Enjeux Paul Chemetov

« L’architecture est toujours polémique »

Mots clés : Architecture

Acteur engagé, bretteur redoutable et témoin vigilant de son époque, l’architecte livre ses réflexions d’une vie.

Vous avez pris une part active aux groupes de réflexion mis en place pour la Stratégie nationale pour l’architecture. Le projet de loi relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine poursuit son parcours devant le Sénat. Cette loi est-elle utile ? Est-elle suffisante ?

Oui, la loi est nécessaire mais pas encore suffisante. En France, les architectes s’occupent du tiers de la production bâtie. Une situation unique dans l’Europe civilisée ! Aux Pays-Bas, en proportion, le même nombre d’architectes assure la moitié du marché. La question du seuil de recours obligatoire à l’architecte est une ânerie : pourquoi ne pas l’avoir supprimé pour rendre l’architecture accessible à tous et endiguer la marée des pavillons juste en dessous du seuil, qui défigure le territoire ? Les concours sur présélection sont dans une impasse : comment éviter, quand 300 candidats postulent pour la moindre opération, que les quelques concurrents ne soient désignés par hasard ou connivence ? Enfin, comment donner davantage de travail aux architectes en trouvant la parade qui permettrait que des micro-agences ne soient pas en lice face à des mastodontes sur le plus petit concours ? Un Français pourrait-il être retenu pour un projet public au Japon ? Les règles de la commande publique exigent une réciprocité entre les pays, sinon c’est de la soumission. Tout ça se discute, on n’a pas besoin de réunir le Parlement en congrès à Versailles pour ça ! La loi doit dire l’essentiel, le reste est d’ordre réglementaire.

Mais alors, la loi de 1977 ne suffisait-elle pas ? En fallait-il une autre ?

La loi de 1977 a été mise à mal par la question du seuil. Est-ce qu’à 38,9 °C on est en bonne santé et à 39,1 °C on est malade ? Cette bizarrerie fait qu’on produit 100 000 maisons sur catalogue dans le pays par an. La France que j’ai connue, avec ses architectures vernaculaires, a vu ses paysages se décomposer, mités par des colonies de pavillons. Il y a deux personnages très puissants en France : le président de la République et le maire. Comment voulez-vous, dans une petite commune rurale, qu’un maire refuse un permis de construire à l’un de ses administrés ? On bousille des terrains agricoles parmi les plus fertiles d’Europe pour y faire des lotissements. Le projet de loi réaffirme la liberté de la « création » architecturale. Je préférerais le terme d’« invention » : les architectes élaborent des projets, ils transforment les matériaux, les usages. Le projet architectural crée une situation nouvelle, elle-même transformable, qui met tout l’ensemble en mouvement, à la manière des mobiles de Calder qu’un souffle de vent anime en entier.

Votre immeuble de logements à Courcouronnes (Essonne) a été démoli. Vos bâtiments à Vigneux-sur-Seine (Essonne) sont menacés. Le patrimoine récent est malmené, pourquoi une telle désinvolture du ministère de la Culture ?

Je crois qu’on vit encore sous l’influence de Prosper Mérimée : le patrimoine, c’est ce qui est ancien, ce sont les vieilles pierres. Autrefois, les architectes bâtissaient des cathédrales, des châteaux et des prisons. Aujourd’hui, en démocratie, ils s’occupent de tout et la masse bâtie construite est devenue considérable et dépasse la masse existante. Notre attitude envers ce patrimoine contemporain a changé qualitativement parce que celui-ci a changé quantitativement. Il faut parvenir à traiter cette nouvelle donne. Schématiquement, le label « patrimoine du XXe siècle » (et du XXIe) est un label glissant sur cent ans : aujourd’hui, tout ce qui est antérieur à 1916 est soit inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, classé, ou bien tombe dans le domaine public. Ce délai est suffisant pour, par exemple, faire le tri entre Perret et ses épigones. On inscrit, on peut aussi conserver et transformer. Le problème est que la dernière session plénière de désignation des bâtiments pour le label a eu lieu… en 1975. Pour revenir à l’affaire de la halle de Fontainebleau de Nicolas Esquillan, sa destruction, fin 2013, a été une erreur tragique ! Il y avait une seule halle d’Esquillan en France, il fallait absolument la préserver ! Avec Marc Mimram et Roland Simounet, j’ai contribué à protéger la halle du Boulingrin de Reims : tout le monde s’en félicite aujourd’hui, mais le maire de l’époque nous vilipendait ! On ne peut pas tout protéger pour autant. Il faut être capable d’analyser la valeur des choses pour les préserver en l’état, les transformer ou, si on doit les abattre, les documenter, les photographier, etc.

On commémore les 20 ans de la disparition de François Mitterrand. Quel regard rétrospectif portez-vous sur les grands travaux qu’il a impulsés ?

