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FACE AU DURABLE

Mots clés : Aménagement paysager - Architecte - Architecture - Démarche environnementale - Développement durable - Energie renouvelable - Innovations - Maîtrise d'ouvrage - Rénovation urbaine

D’un rencontre fortuite dans le tgv, est issue cette conversation sur l’impact des normes environnementales sur le projet d’architecture, face à face qui s’est poursuivi à la rédaction d’amc. Marc Mimram et Nicolas Michelin échangent leurs points de vue – qui se rejoignent souvent – sur les dispositifs réglementaires, la manière de s’en dégager, de les détourner et d’imaginer des solutions innovantes ou décalées qui laissent place à l’architecture.

Marc Mimram : Nous constatons que désormais tout est durable : les produits, les bâtiments, etc. Le regard sur le durable étant généralisé, il n’a plus aucun sens, ce n’est plus qu’un regard sur les matériaux. Donc la question n’existe plus dans ces termes-là. Nicolas l’a d’ailleurs posée autrement dans son petit livre Alerte (1). L’interrogation doit porter sur notre situation dans le monde. Il faut examiner l’état des choses, et réfléchir à ce qui aujourd’hui n’est pas développement durable.

Nicolas Michelin : Effectivement, aujourd’hui tout est sensé être durable, mais on connaît quand même des projets qui ne le sont pas. Ainsi, il se construit encore des bâtiments tertiaires climatisés, avec des faux-plafonds, pourtant ce n’est vraiment pas bien. Une expression me frappe, c’est le terme « produit immobilier » qu’emploient les promoteurs à propos de bureaux et de logements. Pourtant un logement n’est absolument pas un produit, c’est un espace à vivre avec une vue et aussi un peu de bruit. Si tu arrives à convaincre un maître d’ouvrage de faire du « hors-produit », en général, ça marche, ça se vend. On y vit bien, mais différemment.

Il y a un fossé entre ce qu’on nous demande de faire et ce que j’ai envie de faire. Je ne souhaite pas faire sous prétexte de développement durable un trois-pièces de 60 m2 avec des petites fenêtres.

MM : Ce qui est la traduction de la réglementation développement durable !

NM : Oui et non, c’est plutôt la traduction de la certification, quelque chose qui est labellisé mais qui est pour moi, souvent « anti-humain».

MM : Dans la normalisation, on parle d’un bâtiment et non de ce bâtiment dans son environnement et de la raison même de ce bâtiment. Il faut économiser le territoire, s’intéresser aux territoires vacants. A Tokyo, la parcelle de rizière préservée dans la ville a la valeur patrimoniale d’un château, on ne vend pas, on ne détruit pas. C’est l’infinie valeur du non-construit. Le vide comme valeur, a souvent un caractère public ou semi-public.

Au Voralberg, c’est la qualité architecturale, la manière de construire, qui fonde un projet de HQE. En France, on inverse la question, le développement durable est subi. Les recettes – le vert, les PAC, la récupération de l’eau, le photovoltaïque ne font pas l’architecture. Bien sûr, il y a une question de coût, ainsi qu’une question de goût. Le goût, c’est pour moi, accepter la contemporanéité, ne jamais être dans un schéma stylistique, s’interroger sur les matériaux, et sur leur mise en œuvre, sur les modes d’habiter et leur évolution.

NM : Les normes sont nécessaires, car il faut classifier les choses, reconnaître les propriétés de chaque produit. Ce qui est perturbant, c’est le règlement qui, à partir des normes, fixe les règles pour arriver aux objectifs. Alors que nous pourrions nous contenter des objectifs.

La norme fixe un objectif – ne pas consommer trop d’énergie, faire entrer la lumière du jour, etc. – et la règle dicte la marche à suivre pour parvenir à cet objectif. Ainsi, pour l’éclairage, la norme prévoit que les fenêtres représentent 1/6 de la surface au sol, alors que pour la HQE, les ouvertures ne doivent pas dépasser la moitié de la surface de la façade. Quelle absurdité !

