Autres Pierre-André de Chalendar

« Avec le numérique, le particulier devient acteur dans le choix des produits de construction »

Mots clés : Entreprise du BTP - Industriels du BTP

Saint-Gobain fête ce mois-ci ses 350 ans. A l’heure de la révolution digitale, le patron du géant industriel du BTP expose les défis qui attendent son groupe.

Entretien avec Pierre-André de Chalendar, président-directeur général de Saint-Gobain

Que signifie pour vous de fêter les 350 ans de Saint-Gobain ?

Il y a très peu d’entreprises dans le monde qui peuvent fêter leurs 350 ans (1) et nous en sommes extrêmement fiers. L’histoire de Saint-Gobain a forgé notre identité. Ce qui a fait que l’entreprise a pu traverser les siècles, les révolutions, les guerres, c’est que nous avons toujours cherché à nous réinventer. C’est donc un Saint-Gobain tourné vers l’avenir que nous fêtons en 2015 car nous voulons être là les 350 prochaines années. Nous sommes déjà en train de vivre une nouvelle révolution : celle du numérique. Avec elle, la frontière entre les professionnels et les particuliers va s’estomper, et l’utilisateur final de nos produits va vouloir, de plus en plus, jouer un rôle dans le choix des matériaux, dans la conception même de nos produits.

Que représente encore la France pour Saint-Gobain ?

Elle représente aujourd’hui à peu près le quart de notre chiffre d’affaires et restera, de loin, notre premier pays. Je crois en la France à moyen terme, la démographie y est dynamique et le chantier de la rénovation énergétique absolument majeur. Globalement, les évolutions vont dans la bonne direction mais nous allons être pénalisés encore un moment par l’héritage des deux premières années du gouvernement dans le domaine du logement. Dans le neuf, on ne devrait voir le redémarrage qu’en début d’année prochaine.

Les initiatives en faveur de la performance et de la rénovation énergétiques sont-elles satisfaisantes ?

Le diagnostic de performance énergétique est bien entré dans les mœurs et, aujourd’hui, il justifie un différentiel de prix assez significatif, à la location comme à l’achat. La France rattrape ainsi une bonne partie de son retard. Il y a un potentiel de rénovation énergétique considérable dans ce pays. Saint-Gobain est bien placé, même si je n’en vois pas encore la traduction dans nos chiffres d’activité. En ce qui concerne le neuf, la RT 2012 va dans le bon sens, c’est une norme intelligente car elle fait gagner de l’argent aux gens. Je ne suis pas complètement en phase avec ceux qui disent qu’il faut déjà préparer la réglementation de 2020, le bâtiment à énergie positive. Le mieux est l’ennemi du bien ! Mettons déjà tout le parc immobilier français au niveau de la RT 2012 et ce sera déjà une avancée considérable. Le crédit d’impôt pour la transition énergétique (CITE) se met en place, je le vois déjà dans certaines activités liées aux fenêtres, et il va monter en régime. Le sujet des RGE [mention « Reconnu garant de l’environnement », qui s’adresse aux artisans et entreprises spécialisés dans les travaux d’efficacité énergétique en rénovation et l’installation d’équipements utilisant des énergies renouvelables, NDLR] avance : je le constate, les bons artisans labellisés RGE ont des carnets de commande pleins ! Mais il n’y en a pas encore assez. Saint-Gobain a doublé ses objectifs de 2014 avec 11 000 artisans formés RGE aujourd’hui. Notre effort est considérable si l’on se base sur 40 000 artisans RGE au plan national, un chiffre plus réaliste que les 80 000 annoncés selon moi, certains artisans ayant deux ou trois spécialités. Nous allons créer des clubs d’artisans RGE et lancer des initiatives dans le domaine du digital pour les aider à se mettre en relation avec les particuliers qui veulent faire des travaux.
Comment le numérique révolutionne-t-il vos métiers et vos activités ?

