Enjeux Fleur Pellerin

« L’architecture doit s’ancrer dans la vie des Français »

Mots clés : Architecture - Gouvernement - Manifestations culturelles

Le 20 octobre, la ministre de la Culture a analysé, en exclusivité pour « Le Moniteur », les enjeux de sa Stratégie nationale pour l’architecture.

Vous venez de présenter les 30 mesures de la Stratégie nationale pour l’architecture, dont certaines ont d’ores et déjà été introduites dans le projet de loi Liberté de création, architecture et patrimoine. Lorsque vous avez engagé ce chantier il y a un an, quelle était votre volonté ?

La politique de l’architecture relève du travail conjoint de plusieurs ministères : la Ville, le Logement, l’Environnement et donc la Culture. Mais en prenant la tête de ce ministère en août 2014, j’ai pu constater qu’elle faisait figure de parent pauvre. La valeur ajoutée de l’architecture pour redessiner notre quotidien, aussi bien que les difficultés économiques auxquelles ce secteur est aujourd’hui confronté, y étaient insuffisamment prises en compte. A l’époque, plusieurs rapports parlementaires venaient d’être remis, comme l’important travail sur la création architecturale mené par Patrick Bloche dans le cadre de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale. Je souhaitais donc que l’on saisisse cette opportunité pour définir les contours d’une véritable politique publique du ministère de la Culture et de la Communication en faveur de l’architecture. La réflexion a été lancée avec les premiers concernés – architectes, maîtres d’ouvrage, enseignants et étudiants – pour que l’on puisse rapidement aboutir à des mesures. C’est aujourd’hui le cas [voir encadré ci-contre].

La sensibilisation du public représente un volet majeur de cette Stratégie. Pourquoi est-ce nécessaire ?

Je suis très attachée à l’idée que l’architecture n’est pas faite que de grands gestes. Bien sûr, les inaugurations récentes du MuCEM, de la Philharmonie de Paris, de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, de la Fondation Louis-Vuitton ont été des événements importants, et ces bâtiments sont des éléments majeurs qui participent de l’attractivité de nos territoires. Mais l’architecture doit davantage s’ancrer dans le quotidien des Français. Sa vocation première est, je le crois, de redonner du sens à l’espace dans lequel nous habitons. Elle peut bien sûr apporter beaucoup en matière d’esthétique, mais aussi en termes de qualité de vie et d’environnement. Il nous faut le prouver au grand public, aux enfants notamment, mais aussi aux donneurs d’ordre que sont les élus, les agents des collectivités territoriales ou des organismes tels que les offices HLM, les promoteurs. C’est le sens des campagnes de sensibilisation dans les écoles ou des formations que nous souhaitons mettre en œuvre, mais aussi de la Journée nationale de l’architecture, dont la première édition aura lieu à l’automne 2016.

En quoi cet événement sera-t-il différent des Journées européennes du patrimoine qui d’ailleurs, cette année, portaient sur la création contemporaine ?

Je souhaite que cette journée, dont il reste encore à trouver le nom définitif, permette la mise en valeur du métier et du rôle de la discipline dans la société, plus encore que celle des œuvres. La Journée nationale pourra être l’occasion de portes ouvertes dans les écoles, les agences, les entreprises afin que le grand public puisse dialoguer avec les professionnels et comprendre comment ceux-ci conçoivent puis construisent leurs projets, comment ils y intègrent les problématiques sociales, urbaines, environnementales, énergétiques… J’aimerais qu’il y ait un élan de tous autour de cette journée et que les architectes s’en emparent, car ce n’est pas à moi de décréter la manière dont ils doivent montrer leur travail.
Et je suis persuadée que c’est le bon moment car l’intérêt du public est très fort pour l’architecture, le design, sans doute parce qu’il a aujourd’hui un retour d’expériences. Ainsi, quand je me rends dans des villes comme Boulogne-sur-Mer, où des quartiers de logements sociaux ont fait l’objet de travaux de rénovation menés par l’Anru, ou en d’autres lieux dans lesquels les maîtres d’ouvrage ont vraiment joué le jeu d’une architecture du quotidien, je constate que les habitants ont le sentiment d’être respectés. Ils sont fiers de leurs logements, de leurs équipements de proximité.
Pour soutenir encore cet intérêt, j’aimerais beaucoup développer une chose qui paraît toute simple : une cartographie participative de cette architecture du quotidien. Tout un chacun pourrait ainsi, via une application, signaler un bâtiment qu’il trouve réussi, où il apprécie de vivre. Je pense qu’au-delà des grandes campagnes de communication traditionnelles, il faut s’appuyer sur les nouveaux médias, les réseaux sociaux pour valoriser le rôle et le travail des architectes dans notre espace de vie.

