Architecture Technique Aménagement

L’éclosion annoncée de l’agriculture en ville

Au-delà des fantasmes, les projets foisonnent en France, surtout à Paris. Autant de potagers urbains, dont la valeur n’est pas que nutritive.

La croissance urbaine mondiale effrénée véhicule bien des peurs, et la question alimentaire n’est pas la moindre de ces angoisses. Comment nourrir la majorité de l’humanité quand celle-ci vit sur des territoires urbanisés, a priori stériles ? Alors que, depuis des décennies, la production agricole a été chassée hors des villes, on réfléchit donc aux moyens de lui octroyer à nouveau une place. C’est ainsi que l’arrondissement new-yorkais de Brooklyn, qui avait vu disparaître ses cultures maraîchères au profit de l’industrie, passe pour être redevenu un vaste potager grâce aux fermes installées sur ses toits. Cet exemple et ceux d’autres cités nord-américaines, comme Montréal, font désormais saliver le reste du monde, notamment la France. On imagine des toits fertiles et des trottoirs productifs. On rêve même parfois de gratte-ciel superposant, sur 30 à 50 étages, des carrés de salades depuis que Dickson Despommier, aujourd’hui professeur émérite de l’université Columbia de New York, a théorisé avec ses étudiants la création de « fermes verticales » (lire son interview ci-contre). Des esquisses un peu folles, largement reprises par les médias, ont contribué à alimenter le fantasme. L’agence d’architecture parisienne SOA, elle-même, a produit des images alléchantes de tours « fertiles » ou d’immeubles-bananeraies mais, explique l’architecte Augustin Rosenstiehl, « il s’agissait là de cas d’études, qui devaient surtout nous amener à débattre ».

« Paris ne nourrira pas Paris ».

L’idée d’une agriculture urbaine véhicule bien des utopies… Notamment celle l’autosuffisance des villes. « Il est évident que Paris ne nourrira pas seul Paris », prévient, à la mairie, Célia Blauel, l’adjointe à l’environnement. D’autant que la capitale cumule les handicaps : la ville est dense, le foncier est cher, et ses toits, pour l’essentiel, ne sont pas plats. Il n’empêche, Paris, qui dénombre déjà 104 jardins partagés nés de mouvements associatifs, entend passer à une étape plus professionnelle.

Ainsi, la maire-adjointe aux espaces verts, Pénélope Komites, travaille à ce que, d’ici à 2020, « 100 hectares de toitures et de façades soient végétalisés, dont un tiers sera consacré à l’agriculture urbaine. Dans deux ou trois mois, nous lancerons un appel à projets en ce sens et nous sommes en train de localiser des surfaces pour les implanter. Alors, je scrute sans arrêt les toits et les murs… » Des potagers aériens, l’élue en dénombre déjà 18 dans Paris. L’un a été installé dès 2011, dans un objectif de recherche, au sommet de l’école AgroParisTech. Un autre prospère, depuis 2014, sur le toit de la cuisine de l’hôtel Pullman Tour Eiffel – c’est l’une des créations de la jeune société Topager – et il alimente le restaurant de l’établissement en produits fragiles, comme la roquette ou les fleurs comestibles. Un autre encore trône sur le toit d’un immeuble de la RIVP du XIIIe arrondissement : les locataires peuvent y jardiner sur 250 m² depuis 2013…

L’intérêt des grands groupes du BTP.

Cinq nouvelles installations sont annoncées pour les mois à venir, comme cet espace agricole qu’ERDF inaugurera en juin au-dessus de ses locaux du IIe arrondissement, en partenariat avec l’association Veni Verdi. Il y a enfin fort à parier que, parmi les centaines de propositions formulées dans le cadre du grand appel à projets urbains de la mairie « Réinventer Paris », des idées fertiles vont surgir. Dans d’autres métropoles, telles que Nantes et Lyon, des initiatives sont également évoquées.

La mobilisation des citoyens, du politique ou des entreprises publiques est donc manifeste. Mais le sujet suscite aussi l’intérêt de grands groupes du BTP et de l’immobilier. Vinci soutient notamment le travail de la chaire d’écoconception de l’école ParisTech. Quant à Eiffage, après avoir mené un travail prospectif entre 2007 et 2013 au sein de son laboratoire Phosphore, il passe aujourd’hui à un stade plus opérationnel. Dans le programme du futur écoquartier Allar, qui sera livré dans le secteur Euromed 2 à Marseille, fin 2017-début 2018, un volet « agriculture urbaine » a été intégré en collaboration avec la start-up UrbAgri. Par exemple, la cueillette de comestibles sera possible dans les espaces paysagers, et un potager socio-éducatif sera réalisé sur le toit de la résidence intergénérationnelle. Pour Iswann Ali Benali, chargée de mission à la direction du développement durable du groupe, « l’objectif de telles expérimentations est bien d’enrichir le projet urbain en créant de la cohésion autour d’activités ludiques et partagées ».

Des doutes sur la rentabilité.

Si la valeur nutritive des installations d’agriculture urbaine est certaine, puisqu’elles peuvent procurer aux citadins un complément de légumes et fruits cueillis du jour et à pleine maturité, leurs vertus sont en effet bien plus riches. Ces potagers jouent dans le même temps un rôle social, éducatif, environnemental… sans oublier le bénéfice esthétique. Cofondateur de Topager, Nicolas Bel l’admet : « Pour l’instant, on transforme le paysagisme classique en paysagisme comestible. Mais cela demeure du paysagisme. » Pour Augustin Rosenstiehl, de SOA, la démarche a, au minimum, le grand mérite « de recréer un rapport à la nature ».