Le digital va beaucoup aider la rénovation énergétique. Les conforts dont je parle – thermique, acoustique, visuel – vont de plus en plus se mesurer grâce à la domotique et à Internet. Et à partir du moment où le particulier va mesurer toute une série de paramètres dans son logement, il va vouloir agir pour les modifier et constater que c’est intéressant. Nous sommes au début de la transformation dans ce domaine. Les artisans doivent avancer rapidement : certains utilisateurs finaux vont en savoir davantage qu’eux sur ce qu’il faut faire ! L’artisan n’est pas devenu moins expert, mais seulement il faut qu’il se forme à des techniques qui évoluent plus vite. C’est aussi le rôle de nos négoces de les accompagner. L’ambition est de proposer en permanence de nouvelles solutions et de nouveaux produits. De manière générale, nos innovations sont incrémentales et, de temps en temps, elles sont révolutionnaires – à l’image du vitrage électrochrome [qui s’assombrit ou s’éclaircit selon les besoins, NDLR]. Progressivement, l’innovation va faire entrer le digital dans l’habitat, via les objets connectés. Dans dix ans, c’est le vitrage qui commandera directement toute une série d’opérations dans la maison. Le smartphone et les applications liées à la mesure sont des outils grâce auxquels l’utilisateur final va de plus en plus s’intéresser à la manière dont la maison est élaborée. Les professionnels vont avoir besoin de travailler sur leur valeur ajoutée, et elle ne sera pas forcément de même nature qu’avant. Un certain nombre de savoirs qui émanaient des artisans peuvent aujourd’hui se retrouver dans un smartphone. Ce qui fait que les choses bougent plus vite que ce que j’imaginais, c’est que cette révolution arrive dans le monde professionnel par la sphère privée. Le digital oblige à s’interroger sur toute la chaîne de valeur ajoutée, en partant de l’expérience du client. Des gens peuvent arriver à un moment dans la chaîne et essayer de changer les règles du jeu, mais il n’est pas interdit aux acteurs en place de le faire eux-mêmes !

Quels sont les défis liés à la maquette numérique ?

Elle va être le changement le plus important dans la construction dans les prochaines années. Pour nous c’est une évolution majeure car elle nous permet d’être présents dès la phase de plan d’architectes. Le rôle de tous les acteurs de la chaîne de la construction va être modifié, et nous allons tous voir que l’on peut gagner en productivité de manière considérable. La France est en retard par rapport aux Etats-Unis et aux pays nordiques mais on sent que le mouvement s’accélère, notamment par le biais des grandes entreprises de la construction.

Cette année, vous avez pris une participation dans la start-up Qivivo qui commercialise un thermostat intelligent. Ce type d’opération va-t-il se multiplier ?

Peut-être. Nous avons aussi nos start-up internes, avec une équipe de mathématiciens au sein du centre Saint-Gobain Recherche, à Aubervilliers, dont le digital occupe une part majeure du temps. On mène à la fois des expériences en interne dans ce domaine, notamment en lançant des applications mobiles ou Internet liées à nos différents métiers dans l’industrie et la distribution, tout en misant sur l’innovation ouverte. Avec les start-up, nous nouons en général des accords techniques plutôt que des accords commerciaux. Je vais vous raconter une anecdote : il y a quelques années, notre cellule d’innovation ouverte, Nova, avait repéré une société américaine en train de mettre au point un thermostat connecté. Nous avons commencé à nous y intéresser. Trois mois plus tard, nous apprenons que Google l’a rachetée 3 milliards de dollars : c’était Nest ! Nous ne sous-estimons pas la puissance de Google. Nous sommes en contact, car ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas nécessairement tout faire eux-mêmes.

Vous présidez l’association française Entreprises pour l’environnement (EPE). La COP21 ouvre dans quelques semaines, quel rôle les industriels doivent-ils jouer ?

Les entreprises industrielles ont toujours été considérées comme le problème. Ce qu’on veut démontrer, c’est qu’elles sont en fait la solution. Aujourd’hui, l’énergie nécessaire à la fabrication d’un vitrage performant est compensée par l’énergie qu’il fait économiser au bâtiment en quatre mois. Il faut aussi que l’on donne un signal pour le prix du carbone. Si l’on me dit que, dans dix ans, le carbone coûtera 50 ou 100 euros la tonne, je ne vais pas réaliser mes investissements de la même manière, ni investir de la même manière en R & D. Nous travaillons déjà beaucoup sur l’écoconception.

Fin 2014, vous aviez annoncé la prise de contrôle de l’entreprise suisse Sika pour 2015. Qu’est-ce que le retard pris dans ce projet implique pour le groupe ?

Nous nous sommes donné du temps mais cela ne change rien à notre détermination. Nous attendons encore l’aval de certaines autorités de la concurrence. Celui de la Commission européenne a été très important car il a confirmé que Weber, notre filiale de mortiers, et Sika ne sont pas concurrents, contrairement à ce que Sika prétend pour s’opposer à cette transaction. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est que les membres indépendants du conseil d’administration de Sika se mettraient dans l’illégalité en limitant les droits de vote [de la holding familiale SWH, NDLR]. Il ne me paraît pas impossible qu’ils changent d’avis, ils engagent leur responsabilité personnelle. Nous n’allons évidemment pas acheter tant que nous ne serons pas assurés de pouvoir exercer les droits de vote. Nous ne sommes pas à quelques mois près.

