Autres Stratégie

Eiffage, et maintenant ?

Mots clés : Entreprise du BTP

Après le décès soudain de Pierre Berger, qui avait transformé Eiffage avec succès, le groupe s’est donné quatre mois pour se trouver un nouveau P-DG.

Aujourd’hui, quelle gouvernance ?

Lundi 26 octobre, trois jours après le décès de Pierre Berger, le conseil d’administration (CA) d’Eiffage s’est réuni pour organiser la nouvelle gouvernance du groupe. Dans un premier temps, un tandem. Jean-François Roverato, 71 ans, patron historique d’Eiffage qui avait hissé la société à la troisième place du secteur de la construction, a été rappelé pour en prendre la présidence. Ce leader charismatique, passionné par son entreprise, ne s’était pas éloigné des affaires. Depuis septembre 2012 et la transmission du flambeau à Pierre Berger, il était vice-président administrateur référent du groupe. Un poste auquel il se consacrait pleinement : « Chaque fois que je me suis rendu au siège à Vélizy, Jean-François Roverato était présent dans le bureau qui lui avait été réservé », témoigne un ancien cadre. Aux côtés de Jean-François Roverato, Max Roche, directeur général adjoint d’Eiffage depuis 2011 après en avoir été le directeur financier, pilotera les opérations au poste de directeur général. Ce fidèle de Roverato, entré chez SAE il y a vingt-neuf ans, connaît la maison par cœur. L’objectif de ce duo d’expérience est clair : « organiser sereinement la transition et poursuivre les initiatives engagées par Pierre Berger », jusqu’à la désignation d’un nouveau président à fin février 2016, selon l’échéance fixée par le CA.

Comment fonctionnait la « méthode Berger » ?

Trouver la perle rare s’annonce ardu, tant Pierre Berger, qui n’aura pourtant présidé aux destinées d’Eiffage qu’un peu plus de trois ans, semble avoir marqué Eiffage de son empreinte. « Il a rajeuni considérablement le management de l’entreprise, assure un membre de son premier cercle. Il nouait des relations directes avec les responsables opérationnels, desquels il attendait qu’ils donnent tout. » Un très haut niveau d’exigence que ce bourreau de travail s’appliquait à lui-même. C’était « une main de fer dans un gant de velours », résume ce très proche, qui estime que Pierre Berger aura eu suffisamment de temps pour mener à bien ce « rajeunissement » du management du groupe.De l’avis des analystes du secteur aussi, « l’ère Berger » aura été fondamentale pour Eiffage. Sous sa direction, « le cours de l’action (+ 147 %) a réalisé de meilleures performances que celui des sociétés cotées au CAC 40 (+ 42 % environ), signale Eric Galiègue, président du cercle des analystes indépendants et du cabinet d’analyses Valquant. Cet écart s’explique par la bonne performance du bénéfice par action [l’enrichissement théorique d’un actionnaire détenant une action, ndlr], qui a progressé de 30 % sur la période, contre une croissance nulle pour les sociétés du CAC 40 ».
Forgée lors de sa première partie de carrière dans le groupe Vinci (Ménard Soltraitement puis Vinci Construction Grands Projets), la « méthode Berger » aura aussi été caractérisée par un fort développement à l’extérieur des frontières européennes. Entre 2012 et 2014, le chiffre d’affaires « Monde » (hors Europe) aura ainsi progressé de 31 %. La période récente aura été marquée par l’acquisition de deux sociétés : Puentes y Torones, spécialisée dans la construction d’ouvrages d’art en Colombie, et le canadien ICCI, spécialiste de la construction et la rénovation d’ouvrages d’art. En outre, l’entreprise dirige aujourd’hui plusieurs chantiers d’envergure, comme le prolongement de l’autoroute de l’Avenir, au Sénégal, et la modernisation du port de Lomé, au Togo. « Cette méthode aura plutôt bien fonctionné dans un contexte économique difficile », reconnaît Jean-Michel Gillet, coordinateur CFDT de l’entreprise.

L’entreprise est-elle fragilisée ?

