Régions Strasbourg

Deux-Rives vogue vers le Rhin

Mots clés : Politique de la ville

Vingt ans après ses débuts, le grand projet urbain de reconquête de terrains portuaires atteint les bords du fleuve. Pour poser les jalons d’une métropole transfrontalière.

La Tramfest va-t-elle sortir Deux-Rives de l’ombre ? L’inauguration, ce samedi 29 avril, de l’arrivée du tramway de Strasbourg dans la ville allemande voisine de Kehl deviendra peut-être cet événement qui manque encore pour révéler hors du cercle local toute la symbolique et l’ampleur de la transformation urbaine engagée depuis bientôt vingt ans au bord du Rhin : sous le nom de « Deux-Rives », une « nouvelle ville » abolit l’ancienne frontière pour bâtir plus d’un million de mètres carrés sur des terrains portuaires reconquis. L’ambition, sans pareil à Strasbourg depuis la « Neustadt » allemande de la fin du XIXe siècle, est digne d’un Lyon Confluence ou d’une Ile de Nantes.

Une ambition mésestimée. François Hollande et Angela Merkel n’ont pourtant pas jugé utile de se déplacer, invoquant la proximité des élections des deux pays. Tant pis pour eux. Quel message quand même que ces logements, bureaux, restaurants, lieux culturels, placettes, en somme ces expressions de la vie en temps de paix qui ont pris possession d’un espace décrété « glacis » au sortir de la Première Guerre mondiale, car situé à portée de fusil de l’ennemi. Après avoir traversé en direction du centre-ville les deux spectaculaires ponts du tram D construits par Eiffage Métal, GTM-Hallé (Vinci), Bouygues TP, Victor Buyck et Lingenheld, le couple franco- allemand aurait pu admirer les nombreux premiers témoins de la transformation.

Sans doute auraient-ils eu besoin d’explications plus circonstanciées pour saisir le pragmatisme à la strasbourgeoise qui préside à l’édification de Deux-Rives. Celle-ci s’opère par des réponses diverses aux spécificités respectives de ces différents secteurs. L’axe de 5 km recense trois ZAC, deux permis d’aménager, des opérations par cessions de charges foncières à des privés (Nexity sur le secteur Heyritz, Bouygues Immobilier et Eiffage Immobilier au Bruckhof… ), d’autres en régie, des concessions ou des interventions en direct de la SEM d’aménagement locale Sers, et la création d’une société publique locale pour conduire l’ultime grande mutation, dans le secteur du port jusqu’aux bords du Rhin.

Pragmatisme. Aucun schéma directeur ne couvre l’intégralité du périmètre. Il y eut bien un concours d’urbanisme « Strasbourg-Kehl » en 1990, mais il resta sans lendemain. Le site s’est développé par une suite d’opportunités, surgies entre la fin des années 1990 et le début des années 2000… mais pas tombées du ciel : révision du plan d’occupation des sols du quartier voisin de Neudorf qui a fixé les règles d’urbanisation, aménagement d’une première ZAC (Etoile) près du centre administratif municipal et communautaire préexistant, premiers équipements publics voulus moteurs (Cité de la musique et de la danse), démolition du pont Churchill qui a fait « sauter » une coupure nord-sud, déclassement de la route du Rhin en un boulevard urbain. Ayant posé ces jalons, la Ville veille à une cohérence d’aménagement autour de quelques principes, parfois contestés mais toujours assumés : constructions de grande hauteur, « intensité » urbaine, alternance entre la réappropriation minérale (presqu’île Malraux) et verte (Heyritz) du rapport à l’eau. Le tout génère d’ores et déjà une ambiance évocatrice de la reconversion des bassins portuaires dans la Ruhr ou en Europe du Nord.

Kehl en attente. La dimension transfrontalière est égale ment le produit d’une circonstance. La perspective de l’organisation en 2004 à Kehl du Landesgartenschau, le très couru festival régional du paysage du Bade- Wurtemberg, a conduit, quelques années auparavant, Strasbourg et sa voisine à concevoir le jardin des Deux-Rives de part et d’autre du fleuve. Cet espace paysager et sa passerelle ont survécu à l’événement pour devenir le point de référence des réflexions d’aménagement. Mais pour que la métropole devienne pleinement « transrhénane », comme la qualifie le maire de Strasbourg Roland Ries, il faudra que Kehl engage à son tour la reconquête de ses friches. Or la ville de 35 000 habitants ne manifeste pas un zèle particulier, comme si elle hésitait encore à se « jeter dans les bras » de sa grande voisine. Roland Ries se veut optimiste. « Prolongé à terme jusqu’au centre de Kehl, le tram crée un premier effet dynamique, qui en appellera d’autres ».

