Architecture Technique Ecoquartiers

Du bon usage de l’évaluation

Mots clés : Aménagement paysager - Démarche environnementale - Etat et collectivités locales

Les collectivités sont-elles armées pour mesurer le succès de leurs aménagements durables ? Et en ont-elles la volonté ?

Voilà une quinzaine d’années maintenant que villes et agglomérations lancent des chantiers de quartiers durables. Autant de projets engagés avec de grandes et louables ambitions mais avec l’inconvénient, pour les plus anciens d’entre eux, d’avoir été conçus en des temps où nombre de techniques et de méthodes restaient à inventer en la matière. Depuis lors, de tels aménagements, souvent autoproclamés écoquartiers et annoncés avec force communication, ont abouti un peu partout en France.

Sait-on seulement en mesurer la réussite ? Les élus et les aménageurs disposent-ils des outils nécessaires pour vérifier la pertinence de leurs choix initiaux ? Cette question devait être abordée à l’occasion des 3es Rencontres nationales de l’urbanisme durable (RNUD), co-organisées les 8 et 9 juin à Paris par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et « Le Moniteur » et plus largement consacrées aux défis que les collectivités doivent relever en matière de transition énergétique.

Peur de la critique contre volonté d’anticipation.

Avant même de s’interroger sur les moyens disponibles, on peut se demander si la volonté de tirer un bilan de ces opérations est bien réelle. En France, la pratique de l’évaluation n’est ainsi pas très répandue. Soit que les collectivités craignent la critique, soit qu’elles « ne considèrent pas cette évaluation comme un outil indispensable. Elle n’est souvent vue qu’ex post ou pour des labellisations. Or il ne s’agit aucunement de distribuer des bons et des mauvais points. Aucun projet n’est parfait, l’objectif est d’en permettre l’amélioration sur la durée », constate Catherine Charlot-Valdieu, économiste et co-auteure, avec Philippe Outrequin, de nombreux ouvrages dont « Concevoir et évaluer un projet d’écoquartier » (Editions du Moniteur, 2012).

C’est précisément dans une perspective d’amélioration que Grenoble a voulu examiner les résultats obtenus dans le nouveau quartier de Bonne, achevé en 2013. L’aménagement des 8,5 ha de cette ancienne caserne a été officiellement le premier écoquartier français, légitimé dès 2009 par un grand prix décerné par l’Etat. Ce projet pionnier a dû essuyer les plâtres, puis les commentaires négatifs quant à son bilan énergétique jugé décevant. Et l’actuel adjoint chargé de l’urbanisme et de la transition énergétique de la Ville, Vincent Fristot, doit admettre que « quand un isolant a été mal posé ou une ventilation mal pensée et que le chantier est fini, on ne peut pas revenir en arrière. Cependant, grâce aux études menées sur ce quartier, nous disposons d’un retour d’expérience qui guide nos choix pour nos autres ZAC ».
Par la force des choses, Grenoble a également dû jouer les défricheurs en matière de méthodes d’analyse. Pour les données quantifiables telles que la consommation énergétique, la Ville s’est appuyée sur un bureau d’études techniques, Enertech, ainsi que sur un outil institutionnel. Ainsi l’Agence locale de l’énergie et du climat (Alec) opère, à partir des factures de chauffage ou d’électricité, un suivi des consommations des bâtiments du quartier.
Comme le développement durable n’est pas qu’affaire de flux, le cabinet de consultants en développement local Argos a, quant à lui, été chargé de jauger l’écoquartier sous l’angle qualitatif. « Cette évaluation sur trois ans s’est appuyée sur des techniques de sciences sociales assez classiques mais appropriées, explique Michel Basset, directeur associé. Questionnaires, visites sur place et collecte d’informations auprès des propriétaires, en particulier des bailleurs sociaux, ont été mis en place pour connaître la sociologie du quartier et ses usages. »

Contexte local et choix politiques.