J’ai participé à cet âge d’or en remportant, avec Borja Huidobro, deux de ces grands chantiers présidentiels, sur concours ouvert. Cent trente-sept candidats pour le ministère des Finances à Bercy, dont quatre finalistes, et une soixantaine pour le Muséum national d’histoire naturelle, dont six finalistes. L’intuition de Mitterrand, plutôt audacieuse, était qu’il fallait donner de nouveaux monuments à une ville qui pourtant n’en manquait pas. Toute époque doit marquer son temps, au besoin en réinvestissant par de nouveaux bâtiments des situations déjà construites, comme la pyramide de Pei pour le musée du Louvre. La politique devrait aujourd’hui porter une telle vision. Elle ne peut pas se réduire au seul gouvernement des choses. Quant au coût de ces travaux : Bercy a coûté ce qui était prévu et au Muséum, nous avons rendu cinq millions de francs à l’Etat !

Aujourd’hui, la commande publique est rognée par les PPP, la commande privée s’étend à des quartiers de ville, l’époque a bien changé…

Il est certain que, compte tenu de l’ampleur de ce qui doit être construit, les logements notamment, il faut travailler en économie mixte, publique-privée. Mais la maîtrise d’ouvrage urbaine, elle, doit rester publique. Quand je vois des quartiers entiers devenir, de fait, des gated communities… Notre agence rénove actuellement l’ancienne université de Bordeaux, une architecture ordonnée, avec de très beaux parements en béton et cailloutis de marbre rose. Nous intervenons avec Bouygues en conception-construction-maintenance, mais la maîtrise d’ouvrage, elle, est publique.

La Cité de l’architecture expose, jusqu’à la fin février, une rétrospective sur l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA), auquel vous avez appartenu. L’AUA a-t-il fait école ?

L’AUA a formé des centaines de personnes. Nos élèves ou nos jeunes associés font partie du gratin de l’architecture française. L’AUA a été formateur à une époque où les écoles d’architecture étaient coupées du réel. La commande coulait à flots, les procédures d’attribution directe des marchés étaient simples en ce temps-là. Une commande en entraînait une autre. Loiseau et Tribel gagnaient un concours de 3 500 logements pour la Caisse des dépôts, réservé aux moins de 35 ans. On leur faisait confiance. Nous étions dix architectes, une vraie force de frappe ! C’était une coopérative : un homme une voix. C’était aussi un atelier de formation réciproque, même dans nos affrontements entre Kalisz, Ciriani ou moi-même, on se nourrissait les uns des autres, et nous avons progressé ensemble. Le système des concours avec présélection des équipes a fait exploser l’AUA. Mais je crois que l’AUA a fait école : quand je vois des collectifs comme Plan 01, par exemple, il y a retour à un système plus solidaire. Aujourd’hui, à peine 10 % des architectes en France ont un embryon de structure. Comment voulez-vous qu’une profession effilochée à ce point se forme et se confronte, alors qu’elle fait face à des « machines de guerre » hollandaises ou allemandes ? La profession est trop parcellisée.

Vous évoquez les confrontations au sein de l’AUA. Le débat architectural existe-t-il encore en France ?

La presse architecturale est faible en France. Le débat existe toujours, mais il est moins vif, même si vos journaux y contribuent. Le système nivelle. Ce n’est pas parce que Portzamparc et Nouvel ont eu le Pritzker que tous l’ont. Trop d’architectes actuels ont un profil en « goutte d’huile » sur bien des sujets. Ils veulent bien montrer de belles images, des façades ravissantes, mais leurs plans sont inhospitaliers. Le système des concours fait qu’on choisit sur l’imagerie, et qu’on évacue le débat. Le système des concours à la Suisse, dont je suis chaud partisan, fait que chacun répond à la question sur un mètre carré de papier et va à l’essentiel. On ne commence pas par dessiner un contour. C’est l’architecture qui donne sa forme à des normes et à des fonctions.

En 2016, et le rapport de la Fondation Abbé-Pierre qui vient de paraître le confirme, la question du logement pour le plus grand nombre n’est toujours pas résolue. Pourquoi ?

Honnêtement, je n’ai pas de réponse. Il a manqué l’an dernier en région parisienne 10 000 logements, alors qu’en 1973 on en construisait 525 000 en France ! Même en proche banlieue, on voit des appartements à 4 500 euros le m2 et plus ! Quelle famille a encore les moyens de se loger ? Dans toutes les métropoles, le manque de logements est cruel. C’est pourtant un bien solvable, durable, hypothécable. Une infinité de malheureux est prête à payer un loyer. Pourquoi un pays aussi riche que le nôtre est-il incapable de répondre à cette attente ? En France, le logement est cher à produire. Il faut agir sur la question du foncier, ne pas le gaspiller, le recycler, faire la ville sur la ville. Ce qui a été occupé doit être réoccupé. Les friches sont le terrain d’élection de la ville de demain. Quand vous voyez que, dans un arrondissement parisien périphérique, on est déjà à 3 000 euros/m2 rien que pour le foncier ! Cela mobilise des sommes qui seraient utiles pour construire. La réflexion doit aussi porter sur les plans : l’architecture doit être habitable. On ne peut pas faire des trois-pièces de 55 m2 ! L’homme des villes a besoin d’espaces. Un logement sans jardin, sans terrasse ou très grande loggia est invivable en ville.