Vous devez être abonné au moniteur pour lire la suite de ce contenu
PAS ENCORE ABONNÉ
ENCADRE

Un projet urbain de taille

250 ha

Périmètre de Deux-Rives, dont 27 ha de bassins.

5 km

Longueur de l’axe Deux-Rives, du secteur Heyritz jusqu’à Kehl (Allemagne).

2,7 km

Extension du tram jusqu’à la gare de Kehl.

1,2 Md €

Investissements depuis 1998, dont 40 % publics.

1 400 000 m2

Constructions programmées.

508 000 m2

Restant à lancer côté français.

175 000 m2

Constructions à livrer entre 2017 et 2019.

9 000 logements seront construits.

8 500 emplois sont attendus.

46 M€

Recettes foncières engrangées.

ENCADRE

La ZAC des Deux-Rives entame son opération de reconquête

C’est le dernier (très) gros morceau. Sur 74 ha, la ZAC des Deux-Rives prévoit la construction de 470 000 m2 (dont deux tiers d’habitat) en une douzaine d’années, dans le secteur le plus à l’est, le plus proche du Rhin, du programme urbain qui porte le même nom. Désignée l’an dernier, l’équipe de maîtrise d’œuvre urbaine composée de Ter, 51N4E, List et OTE a défini la future identité du site : « Faire de l’eau l’élément central autour de la valorisation des bassins, retrouver le paysage rhénan historique constitué d’entrelacs de petits bras et canaux, renforcer ce caractère insulaire par l’organisation d’une suite de séquences entre lieux de densification et nombreux espaces paysagers, s’inscrire dans la volumétrie typique des ports faite de silos et de hangars, créer la connexion avec les forêts au nord et au sud », décrit Henri Bava, dirigeant associé de Ter. L’agence mandataire d’urbanistes paysagistes exhume un canal comblé au XXe siècle pour en faire le fil conducteur d’un parc structurant.

Le tram comme inspiration d’aménagement. A présent, la ZAC connaît aussi les grandes lignes de son organisation spatiale et de sa chronologie. Son aménageur, la SPL Deux-Rives, la répartira en quatre quartiers. Successivement en partant du centre-ville : Citadelle (au bord du bassin Vauban), Starlette (la friche charbonnière), Coop (sur l’emblématique site du distributeur régional Coop Alsace aujourd’hui disparu) et les Rives du Rhin. Ils seront desservis par le tramway, qui précède leur urbanisation dès ce printemps : c’est l’idée fondatrice et originale d’aménagement, proposée par un premier schéma directeur de Bernard Reichen et Alfred Peter, et validée par la municipalité.

Plus précisément, Citadelle développera dans un premier temps 15 000 m2 répartis en trois lots d’habitat. Sa « presqu’île » de 4 700 m2 et la moitié en accession libre (3 200 m2 ) de sa cité-jardin ont suscité une première consultation de promoteurs. Quatre candidats seront présélectionnés début mai pour une désignation de lauréat en octobre. L’autre moitié de la cité-jardin sera réservée au logement social, qui occupera également le troisième lot de 4 000 m2 . Les hauteurs de construction resteront modérées, jusqu’à quatre étages, sans exclure, dans un second temps, une « émergence » à la pointe du secteur qui donne vers le centre-ville.

470 000 m2 à construire en quatre quartiers : Citadelle, Starlette, Coop et Rives du Rhin.

Le futur quartier Starlette débute quant à lui par un macrolot de 35 000 m2 , dont 20 000 m2 tertiaires, selon une consultation de promoteurs qui a démarré début avril.

Le secteur Coop, qui développera 90 000 m2 à parité entre neuf et réhabilitations, occupe une place à part, du fait de l’ambition de la Ville de développer un pôle culturel, artistique, numérique et de l’économie solidaire en résonance avec l’histoire coopérative du lieu. Depuis le plan-guide d’Alexandre Chemetoff, le projet se répartira entre équipements publics (20 000 m2 ), habitat et locaux économiques. Son atypisme justifie le recours à la formule plus large des appels à manifestation d’intérêt, dont les premiers ont démarré.