MM : et ce, quelle que soit l’orientation, d’ailleurs.

NM : On pourrait atteindre l’objectif autrement. Par exemple, la ventilation naturelle ne figure pas dans le mode de calcul de la RT 2005, ce qui est incohérent, car aujourd’hui, on pourrait utiliser plus fréquemment la ventilation naturelle. Ce que je suis en train de faire, après de multiples péripéties, dans les logements du Grand Large à Dunkerque. En France, on a une obligation de moyens et non une obligation de résultat comme dans le monde anglo-saxon. C’est très pernicieux.

MM : Cette attitude normative n’est pas fondée sur une expérimentation, un plaisir. Moi j’ai l’impression que la norme signifie « chacun à sa place ». C’est une norme sociologique dans la profession. Ingénieur, architecte, maître d’ouvrage, paysagiste, la norme dicte qui fait quoi, ce qui est régressif. Dans notre société aujourd’hui, on pourrait réfléchir ensemble, mais au contraire chacun répond à la norme dans son coin.

La remarque de Nicolas à propos du logement s’applique aussi à l’urbain. La ville durable, ce sont les déplacements, l’environnement, l’espace public.

La puissance publique a un rôle important à jouer. Si l’organisation de la ville est normalisée comme le logement et le bureau, c’est perdu. Aujourd’hui, c’est un moment positif, il faut que la parole soit libre et que l’on ouvre des horizons. Mais, il y a des questions qui sont balayées comme la question sociale du logement, qui disparaît derrière les 50 kWh/m2/an. La normalisation prend le pas sur les thèmes abandonnés de la construction, du programme, des modes d’habiter, les sujets d’ordre sociologique. Le développement durable masque tout. Or le mode d’habiter intéresse l’urbanité, la transformation des villes. Le développement durable c’est la grande échelle du territoire et non l’épaisseur de l’isolant thermique.

NM : La ville de demain disparaît derrière les écoquartiers qui d’ailleurs vont bientôt être réglementés. Mais comment est-il possible de certifier un écoquartier, qui est spécifique et non générique, un quartier fait avec son paysage. Si on normalise l’écoquartier, c’est qu’on n’a rien compris au climat. A Grenoble, se pose la question de l’eau, à Marseille, celle du vent. On ne va pas orienter toute la France nord-sud et normaliser l’urbanisme pour faire des écoquartiers. C’est très grave, car c’est la fin d’une réflexion urbaine contextuelle et sur mesure. La France a une carte à jouer sur ce thème-là, il y a tant de climats différents – et pas seulement des régions situées au nord ou au sud de la Loire. A l’agence, nous concevons des écoquartiers qui sont vraiment adaptés au site, quitte à avoir des bâtiments imparfaits sur le plan de la consommation énergétique ; en contrepartie, l’accent est mis sur la gestion de l’eau, du vent, etc.

En urbanisme, il ne faut pas raisonner en termes de normes à respecter impérativement mais en termes de qualité urbaine comme objectif prioritaire. Cette qualité dépend de la latitude – on ne vit pas de la même manière à Lille qu’à Nice.

MM : Une des solutions de la dénormalisation réside dans le troc, l’échange. Pour le plafond de hauteur à 31 m par exemple, on pourrait imaginer pouvoir monter à 45 m si on libère du sol. On pourrait faire plus ouvert si on donnait plus de surface, ou plus lumineux dans le cas d’un bâtiment plus profond.

La norme ne fixe pas ce droit à l’échange. L’échange devrait être un critère dans le PLU. Si on avait pu le faire apparaître dans le PLU parisien, cela aurait été une manière de sortir de l’haussmannisation.

A Londres, on négocie beaucoup, et à New York, encore plus. Il n’y a plus de...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 191 du 01/10/2009
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