Mais comment convaincre que faire appel à un architecte n’est pas un luxe ?

Beaucoup de nos concitoyens pensent en effet encore que l’intervention de l’architecte est synonyme de renchérissement du coût du chantier. Il nous faut donc leur démontrer la valeur ajoutée de l’architecture : esthétique mais aussi fonctionnelle et financière. C’est la raison pour laquelle je lance, dans le cadre de la Stratégie, une mission sur la valeur économique de l’architecture. Il s’agira de mesurer quels bénéfices il y a, pour un particulier qui fait construire sa maison mais aussi pour une entreprise, une ville ou un promoteur, de faire le choix de la qualité architecturale.

Le projet de loi, qui a été adopté en première lecture par les députés début octobre, prévoit un abaissement à 150 m² du seuil de recours obligatoire à un architecte. Mais pourquoi ne pas le supprimer totalement ou envisager son abaissement progressif ?

Il faut être conscient que ce projet de loi, comme toute politique de l’architecture, concerne une multiplicité d’acteurs et, déjà, abaisser ce seuil à 150 m² de surface de plancher suscite des oppositions extrêmement fortes. Celles-ci l’auraient été davantage encore si nous avions proposé la suppression du seuil.
Alors il nous faut être ambitieux mais aussi pragmatiques. La discussion à l’Assemblée a représenté une belle victoire mais ce n’est qu’une première étape. Je me prépare à la deuxième lecture, au Sénat, au tout début de 2016. Sur ce point aussi, la sensibilisation du public sera essentielle.

Si cet abaissement du seuil, par exemple, est inscrit dans le projet de loi, d’autres mesures de la Stratégie nationale en revanche ne le sont pas. N’auront-elles pas moins de poids ?

Ce qui relève du domaine de la loi ou non ne se détermine pas de manière totalement aléatoire. Les champs législatif et réglementaire sont précisément définis par les articles 34 et 37 de la Constitution. Sont donc inclus dans le projet de loi les éléments de la Stratégie qui en relevaient. Par conséquent, beaucoup d’autres mesures feront l’objet de décrets ou d’arrêtés du ministère de la Culture. Ce sera, par exemple, le cas des dispositifs qui encourageront les particuliers à faire à appel à un architecte pour des constructions de moins de 150 m² ou encore de la possibilité donnée aux étudiants d’effectuer le stage de validation de HMONP non plus uniquement en agence mais aussi dans le reste de l’univers de la maîtrise d’œuvre : par exemple collectivités, offices HLM ou Stap. Pour être mises en œuvre, ces dispositions devront donc être portées par une volonté politique forte. Or, je suis particulièrement déterminée.

La Stratégie nationale pour l’architecture prévoit également la tenue d’Assises du BIM. Pensez-vous que la maquette numérique doive devenir obligatoire ?

Je ne le souhaite absolument pas. Rendre le BIM obligatoire ne serait pas équitable. Toutefois, l’enjeu est majeur et je souhaite qu’on puisse réfléchir à la façon dont on pourra intégrer les nouvelles technologies dans le travail de conception et de réalisation avec les étudiants, les chercheurs, les architectes, les maîtres d’ouvrage et tous ceux qui sont intéressés à cette question. Là est l’objectif de ces assises, qui auront, elles aussi, lieu en 2016.

