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L’eclectisme technique de Guillaume Gillet

Mots clés : Analyse de l'architecture - Architecte - Architecture - Concours d'architecture - Culte

Actuellement, à la Cité de l’architecture et du patrimoine*, l’œuvre architecturale de Guillaume Gillet fait l’objet d’une retrospective inédite. L’événement offre l’occasion d’embrasser l’ensemble de l’activité du Premier Grand Prix de Rome dont l’historiographie ne retient comme marquants que trois de ses ouvrages des années 50, alors que l’architecte a bâti jusqu’aux années 70.

Lauréat du Premier Grand Prix de Rome en 1946, Guillaume Gillet a marqué son époque d’une empreinte à la fois flamboyante et inégale. Cas rarissime dans l’histoire de la profession, il parvient à se faire un nom dès la livraison de ses tout premiers projets : l’église Notre-Dame de Royan (1953-1958), le réservoir-marché couvert de Caen-La-Guérinière (1956-1958) et le pavillon de la France (1956-1958) à l’Exposition universelle de Bruxelles. D’emblée, il acquiert une reconnaissance internationale. Claude Parent se souvient : « L’église Notre-Dame à Royan secoua le milieu professionnel. Ces voiles minces en forme de coque traduisant à eux seuls l’expression de la façade, cette utilisation de la concavité, c’est-à-dire de courbures ouvertes vers l’extérieur, cette nervure affirmée qui accrochait la lumière, tout cela était neuf à en paraître incongru, tout cela revendiquait tout refus des chemins connus » (1). Pierre Schœndœrfer souligne avec la même verve : « Le pavillon de la France. Un coup de tonnerre dans l’histoire de l’architecture française. Une structure en porte-à-faux, une silhouette dynamique, des voiles légers à la place des murailles. Tout était novateur et c’était beau. » (2)

Unanime, la réception critique salue l’étonnante modernité esthétique de l’architecture de Gillet qui inaugure une poétique neuve, révélée par l’emploi des technologies constructives d’avant-garde. Or, étrangement, après 1958, l’architecte ne parvient plus à renouer avec le souffle novateur de ses premiers projets. S’il réalise encore des ouvrages de grande qualité, leur conception s’assagit désormais sensiblement, au point qu’elle n’interpelle plus ni la critique ni la profession.

Utiliser les matériaux nouveaux

Pour comprendre l’œuvre de Gillet, il s’agit d’analyser en premier lieu les fondements de sa pensée architecturale. Il les précise notamment à l’heure où s’achève Notre-Dame de Royan : « L’architecture moderne livre un combat incessant d’où résultent des conceptions nouvelles et des esthétiques neuves et inattendues. Les exigences de la vie actuelle posent des problèmes qui non seulement ne s’étaient jamais posés avec tant d’acuité, mais se superposent aux données traditionnelles. Qu’on le veuille ou non, l’architecte est obligé aujourd’hui d’utiliser les matériaux nouveaux. Son rôle est celui de l’artiste imaginatif mais docile et réceptif aux contraintes comme aux données extérieures. Ses qualités poétiques d’invention sont soumises aux lois absolues de la pratique de la réalisation. » (3)

Gillet se revendique comme résolument moderne. Pour lui, cela implique la prise en compte raisonnée de la tradition et la nécessité d’employer matériaux et technologies innovants. C’est l’ingénieur centralien Bernard Laffaille (1900-1955) qui lui permet de leur donner corps à travers l’emploi concret des voiles minces en béton armé, des surfaces gauches réglées et autres couvertures pré-tendues ou suspendues. Autant de concepts structuraux mis au point par l’ingénieur depuis l’entre-deux-guerres. Gillet a maintes fois souligné que sa rencontre avec Laffaille avait été décisive, qu’avec lui, il avait appris tous les principes d’une architecture moderne. Il s’agit là d’une clé de lecture essentielle de son œuvre car, si l’on observe sa production monumentale, on remarque qu’elle exploite tous les principes techniques inventés par l’ingénieur.

L’architecte et l’ingénieur partageaient les mêmes conceptions de l’art de bâtir, et leur connivence intellectuelle a indubitablement été confortée par le fait qu’ils ont suivi les cours du même architecte, Edouard Arnaud. Ce dernier, professeur de construction à l’école des Beaux-Arts et chargé du cours d’architecture à l’école Centrale y dispensait, en effet, rigoureusement le même enseignement. A ce titre, l’historien Jean-Pierre Epron indique que : « Le cours d’Arnaud énonce les principes de la bonne construction : ils ne diffèrent en rien des principes de l’architecture elle-même. Il est l’expression la plus aboutie de l’éclectisme technique. De façon explicite, Arnaud considère le projet d’architecture comme la référence pour gouverner la construction. Le projet énonce le principe de construction de l’édifice : murs, ossatures, fondations et couvertures forment une structure, un système. Les contraintes du programme forment la théorie du projet. La hiérarchie à donner aux contraintes n’enferme le projet dans aucun a priori. L’architecture et la construction fusionnent dans la logique du projet [.]. Il ne considère pas que la rationalité de la conception réside dans le fait de montrer la structure mais dans la manière dont elle est adaptée aux contraintes du projet. » (4)

On comprend dès lors la variété des solutions constructives – construction à pied d’œuvre ou emploi de systèmes structuraux industrialisés et préfabriqués – ainsi que la diversité des matériaux que Gillet a utilisés comme le béton armé, le bois, le métal, etc. L’architecte ne s’inscrit pas pour autant dans la tradition rationaliste française et n’appartient donc pas au cercle des disciples d’Auguste Perret.

Gillet et Laffaille se rencontrent en 1953. Ensemble, ils élaborent la première commande directe de l’architecte : un théâtre à Valenciennes. L’innovation technique et formelle caractérise déjà le projet par l’emploi d’un fin voile de béton armé suspendu, configuré en « selle de cheval ». Mais le programme n’étant pas réalisé, c’est à Royan que les deux créateurs vont pouvoir concrétiser leurs conceptions.

Innovation technique et formelle

Pour saisir les rôles de l’architecte et de l’ingénieur qui collaborent étroitement dès les premières esquisses, il faut bien comprendre qu’à l’heure où Gillet reçoit la commande de l’église, il est inconnu comme professionnel, n’a pas encore construit et ne maîtrise en rien la technique des voiles béton, connaissance qu’il ne saurait avoir acquise à la Villa Medicis. Tout ce savoir lui est évidemment apporté par Laffaille qui, a contrario, est au faîte de sa carrière et jouit d’une renommée internationale ; il a bâti, depuis les années 1920, de nombreux programmes en voiles de béton armé. A ce titre, la similitude entre le parti du sanctuaire et le projet que Laffaille met au point un an auparavant, en 1953, pour des silos portuaires au Caire prouve, sans conteste, qu’il est l’auteur de l’idée initiale reprise pour l’élaboration de Notre-Dame.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard. La municipalité de Royan octroyait à l’architecte un budget calculé sur les dommages de guerre tout en imposant la réalisation...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 192 du 01/11/2009
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