Architecture Technique Profession

Ces architectes qui choisissent la France

Mots clés : Architecte

Japonais, Norvégiens ou Italiens, ils bâtissent dans l’Hexagone à l’issue d’un parcours semé de concours et de rencontres.

Trop de contraintes, plus assez de commandes, pas toujours suffisamment d’audace… Voilà les maux, souvent ressassés, dont souffrirait l’architecture en France. Il n’empêche, l’Hexagone doit avoir ce on-ne-sait-quoi de séduisant qui donne envie aux étrangers de venir y bâtir. Parmi eux, il y a les « starchitectes » internationaux auxquels des élus, caressant l’espoir d’un prétendu « effet Bilbao », déroulent le tapis rouge. Mais il y a aussi des agences moins connues, en charge de programmes plus modestes. Les chiffres pourtant restent mesurés puisqu’ils ne sont que 2 000 étrangers à être inscrits au tableau du Conseil national de l’ordre. Et le phénomène n’est pas non plus nouveau. Sans remonter jusqu’à Léonard de Vinci, qui œuvra pour François Ier, on peut se rappeler la pyramide du Louvre de l’Américain Ieoh Ming Pei ou le siège du Parti communiste du Brésilien Oscar Niemeyer. Il apparaît en tout cas que les chemins qui mènent à Paris et ses environs sont divers. L’Europe, manifestement, joue à plein son rôle d’ouverture. Mais à écouter les architectes étrangers, issus de ce continent ou d’autres plus lointains, il n’y aurait pas une unique stratégie pour investir le marché français. Leurs parcours se racontent comme autant d’histoires personnelles.

Savoir s’exposer

En juin 2010, les projecteurs sont braqués sur BIG. Avec ses cimaises et ses maquettes rutilantes, l’exposition « Yes is More », que Arc en rêve, à Bordeaux, consacre à cette agence danoise, attire 18 222 visiteurs en six mois. Surtout, la directrice générale du centre d’architecture, Francine Fort, est aujourd’hui persuadée qu’elle a fait découvrir le pétillant Bjarke Ingels : « Sans cela, il n’aurait sans doute pas été retenu pour le concours de la Méca », futur équipement culturel régional de la ville. En 2012, il a en effet remporté la mise, en association avec les Français de Freaks. Si l’exposition n’explique pas seule ce succès, elle a sans conteste inscrit BIG dans le paysage.
« Etre mieux identifiés » était aussi le vœu du bureau Auer Weber quand il a montré son travail à la Galerie d’architecture, à Paris, en 2013. Les Allemands avaient toutefois attendu pour cela d’avoir livré un projet en France, l’Azur Arena d’Antibes. Ces expositions, comme les publications dans les revues ou les prix d’architecture, servent ainsi de cartes de visite… même si les architectes se défendent d’y avoir recours dans un but purement promotionnel.
Dans leurs projets d’export, ils peuvent aussi souvent compter sur un soutien institutionnel. Ainsi Wallonie-Bruxelles Architectures, structure qui émane des administrations de la Culture et du Commerce extérieur, a pour mission « d’accroître le rayonnement des agences de Belgique francophone et de les aider à développer leur réseau ». C’est donc elle qui a monté l’exposition « Entrer », qui, l’hiver dernier, a présenté des réalisations récentes d’architectes belges pendant deux mois à Paris.

