Entretien

L’histoire au risque de la theorie

Mots clés : Architecte - Architecture - Prix d'architecture

Jacques Lucan vient de publier une somme très attendue – il y réfléchissait depuis une vingtaine d’années, et l’a écrite ces cinq dernières – sur la composition en architecture. Le lecteur parcourt, avec pour vade-mecum les 30 étapes de rigoureuses et claires « leçons », quelque deux siècles d’architecture majoritairement française, depuis les traités de la fin du XVIIIe jusqu’aux plus récentes opérations non-compositionnelles de Sanaa ou Koolhaas.

Ce chemin, qui suit une ligne en gros chronologique – avec une insistance particulière sur le XIXe, qui occupe un tiers du livre -, notre mentor prend le temps de le creuser profondément, avec une extraordinaire érudition, non sans l’émailler de passerelles avec les théories et les œuvres d’aujourd’hui : heureuse et didactique méthode que Jacques Lucan met toujours en œuvre dans ses cours – et imparable moyen de devancer les détracteurs de l’histoire pure comme étant un seul vecteur de connaissance coupée de la réalité.

L’austérité du sujet va de pair avec une mise en pages très dense et sobre, aux nombreuses illustrations soigneusement sélectionnées et disposées ; seul bémol, le caractère étique des notes les rend quasi illisibles, alors que leur rigueur étaie fort utilement celle du texte.

Plutôt que de commenter le livre en détail, ce qui pourrait être fastidieux vu son ampleur, revenons sur le parcours intellectuel de son auteur.

Il est rare que les critiques d’architecture contemporaine fassent preuve d’intérêt pour les théories du XIXe siècle. Comment expliquez-vous cette attention à la relativement longue durée ?

Jacques Lucan : Quand j’ai commencé à enseigner au début des années 1980, le XIXe siècle et les principes de l’Ecole des beaux-arts n’étaient pas absents des cours d’histoire. Certains enseignants d’UP 8 (Belleville) ou UP 3 (Versailles), entre autres, n’avaient pas oublié l’importance de cette période, qu’ils connaissaient d’ailleurs fort bien. Mais il est vrai qu’au cours du XXe siècle, l’architecture du XIXe est devenue un terrain d’investigation plus pour les historiens de l’art que pour les architectes. Pour autant, dans l’ensemble, les connaissances sur l’époque étaient là ; mais elles manquaient d’un angle de vue permettant de leur donner une signification plus large. C’est ce que j’ai fait en les analysant au prisme de la théorie de la composition, afin de rebâtir, en quelque sorte, cette histoire en partie connue. Cela m’a notamment permis de confirmer, avec des arguments nouveaux, l’importance, déjà bien établie, d’un Jean-Nicolas-Louis Durand (1760-1834) ou d’un Julien Guadet (1834-1908), mais aussi de mettre en valeur l’apport théorique, moins connu, d’acteurs comme Jean-Nicolas Huyot (1780-1840) ou Louis-Pierre (1764-1846) et Victor Baltard (1805-1874). Ma relecture de Percier et Fontaine participe de cette même méthode.

Mon goût personnel pour l’histoire générale, de Fernand Braudel à Paul Veyne, m’a convaincu que la prise en considération de la longue durée était fondamentale pour comprendre l’émergence de certains phénomènes. Les événements qui se posent en rupture – et c’est ceux-là que j’ai privilégiés dans le livre, ceux qui apportent...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 192 du 01/11/2009
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