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Eboulements mortels : les raisons d’une série noire

Mots clés : Géotechnique

Deux chutes de blocs rocheux aux conséquences mortelles sont survenues dans les Alpes du sud en février. Hasard funeste ou conséquences de conditions climatiques nouvelles ? Les experts livrent leurs avis.

Le 22 février dernier sur la commune d’Isola, dans les Alpes-Maritimes, un bloc rocheux de 100 m 3 traversait un chalet après s’être détaché du versant dominant, causant l’effondrement d’une partie de la construction et la mort de deux enfants. Quinze jours plus tôt, le 8 février, à Annot, dans les Alpes-de-Haute-Provence, un rocher de taille plus modeste (15 m 3 ) percutait le train touristique des Pignes, le faisant dérailler, tuant deux personnes et en blessant neuf autres. Au-delà du hasard funeste qui a fait que ces éboulements se sont traduits par des accidents mortels, ces deux aléas semblent avoir des causes communes : les conditions météorologiques exceptionnelles. Premières accusées, les précipitations, totalement hors normes pour la région et la saison. « A Menton, illustre Patrice Maurin, chef du service risques géologiques, géotechnique et chaussées du laboratoire de Nice du Cerema, il est tombé en trois jours de janvier quatre fois plus d’eau qu’en un mois habituellement ! » Autre particularité, ces épisodes de pluie courts et intenses surviennent dans un contexte de précipitations continues. Si bien que les massifs n’ont pas eu le temps de se « vidanger ».

Accumulation d’eau et gel-dégel

Or « l’eau est clairement l’élément déclencheur de ces chutes de blocs, explique Jacques Robert, directeur d’Arcadis ESG et président du comité géotechnique de Syntec Ingénierie. Elle s’accumule dans les réseaux de fissures des massifs rocheux, les mettant en charge. Pour peu qu’une fissure soit suffisamment ouverte, le rocher peut alors céder sous la pression hydrostatique, comme poussé par un vérin. » Elément aggravant, la douceur de l’hiver a pour effet indirect de déstabiliser mécaniquement les massifs. « Les alternances répétées du gel nocturne et du dégel de la journée, par les variations de volumes qu’elles impliquent, élargissent les fissures », analyse Jacques Robert.
Alors que les conditions météorologiques hivernales ne semblent pas devoir s’améliorer, et que le printemps est traditionnellement pluvieux et sujet aux cycles de gel/dégel, les experts redoutent que la série ne s’arrête pas là. Au mieux, les chutes de blocs, qui devraient se multiplier, n’entraîneront pas de pertes humaines. A plus long terme, s’il n’est pas établi avec certitude que le réchauffement climatique augmentera la fréquence de tels événements, des suspicions fortes existent. Et il est d’ores et déjà évident que le cas échéant, « on observera une accentuation de ces éboulements », analyse Bastien Colas, en charge de la gestion des risques géologiques pour le BRGM en Languedoc-Roussillon.
Pour éviter les accidents, de nombreux moyens de protection sont utilisés. On en distingue deux types complémentaires : les actifs et les passifs. « Les procédés actifs consistent à venir bloquer la paroi pour empêcher les éboulements », explique Alain Forgeot, responsable des travaux d’accès difficile chez GTS (groupe NGE), entreprise de géotechnique spécialiste en la matière. Principaux dispositifs existants : le clouage de parois et les ouvrages de soutènement en béton. Les procédés de parades passives sont eux destinés à supprimer les conséquences de l’éboulement. Soit en déviant la course des blocs (galeries de protection sur les routes de montagne par exemple), soit en la stoppant avant qu’ils atteignent la zone à protéger. On trouve dans cette catégorie les merlons construits le long d’infrastructures, ou les écrans pare-blocs. Ces derniers arrêtent la chute de blocs en dissipant leur énergie cinétique. « La recherche est très active dans le domaine et il sort régulièrement de nouveaux filets avec des capacités énergétiques qui n’existaient pas auparavant », observe Patrice Maurin. La classe la plus résistante du marché, des écrans de 5 000 kJ, est ainsi capable d’arrêter des blocs de 10 tonnes lancés à 114 km/h ! Alain Forgeot estime, lui, que l’activité de confortement s’est considérablement développée depuis vingt ans, mais qu’il reste néanmoins encore beaucoup de voies à explorer, notamment dans le domaine des normes et du développement des produits.

Analyser le risque pour sécuriser

Si l’arsenal technologique est là, il semble malheureusement difficile de sécuriser la totalité des versants sur le territoire. Techniquement, certaines zones sont tout simplement impossibles à stabiliser. Patrice Maurin cite l’exemple du site de La Clapière, dans les Alpes-Maritimes, où pas moins de 50 millions de m 3 de terrains sont en mouvement permanent ! Economiquement, en ces temps de vaches maigres, les maîtres d’ouvrage disposent de budgets limités. Il s’agit alors pour eux de parer au plus urgent. Idéalement, « le choix des lieux d’implantation résulte d’une analyse de risques où les probabilités d’occurrence des aléas sont croisées avec les enjeux », explique François Giannoccaro, directeur de l’Institut des risques majeurs (IRMa). Grâce à cette méthode, les actions à mener sont priorisées rationnellement en fonction du budget dont le maître d’ouvrage dispose. Pour limiter les risques, les collectivités disposent aussi d’un outil réglementaire, le plan de prévention des risques de mouvements de terrain (PPRMT). Elaborés par l’Etat, ces plans annexés aux documents d’urbanisme locaux permettent de délimiter les secteurs vulnérables du territoire communal exposés aux aléas. Les zones les plus sensibles font l’objet de dispositions qui permettent d’interdire les constructions nouvelles ou de les conditionner à des études géotechniques. Pour illustration, le chalet détruit à Isola était en zone rouge « R » du PPRMT de la commune, c’est-à-dire dans une zone d’aléa de chute de blocs et/ou de pierres, de « grande ampleur, dans laquelle l’ampleur des phénomènes ne permet pas de réaliser des parades sur les unités foncières intéressées ». Une zone où par ailleurs les constructions nouvelles sont interdites, sauf exception.

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Chercheurs et ingénieurs s’attaquent aux chutes de blocs

Pour mieux comprendre les éboulements rocheux et optimiser les moyens de protection, les institutions publiques et les entreprises privées travaillent de concert. Trois projets au moins sont en cours de développement ou en préparation :
C²R²OP. Cet ambitieux projet national, géré par l’Irex, a pour objectif d’apporter des réponses concrètes aux questions que se posent les décideurs locaux, les maîtres d’ouvrage, les gestionnaires, les bureaux d’études et les industriels en matière de protection contre les chutes de blocs. En cours de montage depuis plus d’un an sous l’impulsion du pôle Rhône-Alpes Indura, C²R²OP (et sa quarantaine de futurs partenaires) devrait être labellisé par le Medde en juin prochain. Une réunion d’information et d’appel à partenariat est prévue le 27 mars à la Maison du BTP à Lyon.
Rythmme. Les corrélations entre précipitations et aléas naturels, dont les mouvements de terrains et les éboulements rocheux, doivent être mises en évidence par ce projet qui associe l’Irstea, Météo France et le Cerema. Actuellement en cours de développement, une plate-forme de prévision doit permettre aux acteurs locaux d’anticiper les aléas et d’améliorer la gestion des risques.
Cadoroc. Lancé le 1 er janvier 2014, ce projet de recherche Ifsttar-Cerema en lien avec C²R²OP vise notamment à travailler en amont à une meilleure caractérisation des massifs rocheux et à optimiser le dimensionnement des moyens de protection.

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