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Ankara une capitale dans le désert

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation individuel - Conservation du patrimoine - ERP sans hébergement - Gouvernement - Métier de la construction

Proclamée capitale de la République de Turquie en octobre 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, Ankara n’est alors qu’une bourgade paysanne sur le plateau central d’Anatolie. Deux décennies plus tard, elle est à peine reconnaissable, avec ses immeubles flambant neufs : logements modernes, banques, ministères, écoles et universités… Transformée en métropole, elle est l’œuvre d’architectes et d’urbanistes exilés, pour la plupart venus d’Allemagne ou d’Autriche, portés par l’élan réformateur du nouveau Président. Les concepteurs de ce projet urbain marqueront de leur empreinte la ville et la culture architecturale du pays. Excepté Brasilia et Chandigarh, peu de villes créées ex nihilo peuvent rivaliser avec l’ampleur d’un tel chantier. Mal connu et tout aussi spectaculaire que la Ville blanche de Tel-Aviv qui lui est contemporaine, le patrimoine ankariote des années 1930 mérite largement d’être redécouvert.

Inauguré en grande pompe à l’automne 2014, le palais présidentiel de Recep Tayyip Erdogan (Ak Saray), en banlieue d’Ankara, est un ensemble tentaculaire de 200 000 m2 censé rappeler la tradition seldjoukide. Cette référence ancrée dans la tradition semble vouloir prendre le contre-pied du projet kémaliste, rêve d’une Turquie tournée vers l’Occident. Après son élection à la présidence en 1923, Mustafa Kemal Atatürk instaure une politique sans égale au Moyen-Orient : le sultanat est aboli ; l’écriture arabe, remplacée par l’alphabet latin. Dans cet élan réformateur, le « père des Turcs » souhaite créer une capitale calquée sur les modèles urbains les plus progressistes. Au départ simple agglomération de l’Anatolie rurale, Ankara devient le théâtre de cette ambition. Porté par l’utopie urbaine de la « tabula rasa », ce projet de capitale vient supplanter Constantinople l’ottomane. Il offre alors une terre d’accueil à des architectes allemands dont la pratique est mise en péril par la crise économique de 1929, puis par l’accession de Hitler au pouvoir (1933).

Appelées à concevoir le visage de la Turquie moderne, ces personnalités, souvent professeurs dans les universités allemandes et autrichiennes, répondent à l’appel du gouvernement turc, quittant ainsi un climat national très tendu. Parmi les plus célèbres, Hans Poelzig, auteur du théâtre expressionniste Großes Schauspielhaus (1919), ou Bruno Taut, signataire du Pavillon de verre (1914) et de la Cité du fer à cheval (1933), transmettent leurs idées novatrices aux futurs architectes locaux. Sous l’influence de ces Européens, un style national dit « républicain » voit le jour, entre recherche épurée et réminiscences orientales. Oc-cupant la Une de l’actualité en Turquie et en Europe, ce grand chantier urbain constitue une vitrine politique pour chaque nation. Exemple, la France choisit Albert Laprade, l’auteur du musée des Colonies à Paris (1931), pour la conception de son ambassade à Ankara.

« La construction de cette capitale dans une steppe dénudée, dépourvue d’eau, reliée au reste du pays par de mauvaises pistes fut, à l’origine, presque une gageure impossible à tenir », lit-on dans le Guide bleu de 1958. Reliée en 1892 à Istanbul par le chemin de fer, Ankara (Angora dans les textes anciens) se dresse au cœur d’une région montagneuse – l’Anatolie -, dont le climat continental favorise les paysages désertiques. Pour les architectes, le défi à relever est double : aux difficultés naturelles du site s’ajoute l’échelle de l’intervention. Hors Brasilia ou Chandigarh, il existe peu de cas comparables.

La planification du désert (1924-1932)

Les premiers aménagements se concentrent sur la planification urbaine, et deux schémas sont successivement adoptés, en 1924 puis en 1932. Conçu par l’Allemand Carl Christoph Lörcher (1884-1966), le premier plan d’urbanisme prévoit un réseau viaire composé de grands boulevards, de carrefours et de places moyennes, dans une volonté de rationaliser les flux circulatoires. Il intègre les villages alentour et ménage, entre le tissu historique et sa...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 248 du 15/02/2016
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