Qu’en est-il du concours d’architecture, sur lequel des menaces ont récemment pesé ? Ce sujet ne relève pas de votre seul ministère…

Il est maintenu. Nous nous sommes battus pour cela et l’ordonnance marchés publics du 23 juillet dernier a bien réaffirmé son principe. Il n’est pas question non plus d’en lever l’anonymat. La possibilité d’un dialogue entre le donneur d’ordre et les architectes a été introduite dans le projet de loi Liberté de création, architecture et patrimoine, mais cette discussion ne pourrait intervenir qu’à un stade avancé de la procédure. Cette phase de débat, qui doit encore être précisée, peut en effet enrichir le projet.

Vous avez aussi à cœur de soutenir les talents français à l’export…

Je suis en effet persuadée que nos talents, qu’ils soient jeunes ou confirmés, ont toutes les compétences requises pour être davantage retenus dans des concours internationaux. Aujourd’hui, dans certains pays à forte croissance, on construit un musée par semaine et la demande de logements neufs pour satisfaire des classes moyennes émergentes est impressionnante. Avec Matthias Fekl, le secrétaire d’Etat chargé du Commerce extérieur, nous voulons être en mesure de proposer nos savoir-faire à ces pays bâtisseurs. Nous savons très bien le faire pour nos entreprises du BTP, il faut aussi apprendre à exporter notre architecture et ainsi non seulement rééquilibrer la balance commerciale de ce secteur, mais faire rayonner plus encore notre architecture. Certains de nos architectes sont déjà de grandes figures à l’international, mais je suis déterminée à ce que la création française, et notamment la jeune création, soit encore plus largement reconnue.
Nous allons d’ailleurs réaliser un livret qui puisse offrir un panorama des réalisations récentes les plus intéressantes en matière de logements ou d’équipements en France. L’idée n’est évidemment pas d’en faire une bible et ce document sera évolutif, mais j’aimerais beaucoup que le président de la République puisse l’emporter avec lui quand il se déplace dans des pays à fort développement et l’offrir, par exemple, aux maires de grandes villes. J’entends en tout cas que ce guide soit près pour le prochain Mipim, en mars 2016, où nous aurons d’ailleurs un très beau stand.

Puisque nous en sommes au calendrier des prochains événements, y aura-t-il un Grand prix national d’architecture cette année ?

2016 me semble une date plus réaliste. Et je m’engage à ce que ce prix ait lieu car, tout comme les autres prix, il n’est pas que symbolique. Ces événements participent, eux aussi, à mettre en valeur le talent des architectes et leur indispensable apport à notre quotidien. Le prix sera ainsi accompagné d’une exposition, d’une publication et d’une master class du lauréat.

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ENCADRE

La Stratégie en 6 points (et 30 mesures)

Sensibiliser le grand public, les scolaires et les professionnels (lancer un événement annuel, former les fonctionnaires…)
Promouvoir l’architecture récente et soutenir les interventions sur le bâti existant (valoriser la rénovation urbaine des quartiers par l’architecture, labelliser le patrimoine de moins de 100 ans…)
Renforcer le triptyque « formation-recherche-profession » (évaluer le dispositif HMONP, créer un statut d’enseignant-chercheur…)
Affirmer les missions de l’architecte et inciter les donneurs d’ordre (abaisser le seuil de recours obligatoire à 150 m² et faciliter l’obtention du permis de construire en deçà de cette surface, instaurer le recours obligatoire à l’architecte dans les projets de lotissements…)
Soutenir le développement des agences (affirmer la valeur économique de l’architecture, faciliter l’accès à la commande des jeunes agences, mesurer les enjeux du BIM, développer l’export…)
Favoriser l’innovation (autoriser certaines dérogations pour permettre l’expérimentation et davantage de qualité architecturale…)

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