Il n’est pas exclu, cependant, que quelques installations à but uniquement productif, reprenant les modèles souvent cités des Fermes Lufa, au Québec, ou de l’installation Sky Greens à Singapour, puissent voir le jour à Paris. Il s’agirait alors de serres, mettant en œuvre des techniques hors sol, comme l’hydroponie, à savoir une culture en substrat inerte. Mais la rentabilité financière de tels projets reste à prouver.
« Ce sujet est encore émergent et on ne connaît aujourd’hui pas les chiffres des fermes existantes. On ne sait donc pas encore quel sera le modèle qui fonctionnera économiquement », explique Xavier Laureau, dont le groupe d’agriculture et de paysage Gally est pourtant engagé dans la démarche. Il soutient en effet largement un site expérimental d’agriculture hors-sol, créé en septembre à Saint-Cyr-l’Ecole, dans les Yvelines.
L’agriculture urbaine n’est donc pas une tocade mais bien un sujet devenu incontournable. Toutefois certains rappellent, avec raison, que la vraie source de l’alimentation de la ville ne sera pas sur ses toits mais à ses portes. A la mairie de Paris, Célia Blauel aimerait donc voir « l’Ile-de-France revenir à des productions plus maraîchères ». Pour convaincre les agriculteurs, la capitale a quelques arguments. Ne serait-ce que parce qu’elle sert, chaque année, 30 millions de repas dans les cantines scolaires et les restaurants de ses administrations. Une belle manne, à n’en pas douter.

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« La ferme verticale est devenue réalité »

« Après avoir publié en 2010 The Vertical Farm [NDLR, La ferme verticale , non traduit en français], je vois que l’idée a sauté des pages du livre pour devenir réalité. Puisqu’on peut parler de ferme verticale dès qu’une installation fait plus d’un étage, les exemples sont désormais nombreux, notamment dans de petits pays qui, d’ordinaire, doivent importer la majorité des fruits et légumes qu’ils consomment. Ainsi, bien des fermes sont apparues ces cinq dernières années au Japon. Une multitude de projets sont encore à l’étude dans le monde. Surtout, le fait que de grandes compagnies s’y intéressent, comme Philips qui construit actuellement un équipement de recherche sur son campus d’Eindhoven, aux Pays-Bas, est significatif. Il se crée aujourd’hui des fermes verticales parce qu’il y a de l’argent à gagner à développer une agriculture qui procure des produits sains, cultivés à proximité et en toute sécurité. »

Dickson Despommier, professeur émérite à l’université Columbia, New York.

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Point de vue - « Les modèles développés sont encore expérimentaux »

Anne-Cécile Daniel, ingénieure en horticulture et paysage, étudie les fermes urbaines franciliennes pour AgroParisTech.

L’agriculture urbaine « marchande » prend-elle racine en Ile-de-France ?

Les porteurs de projet sont désormais une trentaine à Paris et dans la petite couronne, alors qu’il y a trois ans les initiatives étaient encore rares. Des associations, des urbanistes, des élus mais aussi des aménageurs et des entreprises de promotion s’emparent du sujet ou commencent, au moins, à y réfléchir sérieusement. Il y a donc bien une volonté de rendre possible une production maraîchère en ville. Mais nous n’en sommes encore qu’au stade de l’innovation, les modèles développés sont expérimentaux, et la question de la rentabilité économique est encore assez peu étudiée. Je précise que l’agriculture urbaine ne vise pas l’autosuffisance alimentaire de la ville, mais contribue plutôt à l’approvisionnement des urbains en produits frais. Surtout, elle a de multiples autres fonctions.

Vous parlez d’ailleurs des agricultures urbaines…

En effet, elles rendent différents services à la ville : elles créent des lieux de convivialité, permettent au citadin de se reconnecter à la nature, participent potentiellement à la protection de la biodiversité, favorisent la création d’îlots de fraîcheur, etc. Par ailleurs, en zone intra-urbaine, les initiatives peuvent être marchandes ou non, comme les jardins associatifs. Enfin, les modes de culture mis en œuvre peuvent être variés : les projets vont de la culture en pleine terre à celle en hors-sol. Et cette dernière peut se faire tant selon des procédés low tech –  en bacs ou en gouttières -, que sous des formes très technologiques, telle l’hydroponie.

On est loin, cependant, des initiatives développées ailleurs dans le monde…

Paris est un cas spécifique, la ville est très dense et « couverte » de toits haussmanniens. Si L’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) a recensé 80 hectares de toitures plates pouvant être végétalisées en 2013, les questions de leur portance, mais aussi de sécurité ou d’accessibilité, restent à régler. Ce contexte n’est pas comparable, par exemple, à celui de Singapour, où les surfaces de terres agricoles sont minimes. Là, il n’y a pas d’autre choix pour satisfaire la demande de produits frais que d’optimiser l’espace. Mais en Ile-de-France, 49 % des terres sont agricoles. Peut-être faut-il s’intéresser d’abord à leur usage ?

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