Enjeux Jacques Chanut

« Ceux qui profitent des prix bas sont complices de la casse sociale »

Mots clés : Hygiène et sécurité du travail

Un an après son élection, le président de la Fédération française du bâtiment est toujours sur le front des sujets qui fâchent : la pénibilité et la fraude au détachement.

Comment se porte le bâtiment à mi-année ?

La situation reste très compliquée. Les entreprises sont au bout du rouleau en termes de fonds propres, de trésorerie, et de carnet de commandes. Le moindre impayé, le moindre décalage de chantier peuvent être fatals à nombre d’entre nous. Sur le premier trimestre 2015, les dépôts de bilan des entreprises de 0 à 5 salariés sont en augmentation de 30 % sur un an. Nous annonçons une perte de 30 000 emplois dans le bâtiment cette année. Mais si rien n’est fait, ce chiffre pourrait doubler.
Malgré tout, pour certains entrepreneurs le « téléphone se remet à sonner », dans deux secteurs en particulier : le logement neuf, qui semble repartir, et la rénovation. En revanche, le marché du non-résidentiel reste atone.

La rénovation énergétique est un axe fort du projet de loi sur la transition énergétique. La loi vous satisfait-elle ?

Je vais vous surprendre, mais nous sommes contre l’obligation de travaux de rénovation énergétique qu’instaure la loi à différentes échéances. Obliger les propriétaires à réaliser des travaux entraîne souvent la fin des incitations financières et des subventions de l’Etat. Or, le modèle promu par la loi selon lequel les économies d’énergie permettront de financer les travaux de rénovation n’est pas réaliste, plusieurs études l’ont démontré. Cela pourrait bloquer le marché et concourir à des travaux de piètre qualité par souci immédiat de simple conformité.

Les importantes baisses de dotations de l’Etat aux collectivités locales vous impactent-elles ?

La commande publique représente 15 % de l’activité de nos entreprises, et elle joue habituellement un rôle contracyclique majeur. Or, durant cette période de disette budgétaire, elle ne le joue plus. Il faut faire redémarrer la machine. Nos fédérations sont au contact des élus locaux pour soutenir toute démarche qui permette d’engager des travaux immédiatement.

Quels types de démarches sont les plus efficaces ?

Le remboursement anticipé de la TVA sur les investissements publics des collectivités territoriales est l’une des plus attendues. Celles qui favorisent l’investissement immédiat sont aussi intéressantes. En Isère, le conseil départemental propose de bonifier de 10 % sa part de subvention sur tout projet qui sortirait d’ici à la fin de l’année. Ce coup de pouce peut débloquer de nombreux projets.
Pour relancer l’investissement, les collectivités pourraient également vendre la part dormante de leur patrimoine qui est immense : mourir riche a peu d’intérêt !

Le projet d’ordonnance qui transpose la directive européenne sur les marchés publics va-t-il dans la bonne direction ?

En l’état actuel de son écriture, le texte est plutôt équilibré. Quelques points sont très positifs, comme l’élargissement du principe de l’allotissement aux marchés issus de l’ordonnance de 2005, ou la suppression du seuil minimal de recours aux PPP, qui va permettre aux PME de continuer à y accéder sous certaines formes. Par ailleurs, l’ordonnance fait la part belle aux contrats globaux : s’ils sont les mieux à même de faire sortir certains marchés, ils doivent faire partie de la boîte à outils, mais en aucun cas être systématisés.

a directive promeut le BIM. Est-ce une bonne chose ?

Le BIM est une révolution en marche et sera incontournable dans la construction de demain. Mais attention ! Il faut que toute la profession y ait accès, surtout les plus petites entreprises. Car le jour où on l’imposera, il faudra jouer à armes égales : l’effort de formation va être très important.

Entre autres décisions, le gouvernement a transféré la mesure de la pénibilité à la branche professionnelle. Cela vous convient-il ?

C’est un soulagement : je préfère que les ennuis soient ici, à la FFB, que chez nos entrepreneurs et artisans. Pour autant, cela ne règle pas le dossier, cela le transfère. Et nous sommes dans le flou total sur la manière dont vont se dérouler les discussions. Si nous ne voulons pas réécrire les modes d’emploi chaque année, nous devons faire les choses correctement, et d’abord réaliser une réelle étude d’impact.

Comment expliquez-vous la baisse des prix observée dans le secteur depuis quelques mois ?

La spirale des prix bas est due à la panique liée à la baisse d’activité, de l’ordre de 20 à 22 % par rapport à 2008. C’est ce phénomène de prix bas qui a attisé la fraude au détachement. C’est terrible, car ceux qui profitent des prix bas sont complices de la casse sociale qu’ils engendrent. Ceux qui cautionnent ce low cost sont des receleurs, puisqu’ils profitent d’une fraude. Tout le monde entre dans le système : de l’artisan au major. Malheureusement, ils suivent la logique d’un système économique en oubliant qu’il est basé sur une fraude.

Avez-vous une idée de l’ampleur du phénomène ?

On nous annonce un total de 250 000, 300 000 travailleurs détachés dont 100 000 dans le bâtiment. J’ai bien peur que la réalité soit plus proche du double. Si nous continuons comme cela, dans trois ans nous serons moins de 800 000 salariés dans le bâtiment en France contre 1 140 000 aujourd’hui. Nous ne pouvons pas accepter de laisser les entreprises et artisans devant la seule alternative consistant à frauder ou à crever !

Les mesures prises par le gouvernement suffisent-elles ?

D’abord, il faut enfin pouvoir identifier qui est qui sur un chantier ! Le ministre du Travail, François Rebsamen, a pris une décision politique courageuse en décidant de rendre obligatoire la carte d’identification pour tous les intervenants sur un chantier. Ensuite, il faut que le receleur, c’est-à-dire le maître d’ouvrage qui profite du système de prix anormalement bas basé sur une fraude, soit coresponsable. Evidemment, l’entreprise doit être condamnée, mais il faut que tous ceux qui ont été complices du système payent également.

Et les contrôles ?

Les contrôles doivent être systématiques et beaucoup plus larges. Quand on triche sur les horaires, ce n’est pas en semaine, c’est le week-end. Le gouvernement a annoncé la création d’une structure regroupant les inspecteurs du travail, Urssaf, police, gendarmerie et les douanes. Or, cela coince aujourd’hui du côté de Bercy au sujet des douanes. Pourtant elles sont primordiales, car elles peuvent intervenir de jour comme de nuit, lutter contre la contrefaçon et même entrer chez les particuliers. Si nous mettons en place un système d’identification et qu’il n’y a pas de contrôle, ce n’est pas 100 000 emplois en cinq ans que perdra le bâtiment, c’est 100 000 par an !

Lire l’intégralité de l’interviewsur www.lemoniteur.fr/chanut

Vous devez être abonné au moniteur pour lire la suite de ce contenu
PAS ENCORE ABONNÉ
ENCADRE

Et pendant ce temps, activité et effectifs continuent de chuter...

Selon une étude réalisée par la FFB, l’écart de salaire d’un ouvrier d’Europe de l’Est respectant toutes les contraintes nationales avec un ouvrier français ne devrait être que
Le coût réel d’un travailleur détaché devrait donc être Mais sur le terrain, il tourne autour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X