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Comment l’ingénierie publique cannibalise le privé

Mots clés : Conception - Monde du Travail

7 milliards d’euros de manque à gagner, 6 000 emplois perdus… un rapport pointe les effets destructeurs de l’essor de l’ingénierie publique sur les acteurs privés.

Le constat est explosif. Une étude, réalisée pour l’Observatoire paritaire des métiers de l’informatique, de l’ingénierie, des études et du conseil (Opiiec) par le cabinet Kyu et publiée début avril (voir page ci-contre), montre que les sociétés d’ingénierie privées sont touchées de plein fouet par un effet ciseau destructeur : à la baisse des investissements publics qui grève lourdement leur activité s’ajoute la montée en puissance de l’ingénierie publique et parapublique, qui les concurrence directement. Après une analyse de l’évolution de l’investissement public, l’étude se penche sur la progression et la transformation qu’a connues l’ingénierie publique ces dix dernières années, et sur la concurrence, parfois qualifiée de « déloyale », qu’elle exerce vis-à-vis de l’ingénierie privée. Quatre grands points ressortent de ce document.

1 Les effectifs de l’ingénierie publique ont explosé depuis dix ans.

A partir de 2007, l’Etat s’est retiré du champ de l’ingénierie concurrentielle, qu’il exerçait sur les territoires notamment par l’intermédiaire des directions départementales de l’équipement (DDE). « Invoquant alors un maillage insuffisant des ingénieries privées sur le territoire et des coûts trop élevés, les grandes collectivités réagissent à ce « désengagement de l’Etat » en structurant une ingénierie (para)publique territoriale plus forte », analyse l’étude. Se sont alors développées de manière hétérogène sur le territoire des agences techniques départementales (ATD, plus de 60 répertoriées par l’étude), des sociétés publiques locales (SPL), des syndicats mixtes… qui proposent à leur tour des services d’ingénierie (maîtrise d’ouvrage déléguée, assistance à maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, conseil, expertise…). Conséquence : les effectifs techniques ont augmenté de 36 % entre 2001 et 2011 dans les collectivités territoriales, quand les effectifs globaux des collectivités augmentaient de 24 %, selon les calculs de l’étude. Au total, en 2011, les ingénieries (para)publiques comptaient ainsi plus de 135 000 agents – intervenant essentiellement pour le bloc communal – dont plus de 28 000 ingénieurs (+ 154 % en dix ans) et 45 000 techniciens et contrôleurs de travaux (+ 68 %). « Ce nombre s’est accru et ne devrait pas fléchir à court terme », note l’étude, qui comptabilise déjà, en 2014, quelque 83 000 ingénieurs et techniciens intervenant dans le champ concurrentiel.

2 L’ingénierie publique intervient dans le champ concurrentiel, et ce de manière « déloyale ».

Au-delà de zones de revendications bien identifiées – programmation pour l’ingénierie (para)publique, maîtrise d’œuvre pour le privé – de nombreuses activités sont très concurrentielles, analyse l’étude de l’Opiiec. Les secteurs d’intervention traditionnels de la construction (bâtiment/patrimoine, voirie/ouvrages d’art/signalétiques, eau et assainissement) sont ceux où la concurrence est ressentie le plus fortement. Ceci dit, tempère l’étude, les ingénieries (para)publiques externes (ATD, SPL…) cristallisent souvent un sentiment de concurrence déloyale, alors qu’elles restent en réalité moins sollicitées au global que l’ingénierie privée. Malgré tout, les nombreux entretiens de dirigeants de sociétés d’ingénierie réalisés par les auteurs de l’étude font ressortir que la concurrence exercée par l’ingénierie publique est considérée comme « déloyale ». Un ingénieriste note ainsi que « les services publics travaillent souvent entre eux, sans passer par un appel d’offres », tandis qu’un autre affirme que « le privé est pénalisé car il doit contracter des assurances, ce qui n’est pas une obligation pour les ingénieries publiques ». Autres éléments témoignant de cette concurrence inégale : les prix cassés ou le fait que les donneurs d’ordre, également responsables de l’ingénierie publique, peuvent être juges et parties.

3 Le marché potentiel capté par l’ingénierie publique est évalué à plus de 7 milliards d’euros.

Les effectifs des ingénieries publiques en concurrence avec les ingénieries privées ont augmenté de 3,6 % par an depuis 2011. Sur cette période, ce sont les créations de structures au niveau local (SPL, ATD…) et les recrutements dans les intercommunalités qui ont le plus favorisé l’augmentation de ces effectifs. Au global, les 83 000 agents publics intervenant dans le champ concurrentiel ont capté en 2014 un marché potentiel de plus de 7,4 milliards d’euros, avance l’étude.4Les ingénieries privées ont connu une forte diminution de leur activité issue de la commande publique. Le tassement global des investissements des collectivités et la forte progression des effectifs d’ingénierie publique dans le champ concurrentiel grèvent lourdement l’activité des ingénieristes privés. Selon l’étude de l’Opiiec, la baisse d’activité globale engendrée sur la période 2011-2017 correspondrait ainsi à une diminution de 14 % de l’effectif de l’ingénierie privée de construction exerçant grâce à la commande publique française. Soit la destruction de 6 000 emplois équivalents temps plein (ETP) sur la période, sachant que ce sont les TPE et les PME qui seraient le plus touchées.

