pour le cheval mais se sont révélées adaptées à la voiture ou aux transports collectifs, les infrastructures de la ville connectée devront être conçues pour supporter le maximum d’usages dans le futur », anticipe Laurent Vigneau. Au-delà des classiques spécifications structurelles ou de durabilité, « elles devront offrir une garantie de connexion, par exemple, pour que les voitures sans chauffeur puissent circuler sans encombre », poursuit-il.
La profession a aussi un rôle-clé à jouer en accompagnant les maîtres d’ouvrage publics qui, s’ils veulent rester les maîtres de leurs territoires, devront développer de solides stratégies urbaines intégrant la dimension numérique. Dans ces phases amont, l’ingénierie privée et indépendante, qui sait « penser » la ville de façon globale, pourrait faire la différence. Et dans ce « nouveau continent à explorer qu’est la planification de la construction de la ville connectée », comme le note Camille Mialot, avocat spécialiste en droit public (2), l’ingénierie pourrait apporter sa force d’innovation pour révolutionner un domaine « encore confronté à de nombreux archaïsmes ».

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1 400 Mds€


C’est le montant que devrait représenter le marché de la ville intelligente dans le monde d’ici à 2020, tous secteurs confondus, selon le cabinet de conseil Frost & Sullivan. La part des infrastructures intelligentes s’élèverait à plus de 180 milliards d’euros, et celle du bâtiment intelligent à 135 milliards.

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Frédérique Delmas-Jaubert, directrice du pôle Projets urbains de Setec Environnement

« Dans la ville connectée, les sociétés qui feront fructifier l’immense masse de données générées auront une importance centrale. Pour les intégrer, le jeu des acteurs de la construction va nécessairement devoir évoluer, et l’équilibre existant entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre en sera modifié. Pour rester dans la partie, l’ingénierie a plusieurs cartes à jouer, notamment celle de la défense de l’intérêt public où, aux côtés des collectivités, elle pourrait s’emparer de l’immense et nécessaire travail de planification stratégique à l’échelle urbaine. »

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Laurent Vigneau, directeur développement territorial et mobilité, Artelia Ville & Transport

« A l’image du BIM, qui révolutionne la façon d’appréhender le cycle de vie d’un bâtiment, l’ingénierie peut s’emparer du sujet de la ville connectée en créant une maquette numérique territoriale. Cet outil, qui fait l’objet de nombreuses recherches, intégrerait au cœur du projet l’ensemble des systèmes permettant d’auditer, de contrôler et de gérer la ville au fil du temps. En gardant en mémoire les informations liées la conception de la ville, la maquette territoriale permettrait de la faire évoluer en temps réel tout en optimisant sa gestion et sa pérennité. »

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« Le numérique ne sera pas seul à faire évoluer la ville »

Creux d’activité au présent et ville connectée au futur : le président de Syntec Ingénierie conjugue les enjeux du moment.

La ville connectée sera au cœur du Meet’ING de l’ingénierie, organisé du 13 au 15 octobre. Quels en sont les enjeux ?

La ville connectée est la ville de demain. Une ville dont tous les services (transports, énergie, eau…) et les habitants dialogueront entre eux de manière fluide, avec un objectif commun d’optimisation de la production et de la consommation d’énergie, des circulations, du cadre de vie… Dans le monde, les initiatives sont foisonnantes, et, en France, la ville connectée se construit dans la ville existante, par morceaux. C’est un sujet absolument central pour les responsables des villes et des agglomérations, qui devront garder la main.

Quel rôle peut y jouer l’ingénierie ?

Nos entreprises ne conçoivent pas uniquement des structures, qu’elles soient faites de béton ou de bitume ! L’ingénierie de la construction est présente depuis longtemps dans les réseaux et la connectivité, que ce soit dans les systèmes ferroviaires ou aériens, les transports intelligents, la régulation des bâtiments, l’information des usagers. Nous savons manier l’ensemble de ces capacités. Sur le marché de la ville connectée, l’ingénierie se distinguera et sera reconnue par et pour ses compétences.

Ne craignez-vous pas l’arrivée de géants du numérique qui pourraient « préempter » ce sujet ?

Nous ne nous plaçons pas sur le terrain de la crainte, mais sur celui de l’envie. Pour répondre aux besoins en évolution de nos clients, nous pouvons nouer des alliances ou des partenariats avec des acteurs variés. C’est le cas sur les deux projets récents de simulateurs de la ville durable soutenus par le gouvernement. Par ailleurs, le numérique ne sera pas seul à faire évoluer la ville. La ville connectée aura aussi besoin d’infrastructures et d’ouvrages, toujours mieux conçus, plus efficaces, plus amicaux pour les utilisateurs et l’environnement, plus durables.

En attendant la ville connectée, comment l’ingénierie se porte-t-elle aujourd’hui ?

2015 reste une année difficile. Globalement, l’activité s’est stabilisée à un niveau bas. Mais cette situation est à nuancer suivant les secteurs et les régions. Les infrastructures, qui ont connu une chute brutale l’année dernière, subissent davantage que le bâtiment la baisse des dépenses publiques d’investissement. Au niveau des régions, l’Ile-de-France est la plus dynamique d’entre elles, avec notamment les chantiers du Grand Paris, mais pas seulement. Et, à une autre échelle, l’international est plus dynamique que la France.

Que pensez-vous du projet de réforme des marchés publics ?

Notre principale préoccupation actuelle est le niveau de la commande publique, plus que son cadre juridique, qui n’évolue pas de façon radicale. Sur l’ordonnance publiée cet été, notre sentiment est mitigé. Il y a un progrès vers l’unification des textes, mais cela reste imparfait. Par exemple, les Epic [établissements publics à caractère industriel et commercial, NDLR] de l’Etat pourront continuer à ne pas verser d’avances à leurs fournisseurs. L’ordonnance prévoit aussi qu’une entité dépendant d’une personne publique puisse réaliser jusqu’à 20 % de son activité sur le marché concurrentiel, sachant que pour les 80 % restants, elle peut contracter in house, c’est-à-dire sans mise en concurrence, avec la collectivité dont elle dépend. Ce seuil de 20 % est certes autorisé par la directive européenne, mais il nous semble élevé. Nous plaidons pour que le respect de cette règle soit contrôlé. Il faut que les marchés ainsi conclus soient rendus publics et que la comptabilité des entités concernées soit transparente pour vérifier qu’il n’y a pas de subventions croisées entre activités concurrentielles et non concurrentielles.

Lire l’intégralité de l’interview sur lemoniteur.fr/jachiet

(1) Organisé par Syntec Ingénierie du 13 au 15 octobre, à Paris.

(2) Analyse à lire dans le prochain numéro du « Moniteur ».

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