Enfin, les Rives du Rhin prévoient d’accueillir 25 000 m2 de logements et surfaces tertiaires sur l’ancienne cour douanière pour désenclaver le site jusqu’alors incarnation de ces no man’s land de frontière. La consultation devrait être lancée à l’automne.

ENCADRE

Des îlots d'innovation

Des fondations au mode constructif en passant par la performance énergétique, les mobilités et le numérique, Deux-Rives façonne un archipel d’innovations par une succession d’îlots démonstrateurs (1). Si la Ville et l’Eurométropole en sont à l’origine, cette ambition a reçu le renfort technique et financier (16,2 millions d’euros en deux tranches de 2011 à 2017) du programme EcoCité de l’Etat, dont les fonds sont gérés par la Caisse des dépôts. « EcoCité a permis de compenser en partie les surcoûts induits par l’innovation, de se donner du temps – certains projets ont besoin de dix ans pour sortir – et de démultiplier les expertises afin de confirmer, ou pas, la faisabilité. On fait des pas en avant et en arrière, pour finalement aboutir à des projets reproductibles », commente Alain Jund, adjoint au maire chargé de l’urbanisme.

Appel à experts. D’autres enseignements sont à tirer sur le plan de la méthodologie : « Les porteurs de projets ont besoin de s’entourer d’un assistant à maîtrise d’ouvrage expert de l’innovation recherchée, et d’accorder dès l’amont à l’ingénierie juridique une place tout aussi importante que l’ingénierie technique », complète Thalie Marx, chargée du programme EcoCité à l’Eurométro-pole. Le miniréseau de chaleur par sondes géothermiques insérées dans les pieux d’un îlot de 90 logements l’illustre. Ce dispositif qui récupère les calories dans la nappe phréatique en utilisant la vitesse d’écoulement de l’eau pour stimuler l’échange thermique a requis une modélisation préalable, une appréciation technique d’expérimentation (Atex) et un montage qui préfigure les contrats de conception, réalisation, exploitation, maintenance (CREM).

ENCADRE

« Un opportunisme de bon aloi »

« Dans cet exercice de reconstruction de la ville sur le port, les avantages de la récupération de paysages forts et d’un rapport naturel à l’eau l’emportent sur les inconvénients de l’héritage d’infrastructures fermées sur elles-mêmes et parfois polluées. Deux-Rives sait maintenir en outre une double dynamique. Le mouvement principal est celui d’une conquête de l’est de proche en proche. Mais les espaces plus à l’ouest, présumés finis, conservent leur capacité à s’adapter aux usages, jusqu’à transformer leur vocation, comme la place de l’Etoile. C’est à méditer pour la suite du projet : ne pas remplir à l’excès, ne pas planifier au mètre carré près, savoir parfois temporiser permet de se montrer opportuniste, dans le bon sens du terme. »

Alfred Peter, urbaniste-paysagiste.

ENCADRE

Un nouveau siège au cœur du port

Acteur clé du territoire sur lequel Deux-Rives va se déployer, le Port autonome de Strasbourg contribuera à son urbanisation. L’établissement public nonagénaire quittera, début 2020, son siège historique du centre-ville pour réimplanter ses directions près de son terminal de conteneurs nord et du futur secteur Coop. Le nouvel immeuble de 2 800 m2 prendra place le long de la rue du port du Rhin et près de la capitainerie, qui seront toutes deux requalifiées afin de créer une ambiance plus urbaine, valorisant les bassins environnants.

Le port a sélectionné quatre équipes conduites respectivement par les cabinets alsaciens Rey-Lucquet, Georges Heintz, Aubry-Lieutier et le norvégien Reiulf Ramstad Architects. Elles remettront en juin leurs esquisses et estimations budgétaires du projet. La désignation du lauréat interviendra le mois suivant. « Cette implantation au plus près de nos clients renforce notre visibilité. Elle incarne tout l’engagement du Port autonome et de ses salariés à pérenniser l’activité économique de la zone portuaire, en synergie avec les évolutions urbaines à venir », commente Catherine Trautmann, présidente du Port autonome.