Entrer dans la course

« A qui veut entrer sur un marché, les compétitions d’architecture ouvrent la voie. » La règle est énoncée par le NAX, réseau créé en 2002 par la chambre fédérale des architectes allemands pour porter leur développement à l’international. Bien des agences empruntent justement cette voie pour se faire un nom en France. Certains ont d’ailleurs remporté des programmes prestigieux, comme le Japonais Shigeru Ban avec le Pompidou-Metz ou les Norvégiens de Snøhetta avec Lascaux IV. Parfois, les participants se distinguent même sans gagner, tels les Néerlandais de MVRDV : « Nous avons participé aux concours du Quai Branly et de la Philharmonie. Mais c’est sans doute la première consultation sur les Halles qui a fait basculer notre situation », raconte l’architecte Winy Maas. Avec son « dancefloor » multicolore, MVRDV avait frappé un grand coup. Aujourd’hui, l’agence mène bien d’autres projets, notamment urbains. Pour sa part, Auer Weber a participé à une quarantaine de compétitions en France. L’agence s’appuie pour cela sur sa cellule concours internationaux.
Maintenant que les grands projets se font plus rares, les architectes étrangers sont aussi présents sur des programmes plus modestes. Peut-être parce que, comme il est souvent rappelé, les concours français sont bien rémunérés. Mais aussi parce qu’il y a un chantier à la clef, plus sûrement en tout cas que dans bien d’autres pays. Le NAX l’a constaté : « Si, en France, il peut être difficile d’intégrer le cercle des compétiteurs, une fois un concours remporté, il est à peu près certain que la réalisation suivra. »

Trouver son alter ego

« Ils sont les rois du monde dans leur pays, pourtant ils ont la curiosité et le courage d’aller faire de l’architecture ailleurs, avec d’autres », salue le Parisien Vincent Parreira. L’architecte s’est rapproché de son confrère lisboète Manuel Aires Mateus, parce qu’il admirait son travail. Ensemble, ils conçoivent et réalisent des logements à Paris. Le Portugais plaisante : « Le plus grand problème dans l’association, c’est l’associé. Il faut être sur la même longueur d’ondes. » Chacun oublie alors son ego pour son alter ego. « Quand on arrive sur un nouveau marché, s’associer permet aussi de mieux appréhender les codes, les procédures…» note Jakob Sand, architecte en charge des projets hexagonaux chez BIG. Leurs partenaires frenchies de Freaks confirment : « L’architecte étranger apporte une prospective et le Français, une expertise. » Ils ajoutent s’être associés aux Danois « pour le plaisir de faire de la belle architecture, à grande échelle, et pas pour la gloire ». Depuis Tokyo, Sou Fujimoto estime qu’« en collaborant avec de jeunes équipes, [il] peut élargir son monde, et eux, le leur ». Les agences montreuilloises Laisné-Roussel et Manal Rachdi-OXO Architectes, qui lui sont associées dans plusieurs opérations, disent apprécier leur « rapport d’égal à égal ». La relation professionnelle, enfin, peut aboutir à une amitié réelle, comme celle qui unit Jean de Gastines et Shigeru Ban : seize ans de « mariage » pour ce tandem franco-japonais… qui partage un même goût pour le bon vin.

Prendre un pied-à-terre

En 2016, plusieurs agences s’établiront à Paris : Sou Fujimoto (Japon), Dietrich Untertrifaller (Autriche) et sans doute Snøhetta (Norvège). « Quand on a de grands projets en études ou en construction, être sur place devient nécessaire », estime Winy Maas dont l’agence MVRDV a ses bureaux depuis peu au sein d’un espace d’accueil pour des entreprises hollandaises. Quant aux Italiens de l’agence Offscape, leur bureau parisien leur permet de « faire partie du pays et de rentrer dans le processus local projet-chantier-livraison ». A la fin des années 1980, Dietmar Feichtinger, Autrichien devenu Parisien, voyait la capitale française et ses grands projets mitterrandiens comme la « Mecque de l’architecture ». « Sans connaître la langue, mais en sachant dessiner », il avait envie de participer à cette « politique volontariste qui entend améliorer la vie et la ville avec des bâtiments publics et des ouvrages d’art ». Ses compatriotes de l’agence Baumschlager-Eberle étaient, eux, en lice pour un concours à Dieppe, face à Christian Hauvette, quand celui-ci est décédé en 2011. « Sa veuve et ses proches souhaitaient donner un avenir à l’agence et à ses collaborateurs et nous ont proposé de la reprendre, explique la directrice Anne Speicher. Notre installation à Paris ne relevait donc pas d’une stratégie. En revanche, elle nous a permis de nous rapprocher de nos maîtres d’ouvrage. » Pour Shigeru Ban, la France aura été un début en Occident. Son pied-à-terre parisien lui permet de rayonner en Europe… et jusqu’au Moyen-Orient.