Les lourds constats établis par l’étude de l’Opiiec suscitent de multiples réactions chez les professionnels. « Cette étude nous permet d’apporter enfin la preuve d’un état de fait que nous dénonçons depuis longtemps », explique Dominique Sutra del Galy, président de la fédération Cinov (1). Même observation pour Nicolas Jachiet, président de Syntec-Ingénierie, qui soutient que « certaines structures, et notamment les agences techniques départementales, exercent une concurrence inéquitable vis-à-vis des plus petits bureaux d’ingénierie ». Du côté de l’ingénierie publique, Patrick Berger, président de l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF), confirme les tendances décrites dans l’étude, mais reste prudent sur les chiffres avancés et sur les conclusions à en tirer. Il dénonce notamment le « raccourci » qui consiste à attribuer principalement les difficultés que rencontre l’ingénierie privée à une concurrence déloyale et une surpopulation de l’ingénierie publique. Pour Patrick Berger, elles tiennent avant tout à la baisse importante des capacités d’investissement des collectivités.
Au-delà des différences, les points de vue des ingénieries publiques et privées ne semblent pas irréconciliables. Pour Dominique Sutra del Galy, l’étude de l’Opiiec doit être l’occasion de mettre en place une concertation sous l’égide de l’Etat pour organiser une complémentarité gagnant-gagnant entre les acteurs publics et privés. Plus largement, le président de la fédération Cinov estime urgent d’introduire une réflexion politique sur ce que doivent être l’ingénierie et la commande de prestations intellectuelles en France.
Mais il ne faut pas perdre de temps, car en attendant, les plus fragiles des ingénieristes, ceux qui disposent d’une faible couverture géographique, d’une maigre trésorerie ou de peu de polyvalence sont en train de mourir.

Retrouvez l’intégralité de l’étude de l’Opiiecsur www.lemoniteur.fr/opiiec

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7,4 milliards d’euros

C’est le montant du marché potentiel pour l’ingénierie privée actuellement capté par l’ingénierie publique et parapublique. Cette valeur est le produit des effectifs des ingénieries (para)publiques positionnés sur le champ concurrentiel (83 000 agents) par le chiffre d’affaires moyen par équivalent temps plein (ETP) issu de la commande publique dans les ingénieries privées (89 000 euros). Source : Opiiec

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Le repli sur soi des collectivités

« Deux phénomènes ont poussé l’ingénierie publique à se développer ces dernières années. A la suite du désengagement de l’ingénierie d’Etat à partir de 2007, certains territoires qui n’étaient plus irrigués, peut-être insuffisamment attractifs pour l’ingénierie privée, se sont tournés « naturellement » vers des agences techniques départementales (ATD), qui ont peu à peu pallié ce manque. Puis, la crise économique aidant, les collectivités ont opéré un repli sur elles-mêmes, cherchant à optimiser l’utilisation de leurs agents. Ceci dit, ces tendances devraient se rééquilibrer avec le temps. La baisse des dotations de l’Etat et des fusions, notamment liées aux métropoles, devraient en effet se traduire mécaniquement par une diminution des effectifs techniques des collectivités, au profit de l’ingénierie privée. »

Patrick Berger, président de l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF)

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Une complémentarité intelligente

« L’étude de l’Opiiec doit créer un sursaut salvateur. Il faut créer de la concertation, échanger avec les donneurs d’ordre publics, et surtout avec ceux qui peuvent être dans une logique de concurrence. Il faut aussi que nous apportions des propositions, notamment celles de la complémentarité entre ingénierie publique et privée. Car à l’heure où les collectivités voient leurs budgets diminuer drastiquement, il me paraît totalement inefficace et stérile qu’elles veuillent exercer notre métier. Nous devons ainsi retrouver les conditions d’une complémentarité intelligente. Travaillons ensemble pour faire aboutir les projets rapidement ! L’ingénierie privée à beaucoup à apporter. Nous sommes des acteurs économiques impliqués dans les territoires, et l’expertise que nous produisons va dans le sens de l’évolution de la société, de la ville, de l’habitat et des usages. »

Dominique Sutra del Galy, président de la fédération Cinov.

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Quand l’ingénierie se lâche sur le web

Sur Lemoniteur.fr, les réactions à l’étude de l’Opiiec – vives et contrastées – ne se sont pas fait attendre ! « Qu’un ingénieur ou un technicien soit embauché par le public ou par le privé, ça revient au même au regard du taux de chômage, donc on ne peut pas parler de destruction d’emplois », estime un bureau d’études. Patrick Miche, juge, lui, que « si les effectifs de l’ingénierie publique ont augmenté, ce n’est pas pour phagocyter l’ingénierie privée mais bien pour pallier le désengagement de l’Etat ». Pour Henri Coulloumme-Labarthe, le rapport est « peut-être même en deçà de la réalité si l’on ajoute la concurrence de très nombreuses associations loi 1901, subventionnées pour nombre d’entre elles ». Enfin, Jean-Luc Rommelaere s’interroge : « Qui est donc réellement le responsable dans ce type de structure [d’ingénierie publique NDLR] ? Le politique ou le technicien ? Il faudra attendre sans doute la jurisprudence pour le savoir… ». Le débat reste ouvert.

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Méthodologie et panel de l’étude de l’Opiiec

L’étude réalisée pour l’Observatoire paritaire des métiers de l’informatique, de l’ingénierie, des études et du conseil (Opiiec) par le cabinet KYU se fonde notamment sur plus de 1 200 réponses à un questionnaire en ligne soumis à 421 sociétés d’ingénierie privées, 57 structures d’ingénieries publiques/parapubliques et 763 administrations publiques. Une centaine de documents de référence ont par ailleurs été analysés et 60 entretiens ont été réalisés avec les différentes parties prenantes.
Patrick Berger, président de l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF)

(1) Fédération des syndicats des métiers de la prestation intellectuelle, du conseil, de l’ingénierie, et du numérique.

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