ENCADRE

Les tours vitrines des Black Swans

Emblèmes de la partie des Deux-Rives déjà en construction, les trois tours Black Swans d’Icade s’élèvent progressivement jusqu’à la hauteur définitive (56 m pour la plus imposante) qu’elles atteindront entre l’automne prochain et la fin 2018, au pied des bassins de la presqu’île Malraux. Au terme des 55 millions d’euros HT de travaux pilotés en entreprise générale par Bouygues Bâtiment Nord-Est, les 30 000 m2 cumulés abriteront 220 appartements, deux résidences (étudiante et seniors), un hôtel Okko de 120 chambres et 11 commerces.

Une fois les grues retirées, les trois tours produiront le plein effet recherché du reflet dans l’eau, non pas celui de trois cygnes mais bien celui de leur double peau métallique bicolore, associant un noir mat à un bleu ou un rouge plus brillants. « La couleur est unie, c’est la perception visuelle qui variera grâce aux brise-soleil qui capteront la lumière changeante au fil de la journée », décrit Julien Syras, architecte chez Architectures Anne Démians.

Quatre prototypes. Sur une structure en béton, ce revêtement extérieur des façades a fait phosphorer le promoteur, la maîtrise d’œuvre et les trois entreprises présélectionnées pour leur réalisation. Alors qu’il était seul prévu dans le marché initialement, l’acier galvanisé laqué a été supplanté par l’aluminium – hormis pour les manchons de la structure – après quatre prototypes que le façadier retenu, Bluntzer, a élaborés sur une dizaine d’éléments, du châssis aux murs-rideaux en passant par les coursives.

« Au regard des exigences spécifiques de ce projet, l’aluminium s’est imposé en raison de la finesse des lignes issues de son usinage et son thermolaquage. Il a procuré un gain de temps (suppression de deux étapes dans la réalisation des profilés) et de poids (moins 150 t) », relate Philippe Pierrel, directeur général de Bluntzer. La PME vosgienne s’est appuyée sur le bureau d’études de Rinaldi Structal, sa société sœur alsacienne au sein du groupe Coralu. Au bout du compte, les avantages identifiés l’ont emporté sur le surcoût du choix de l’aluminium.

ENCADRE

Bailleurs d'un bout à l'autre

Sept cent trente logements livrés, en chantier ou prévus jusqu’à 2020 : à eux deux, les bailleurs strasbourgeois CUS Habitat et Habitation Moderne comptent parmi les logeurs principaux du nouveau morceau de ville. Leurs 20 programmes s’étendent d’une extrémité à l’autre de l’axe, depuis le Heyritz à l’ouest (43 appartements CUS Habitat livrés en 2014 en Vefa auprès de Nexity) jusqu’à Kehl à l’est.

Dans la commune allemande, la « Villa Europa » d’Habitation Moderne achève dans les prochains jours la construction de ses 48 logements. Elle a occasionné pour le bailleur une première expérience transfrontalière, avec tout ce qu’elle implique d’apprentissage plus ou moins aisé des particularités du marché immobilier, du montage juridique et du rôle respectif de la maîtrise d’ouvrage et de la maîtrise d’œuvre, sur l’autre rive du Rhin.

Egalement en phase finale, l’opération de la résidence Jeanne d’Arc dans le quartier du port fait endosser à Habitation Moderne un rôle d’aménageur, exceptionnel pour lui. Sur la nouvelle ZAC Deux-Rives, le bailleur a lancé il y a quelques jours l’appel d’offres de maîtrise d’œuvre d’un premier projet de 32 logements, dans le secteur Citadelle.

ENCADRE

« Pas d'urbanisme de confetti »

« Pendant que certains veulent bâtir des murs en Europe, nous construisons des ponts ! Le retour du tramway strasbourgeois à Kehl, cent ans après, revêt une symbolique forte. Il marque aussi une innovation majeure : le transport urbain comme moteur et préalable de l’urbanisation. Deux-Rives crée les conditions pour atteindre l’objectif des documents d’urbanisme jamais atteint depuis quarante ans : lutter contre la prolifération urbaine vers la grande couronne jusqu’au Kochersberg.

Cette « nouvelle ville » se bâtit à quelques arrêts de tram de la place Kléber. Par touches successives, mais selon une cohérence globale, à rebours de l’urbanisme de confetti. »

Roland Ries, maire (PS) de Strasbourg.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X