La métropole bordelaise a aussi choisi de se doter de son propre outil pour évaluer ses projets urbains (lire ci-dessous). Après avoir été testé dans six secteurs – tels que l’écoquartier Ginko mais aussi le chantier de reconquête de la zone des Bassins à flot ou encore l’opération de rénovation urbaine de Thouars, à Talence -, le « guide » est désormais opérationnel. Surtout, il a l’avantage d’avoir été pensé pour le territoire bordelais et de correspondre aux priorités fixées par les politiques. Pour beaucoup, l’évaluation n’a en effet de valeur que si elle tient compte du contexte mais aussi des caractéristiques de l’aménagement. Les projets durables développent des ambitions différentes : quand certaines collectivités entendent mettre l’accent sur la nature en ville ou les mobilités douces, d’autres insistent sur la gestion de l’eau ou la mixité fonctionnelle. Toutefois, l’élaboration d’une méthode spécifique a un coût. Bordeaux Métropole a ainsi mobilisé une enveloppe de 300 000 euros, sur laquelle 180 000 euros ont été utilisés depuis 2013. Une dépense que toutes les collectivités ne peuvent se permettre.

Des référentiels existent néanmoins. Dans leur ouvrage de 2012, Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin mettent par exemple à disposition – gratuitement – le référentiel écoquartier INDI qu’ils ont contribué à élaborer. Sa première version, en 2004, était issue d’un travail mené par 10 laboratoires de recherche sur 14 sites de 13 villes réparties dans 7 pays d’Europe. INDI est en effet conçu pour l’échelle du quartier et s’adresse aux collectivités et aux aménageurs. Ils peuvent ainsi l’utiliser en interne pour améliorer leurs projets et ce, aux différentes étapes de leur mise en œuvre. « L’évaluation doit en effet se faire en continu », insiste Catherine Charlot-Valdieu.

Audits externes ou contrôle en interne.

Certivéa, la filiale du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) dédiée aux certifications environnementales a, de son côté, mis en place le système d’audit HQE Aménagement. Cette grille d’analyse en 17 points s’adresse davantage aux aménageurs, auxquels Certivéa délivre depuis 2012 des certificats aux étapes clés de leurs projets, depuis le lancement jusqu’à la livraison. Ainsi, en juillet 2015, le quartier des Constellations, à Juvignac (Hérault), a été la première opération à recevoir son certificat définitif.

Et, à son tour, l’Etat s’emploie à créer une méthode d’évaluation. Le ministère du Logement et de l’Habitat durable a déjà créé le label EcoQuartier en 2012 et, à ce jour, 39 opérations peuvent se prévaloir de ce titre avec majuscules officielles. Désormais, l’ambition est de constituer « une boîte à outils suffisamment maniable pour que les collectivités puissent faire de l’auto-évaluation, y compris sur les sujets portant sur la qualité de vie. Ainsi, dans les services, des chefs de projets pourront s’en emparer et analyser leurs opérations et ce, dès les phases amont », explique-t-on au ministère. Cette nouvelle panoplie, dont certains éléments sont déjà en test, pourrait être complète en 2017. Et elle ne sera pas réservée aux écoquartiers labellisés. Tout le monde a intérêt à s’emparer des moyens d’améliorer les politiques de développement durable.

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ENCADRE

« Un guide pour tous les projets de la métropole bordelaise »

« En 2013, les élus ont souhaité que nous puissions évaluer les aménagements durables, notamment pour en mesurer les bénéfices en termes de qualité de vie. Avec le bureau d’études Ecologie urbaine, nous avons forgé un outil propre à Bordeaux Métropole. De la conception à l’achèvement d’un projet, il permet de s’interroger sur la pertinence des objectifs et des moyens et de repérer les bonnes pratiques ou les pistes d’amélioration. La méthode a été testée en 2015 sur six projets de natures différentes et, désormais, ce guide d’évaluation existe. Il sera utilisé pour l’ensemble des projets urbains et pas uniquement pour ceux qui sont officiellement identifiés comme durables. Il s’agit de diffuser une culture de l’aménagement durable dans toute la métropole. »

Céline Gerbeau-Morin, cheffe du service aménagement durable à Bordeaux Métropole.

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