Perturbé une première fois en 2007 par l’épisode « Sacyr » – le constructeur espagnol avait lancé une offre publique d’achat (OPA) sur Eiffage -, le groupe pourrait-il, avec la disparition soudaine de son homme fort, voir se répéter l’histoire et faire de nouveau l’objet d’une OPA ?
Grégoire Thibault, analyste « construction et concessions » chez Natixis, se veut rassurant. « Aux vues de l’actionnariat d’Eiffage [24,3 % détenus par les salariés, NDLR], il est difficile de lancer une OPA sur l’entreprise. Les employés sont attachés à leur société, ils pourraient s’y opposer. Autre rempart : Bpifrance, qui détient encore 13,8 % du capital. Enfin, je ne crois pas à la pertinence de grandes fusions transfrontalières dans le BTP. Ces sociétés évoluent sur des marchés locaux avec une dimension politique importante. » En France, Eiffage se nourrit principalement de marchés publics. Si elle passait sous pavillon étranger, un élu local pourrait difficilement lui concéder un marché de plusieurs millions d’euros.

Qui pour le remplacer ?

La désignation du futur président a été fixée à fin février 2016. Néanmoins, « dès décembre, la liste des candidats potentiels aura sans doute été établie », estime un ancien salarié du groupe. Ce qui ne laisse que quelques semaines à la nouvelle gouvernance pour l’établir. A l’époque de sa (première) succession, Jean-François Roverato avait réussi à imposer un jeune manager X-Ponts qu’il avait débauché de chez son principal concurrent – remportant l’avantage sur l’énarque Pierre Mongin et l’X-Ponts Olivier Barbaroux, alors P-DG de Dalkia. Le fondateur d’Eiffage s’orientera-t-il vers un profil similaire ? L’avenir le dira.
Quel que soit son nom, le futur dirigeant, une fois désigné, « prendra ses marques pendant quelques mois et devra ensuite rapidement consolider les acquis du groupe, poursuivre les efforts pour améliorer les marges dans l’activité travaux et continuer la feuille de route tracée par Pierre Berger », anticipe Grégoire Thibault. Et de poursuivre : « A terme, Eiffage sera la “ cash machine du BTP. Pierre Berger avait pour ambition qu’Eiffage change de dimension et devienne progressivement la pépite française de la construction. Il va falloir utiliser ces cash-flow pour renforcer le mix métiers (vers des activités plus spécialisées) et le mix géographique (plus d’international) d’Eiffage, via de la croissance externe, tout en restant prudent pour ne pas détruire les acquis. » Pierre Berger ne sera décidément pas facile à remplacer…

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« Trois entreprises sur quatre sans plan de succession »

« Dans les groupes cotés, le comité de nomination doit pouvoir présenter à tout moment un plan de succession au conseil d’administration (CA). Dans le cas d’Eiffage, cela n’a visiblement pas été préparé. Cette entreprise n’est pas la seule : trois CA sur quatre n’ont pas connaissance d’un tel plan ! La transition menée par Jean-François Rovareto et Max Roche rassure l’externe (clients, fournisseurs…) et l’interne (salariés et partenaires sociaux). »

Philippe Soulier, président de Valtus, cabinet en management de transition

ENCADRE

Jean-François Roverato 71 ans, X-Ponts

1975 : entre chez Fougerolle et en devient P-DG en 1987.
1992 : OPA sur la SAE. Création d’Eiffage en 1993, dont il devient P-DG.
Septembre 2012 : Pierre Berger est nommé P-DG d’Eiffage. Jean-François Roverato devient vice-président administrateur référent.
26 octobre 2015 : président d’Eiffage par intérim.

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Max Roche 62 ans, X-Ponts

1984 : cabinet du ministre de l’Equipement.
1986 : directeur du développement de SAE.
2003 : directeur financier d’Eiffage.
2011 : directeur général adjoint d’Eiffage chargé des concessions.
26 octobre 2015 : directeur général d’Eiffage par intérim.

ENCADRE

13 987 millions d’euros

de chiffre d’affaires en 2014

66 000 collaborateurs
Une présence dans près de 70 pays

(20,4 % du chiffre d’affaires travaux réalisés à l’export)

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