Référence

Jean Bossu Le centre commercial d’Orleansville

Mots clés : Analyse de l'architecture - Architecte - Architecture - Manifestations culturelles - Produits et matériaux - Rénovation d'ouvrage - Urbanisme commercial

Personnalité atypique de la scène architecturale française de l’après-guerre, Jean Bossu construit à Orléansville en Algérie (1), le Centre commercial Saint-Réparatus entre 1955 et 1964. Edifiée dans le cadre de la reconstruction de la ville consécutive au tremblement de terre de septembre 1954, dans le contexte instable de la guerre d’Algérie, achevée deux ans après l’indépendance, cette réalisation singulière est entièrement détruite par un violent séisme à l’orée des années quatre-vingt. Très remarquée en son temps par la critique architecturale et aujourd’hui presque oubliée, cette opération mérite pourtant d’être redécouverte tant elle pose, à l’époque, de questions disciplinaires et combine exigences modernes, souci d’urbanité et réponses contextuelles, en particulier climatiques et culturelles.

Située à une cinquantaine de kilomètres de la mer, à mi-chemin entre Oran et Alger, Orléansville est dans les années 50 et 60 un carrefour agricole. Les 9 et 10 septembre 1954, un séisme ravage presque entièrement la ville et dévaste un immense territoire de la vallée du Chéliff. Face à l’ampleur du drame, un plan de reconstruction est dressé sous l’autorité de Jean de Maisonseul, directeur du Service départemental de l’urbanisme de la région d’Alger, ami de Le Corbusier et membre du « groupe CIAM Alger ». En juillet de l’année suivante, Jean Bossu obtient le poste d’architecte en chef de la reconstruction de la ville ainsi que la commande du Centre commercial Saint-Réparatus.

Cette première commande algérienne réalise un des vieux rêves de l’architecte – construire en Algérie – formulé lors de sa découverte du pays à la fin des années trente lors de son service militaire et à l’instigation de Le Corbusier qui l’avait envoyé relever l’architecture vernaculaire de la vallée du M’zab.

Le plan de reconstruction de la ville étant déjà arrêté au moment de sa nomination, le rôle de Bossu va consister à tenter de donner une cohérence architecturale à la reconstruction, exprimée sous la forme d’un cahier de morphologie remis dès février 1956 à l’ensemble des architectes d’opérations. Ce document, qui présente plusieurs dispositifs liés à la définition des façades et des sols urbains, ne sera véritablement respecté que par l’architecte lui-même qui en fera l’une des bases de la conception de son opération Saint-Réparatus, dont les premiers plans détaillés – fixant l’essentiel de ses intentions – sont dressés dès septembre 1955.

Paysage rouge

Sur un territoire d’un peu plus de 2,5 hectares, au profil déclive vers l’oued Chéliff, Jean Bossu dispose trois bâtiments de plans très différents. Réparatus 1, le plus modeste et premier construit, est composé sur la base d’un plan carré et surmonté en partie d’une coupole centrale. En plus des commerces et logements, courants à tous les édifices, il abrite un hôtel et un supermarché. Réparatus 2 adopte un plan en T caractéristique qui oriente sa barre horizontale vers la vallée. Réparatus 3, le plus important et dernier réalisé, occupe un quadrilatère de 100 x 110 m qui reçoit le marché couvert, cœur de l’opération.

La relation au territoire semble avant tout avoir inspiré l’architecte : « Mon premier contact avec cette ville m’incita à la traduire, non pas en blanc, mais en rouge ; le site devait l’avaler. J’eus la certitude que cette ville devait faire du mimétisme plutôt que claquer sous le soleil. (2) »

Préconisé dans le cahier de morphologie, l’usage du « produit rouge » (en réalité de la terre cuite) se révélera un élément puissant de distinction de l’opération Saint-Réparatus. Au-delà de ce premier dialogue avec le site, l’architecte imagine également l’inverse en invitant le paysage de la vallée du Chéliff dans son architecture : « Il fallait faire face à ce paysage qui vous tombe sur le dos, et qui vous tombe sur les yeux. »

Ce paysage, Jean Bossu va s’attacher à le « prendre par tous les moyens », profitant de la présence imposée du marché couvert pour créer en toiture de celui-ci une place suspendue qui ouvre tout son côté nord sur la vallée du Chéliff. Il implante les ruelles en pente qui desservent les logements pour offrir ce paysage lointain en perspective, disposant vers lui des ouvertures plus nombreuses. Puis, ce sont surtout les exigences du climat qui mobilisent l’architecte. Pour s’en protéger ou en profiter, Bossu dote son opération d’une série de dispositifs complémentaires, souvent inspirés de son observation des habitats traditionnels d’Afrique du Nord plutôt que des solutions contemporaines imaginées par la modernité. De vastes portiques sont installés le long des espaces publics qui protègent les circulations piétonnes et les commerces en retrait des façades. Ils interprètent ceux, particulièrement nombreux, laissés en Algérie par la succession des occupations humaines : colonnades romaines dont des traces subsistent à Timgad ou Tipaza, galeries couvertes construites par les Ottomans dans les nombreux palais d’Alger ou encore les arcades du front de mer réalisées par Charles Frédéric Chassériau au XIXe siècle. Les dessertes des logements sont assurées par des ruelles piétonnes suspendues, très étroites : sortes de couloirs à ciel ouvert qui permettent la ventilation traversante des logements et sont toujours partiellement dans l’ombre du fait de leur petitesse. Elles sont la réinterprétation directe des venelles de la Casbah d’Alger, des villes du M’zab ou des souks de Damas, d’Alep et du Caire. Dans tous les logements, à double orientation, se trouvent des patios, accompagnés de terrasses suspendues privatives.

Constatant que « le climat des plateaux, continental, sec, chaud et froid, donne priorité à l’isolation car la chaleur, ne pouvant être évacuée par ventilation naturelle, doit être arrêtée au niveau des façades », Jean Bossu cherche à faire de celles-ci de véritables « brise-chaleur ». Dès lors, elles sont conçues épaisses, composées à partir de quelques éléments de remplissage en terre cuite, soit isothermes, sorte de briques creuses de 30 x 30 cm spécialement conçues pour l’opération, soit creux et plus petits, de 15 x 15 cm. Ces derniers, laissés vides, vitrés ou « fourrés » de ciment blanc sont combinés pour former des claustras et des ventilations. Les baies, toutes identiques, sont réduites au format 90 x 90 cm de manière à minimiser l’impact possible de l’effet de serre. Chaque local possède une ou deux de ces ouvertures ainsi qu’une rangée haute et basse de claustras.

Ces trois édifices de l’opération sont implantés dans la continuité ou le prolongement...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 200 du 01/10/2010
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