Où en est votre projet de nouveau siège social à la Défense ?

Les travaux de cette tour, dont nous serons locataires, commenceront début 2016. Je pourrai suivre le chantier depuis mon bureau. Ce nouveau siège permettra le regroupement d’équipes aujourd’hui réparties sur plusieurs sites. Je souhaite en faire une vitrine de nos savoir-faire, de nos matériaux. Nous allons notamment jouer avec la transparence du verre.

Retrouvez l’interview dans son intégralité sur www.lemoniteur.fr/chalendar

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ENCADRE

Pierre-André de Chalendar en 5 dates

12 avril 1958 : naissance à Vichy (Allier).
1979 : diplômé de l’Essec, il fera ensuite l’ENA.
1989 : entre chez Saint-Gobain en tant que directeur du plan.
2007 : devient directeur général du groupe.
2010 : succède à Jean-Louis Beffa au poste de P-DG.

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Saint-Gobain en 5 dates

1665 : création de la Manufacture royale de glaces de miroirs.
1970 : fusion avec le fabricant de canalisations Pont-à-Mousson.
1996 : intégration de Poliet et virage dans la distribution bâtiment.
2007 : début du recentrage des activités sur l’habitat durable.
Octobre 2015 : Saint-Gobain célèbre ses 350 ans.

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Traverser le miroir

Que voit Saint-Gobain quand il se regarde dans le miroir ? Il voit d’abord la plus vieille entreprise du CAC 40. Une société née de la volonté d’un roi, qui a survécu aux révolutions, aux guerres et à la nationalisation. Ensuite, il voit un géant, tentaculaire, dont les ramifications vont du BTP à l’industrie, du pare-brise de notre automobile à la plaque de plâtre de notre maison, en passant par les canalisations qui sillonnent nos villes. Il voit un paquebot qui a su virer de bord, se lançant en 1996 dans le marché du négoce des matériaux de construction jusqu’à en retirer aujourd’hui la moitié de ses revenus. Mais que lui prédit son miroir ? A l’heure de la transformation numérique, Saint-Gobain sait que se joue aujourd’hui son hégémonie de demain. Il doit changer de paradigme. S’il a pu proposer des innovations de rupture par le passé, il faut qu’il s’empare de la révolution des objets connectés dans la maison. Là se situe sûrement son plus grand défi, celui qui va bouleverser tous les industriels à l’ADN « B to B » : augmenter sa notoriété pour parler à l’utilisateur final et le conquérir, lui qui s’informe plus facilement, devient expert et reprend la main sur son habitat. Il choisit déjà les matériaux pour construire son logement ou le rénover, y impose ses propres usages. Dans le miroir, l’ombre de Google et de sa filiale Nest n’est pas loin, comme celle de nouveaux challengers aussi nombreux que protéiformes. Le vétéran sera-t-il assez agile pour traverser le miroir ?

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La galaxie Saint-Gobain aujourd'hui

Né au XVII e siècle, Saint-Gobain est aujourd’hui l’un des cinq poids lourds mondiaux de la fabrication et de la commercialisation de matériaux de construction. Des miroirs de la Galerie des glaces du château de Versailles au leadership européen dans la distribution bâtiment, le groupe a su innover et prendre les bons virages pour s’imposer.

1665 Le roi Louis XIV, sous l’impulsion de son ministre Colbert, crée une Manufacture des glaces pour s’affranchir de la suprématie de Venise dans la fabrication de miroirs.

180 000 salariés.

41 Mds€ de chiffre d’affaires en 2014.

+ 11 % croissance du chiffre d’affaires entre 2004 et 2014 (en euros constants).

66 pays (dont 27 pays pour la distribution bâtiment).

12 centres de RetD dans le monde avec un budget de 402 millions d’euros en 2014.

65 % du budget RetD est consacré au pôle Matériaux innovants.

Environ 1 000 sites de production ou de distribution dans le monde.

1/3 des ventes est réalisé par les produits estampillés «efficacité énergétique».

4 400 points de vente dans le monde.

18,8 Mds€ de chiffre d’affaires pour la distribution dont 7 milliards en France.

Principales marques du groupe Weber, Placo, Isover, Norton, Glassolutions, SageGlass, Sekurit, Gyproc, PAM, Ecophon, Lapeyre, Point.P, La Plateforme du Bâtiment, Cedeo, Brossette, K par K, Asturienne..

(1) Pour célébrer ses 350 ans, Saint-Gobain présente au public quatre pavillons futuristes lors d’une exposition qui se tiendra du 15 au 31 octobre, sur la place de la Concorde, à Paris.

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