En 2009, vous étiez coprésident du comité scientifique de l’Atelier international du Grand Paris (AIGP). Qu’est devenu ce projet avec une Métropole du Grand Paris qui a un président, mais pas de bureaux et un budget en berne ?

Nicolas Sarkozy, qui dresse en ce moment le bilan de son action, devrait insister sur le Grand Paris. Je ne sais pas qui lui a soufflé l’idée, mais elle a pris bien du monde à contre-pied. C’était une idée évidente pourtant ! Pour le Grand Paris, tout le monde s’accordait sur une affaire à 100 milliards d’euros à engager sur dix ans : un tiers pour les transports, un tiers pour les équipements, un tiers pour le logement. Le problème, c’est qu’on n’a pas le carburant pour faire décoller la fusée, et que ce qui est annoncé est très en retrait par rapport à ce que laissaient espérer les premiers travaux. C’est décevant. Paris est une ville-monde, la première destination touristique, ça mérite tout de même des investissements ! L’AIGP a travaillé sur des fragments, il faut à présent relier ces études. La France a les moyens de s’offrir la ville-monde qui en fera un pays-monde. Etre la 5e ou 6e puissance mondiale crée des obligations. Mais où est le grand dessein ? La parole politique est ici défaillante. Le politique, comme l’architecte, doit proposer un projet. L’architecte qui ne me parle que de son chiffre d’affaires ne m’intéresse pas.

Vous êtes connu comme polémiste et pour vos prises de position. L’exposition sur l’AUA est titrée : « Une architecture de l’engagement ». Cet engagement est-il nécessaire ?

Oui. Le projet s’inscrit dans la ville et la société. Il donne forme aux choses, il anticipe, il propose une vision. L’AUA a donné forme aux programmes même les plus humbles. C’était un engagement, si vous acceptez, comme je le crois, que l’architecture et l’action publique transforment le monde. J’ai un engagement politique non partisan, même s’il l’a été par le passé. Pour ma génération, qui a connu la Seconde Guerre mondiale, on était un salaud ou on était du bon côté, gaulliste ou communiste. J’ai été formé dans un milieu violemment antagonique. J’en ai gardé le goût pour la polémique. De toute façon, mon architecture est toujours polémique, dans les assemblages des matériaux, par ses références. Au Muséum, ce qui est vieux est vieux, ce qui est neuf est neuf. Il y a sans arrêt ce titillement. Les architectes de ma génération sont aujourd’hui retraités. Les plus jeunes sont à la peine. On ne devient vraiment architecte qu’à 40 ou 50 ans. J’observe parmi eux des réalisations et des écrits qui font sens, je pense à Ballot et Franck ou bien à Eliet et Lehmann, parmi d’autres.

Vous avez 87 ans. Songez-vous parfois à la retraite ?

Cela n’a pas de sens ! Si ma tête allait moins bien, si je devenais incapable de dessiner ou de penser, sans doute… C’est comme le vélo : si j’arrête de pédaler, je tombe. Je vais vers ma fin, mais je préfère mourir à la barre du navire ! Les jeunes qui travaillent ici poursuivront notre travail, ils ne me ressusciteront pas, mais demain leur appartient !

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Un long parcours en 8 dates

1928 : naissance à Paris.
1959 : diplômé des Beaux-Arts.
1961 : rejoint l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA).
1980 : lauréat du Grand prix national de l’architecture.
1982 : lauréat, avec Borja Huidobro, du concours pour la construction du nouveau ministère des Finances, à Bercy.
1988 : lauréat, avec Borja Huidobro, Pontus Hultén et René Allio, du concours pour la rénovation de la galerie de zoologie du Muséum national d’histoire naturelle, qui devient la Grande galerie de l’évolution.
2007 : crée l’AUA Paul Chemetov.
2015 : membre de la mission chargée de jeter les bases de la Stratégie nationale pour l’architecture.

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L’AUA en catalogue

La Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris) consacre, jusqu’au 29 février, une rétrospective à l’AUA (1960-1985). L’exposition s’accompagne d’un catalogue coédité avec les éditions Dominique Carré. Un ouvrage collectif dirigé par Jean-Louis Cohen et Vanessa Grossman.

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