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Comment exercer la profession d’architecte en France ?

Un ressortissant de l’Union européenne qui souhaite s’établir en France doit s’inscrire à l’Ordre. S’il est diplômé d’une école homologuée au niveau européen, il bénéficie d’une reconnaissance automatique. Sinon, son parcours de formation initiale et son expérience professionnelle seront examinés par le ministère de la Culture, après avis du Conseil national.
Un non-ressortissant de l’Union européenne qui a fait ses études en France et obtenu son habilitation à exercer la maîtrise d’œuvre en son nom propre (HMONP) doit néanmoins demander une autorisation d’exercer. Elle lui est accordée par le ministère de la Culture après avis du Conseil national. La France reconnaît certains diplômes obtenus hors UE.
Le lauréat d’un concours international est automatiquement autorisé à réaliser le projet.
Pour réaliser une simple prestation de service, l’architecte étranger doit faire une déclaration auprès de l’Ordre de la région où se trouve son projet. Il est impératif qu’il soit autorisé à exercer dans son pays et qu’il soit assuré. Il n’est obligé ni de s’associer à un confrère français, ni de s’inscrire à l’Ordre, mais il est soumis à la déontologie de ce dernier.

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Décryptage - « On est loin d’une invasion des architectes étrangers en France »

Isabelle Moreau, directrice des relations extérieures et institutionnelles à l’Ordre des architectes français.

Pourquoi la France attire-t-elle les architectes étrangers ?

La France est réputée à travers le monde pour son système de commande publique de maîtrise d’œuvre. Les procédures de passation des marchés sont très transparentes, comparées à d’autres pays comme l’Italie. Les concours, obligatoires au-dessus des seuils européens (135 000 € HT pour l’Etat et 209 000 € HT pour les collectivités territoriales), sont bien entendu ouverts aux architectes de l’Union. Certes, ils ne sont plus aussi grandioses que dans les années 1980, faute d’argent public. Toutefois, même d’échelle moindre, ils attirent toujours. D’autant que les candidats non retenus sont indemnisés, ce qui est loin d’être le cas dans les autres pays en Europe.

Combien sont inscrits au tableau de l’Ordre français ?

Ils sont environ 2 000. Les deux tiers d’entre eux sont ressortissants de l’Union européenne, majoritairement des Allemands, des Belges, des Espagnols, des Italiens, ainsi que des Suisses. Le dernier tiers vient de pays comme l’Algérie, le Maroc, le Cameroun, l’Iran et, depuis plus récemment, la Chine, la Corée du Sud… Ils ont souvent étudié en France, puis sont restés pour exercer. Ces chiffres sont relativement faibles au regard des 30 000 architectes inscrits au tableau de l’Ordre. Et ils varient peu. Cela dit, la loi Macron – qui autorise des sociétés d’architecture établies dans l’Union européenne à créer des filiales en France – devrait permettre de favoriser la mobilité des ressortissants européens. Mais on ne peut en aucun cas parler d’invasion.

Les architectes français sont-ils aussi bien accueillis à l’étranger ?

Il n’y a pas que les architectes stars – comme Nouvel, Portzamparc ou Perrault – qui s’exportent. D’autres, moins médiatisés, franchissent aussi les frontières. Mais peu d’entre eux partent au-delà de l’Union européenne. Pourtant des accords internationaux existent. Par exemple avec le Québec, où les architectes français peuvent aller travailler s’ils ont exercé au moins trois ans dans l’Hexagone, et réciproquement. Actuellement, quinze architectes de la Belle Province œuvrent sur notre territoire.

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