Référence

Amiens La naissance du « style » reconstruction

Mots clés : Architecte - Rénovation d'ouvrage

La reconstruction d’Amiens entre 1945 et 1962 ne porte véritablement la marque d’aucun architecte, contrairement au Havre, où Perret impose sa doctrine, contrairement au Maubeuge d’André Lurçat, au Tours de Pierre Patout, au Saint-Malo de Louis Arretche. Même si Pierre Dufau a, pendant près de vingt ans, dirigé puis suivi la reconstruction de la ville, c’est toute l’originalité de cet immense chantier que d’avoir sollicité une multitude d’acteurs – notamment quelque 200 architectes d’opération – et d’expressions architecturales, tout en misant, ponctuellement, sur l’intervention de personnalités charismatiques.

Au printemps 1951, le critique et historien Bernard Champigneulle se rend à Amiens pour prendre la mesure d’un projet qui fait abondamment parler de lui : celui d’une tour de cent mètres, dessinée par Auguste Perret, annoncée comme l’un des plus éloquents symboles de la reconstruction des villes de France. Ce chantier expérimental est alors parvenu à mi-hauteur, mais ce qui intéresse le visiteur n’est pas la dernière prouesse de celui dont il signera, en 1959, la première monographie post mortem. Son regard se porte sur des aspects beaucoup moins spectaculaires d’une œuvre engagée d’autant plus rapidement – l’Association syndicale de reconstruction et remembrement est créée le 26 juin 1945 – qu’elle a été préparée, dès l’été 1940, après les bombardements allemands et l’incendie ayant ravagé la quasi totalité du centre-ville. Champigneulle a rencontré Pierre Dufau, en charge depuis le tout début du plan d’Amiens, qui lui avoue n’avoir « rien fait de génial ; nous avons cherché les solutions de bon sens et d’équilibre qui peuvent donner satisfaction aux habitants ». À l’heure où architecture et urbanisme s’arment de doctrines à même de répondre à l’urgence de la Reconstruction, c’est bien l’absence de toute approche doctrinaire qui apparaît à Champigneulle comme la grande qualité du paysage amiénois : « Il y a donc quelques îlots de vastes immeubles ; ceux-ci sont très aérés, sans cours intérieures, ouvrant sur des parcs ou des terrains de jeux. Ce qui frappe le plus dans la reconstruction d’Amiens, c’est son extrême diversité. Je dirais même son disparate si les contrastes ne répondaient pas à une évidente logique de conception. Rien de tout cela n’est incongru. Un charme évident se dégage de ces mariages bien assortis de la brique et de la pierre, de la tuile et de l’ardoise. Dans le palmarès des cités reconstruites, Amiens et Le Havre sont aux antipodes. Celle-ci est comme tendue dans sa dignité monumentale où paraît la volonté de répondre à un programme idéal ambitieux, celle-là se compose avec naturel et bonhommie. Rien de génial ? Peut-être. Mais, pour de telles tâches, on a de sérieuses raisons de se méfier du genre génie et de lui préférer l’empirisme et le talent. On goûte cette simplicité des demeures et cette architecture sans âge, de lignes sobres et de formes pures, qui ont le mérite de s’adapter assez bien à tous les voisinages. C’est à Amiens qu’ont eu lieu les premiers travaux de reconstruction, c’est là que nous avons vu naître ce style « M.R.U. », d’ascendance un peu angevine et un peu Île-de-France, répandu maintenant dans tout le pays, style aimable et modéré (dont nous voyons déjà l’abâtardissement), qui irrite les architectes révolutionnaires par son manque d’audace, mais qui a tout de même permis aux villes françaises, sinon de garder leur physionomie (ce qui n’était pas toujours un mal), au moins d’échapper aux monstres. (1)»

Le remembrement du plan Dufau

Le plan de reconstruction d’Amiens fait partie des tout premiers établis en France après la défaite de mai 1940. Il est confié après concours à un jeune Prix de Rome, Pierre Dufau (1908-1985), natif d’Arras mais dont la jeunesse fut amiénoise, qui dirigera par la suite l’une des plus importantes agences du pays. Les premières esquisses datent d’octobre 1940 et le projet est déclaré d’utilité publique le 23 juin 1943. Il devra pourtant être revu après les bombardements alliés de 1944-1945 qui alourdissent le lourd tribut payé par la ville, déjà meurtrie par les bombardements de la Première Guerre mondiale et par la guerre de 1870. À la Libération, plus de 10 000 bâtiments sont entièrement détruits, 30 000 gravement détériorés, 60 % des logements sont sinistrés ou endommagés ; 57 000 habitants sur 94 000 sont ainsi sans logement. Jusqu’aux dernières modifications apportées au plan en 1947 et 1949, les propositions de Pierre Dufau évoluent sans que l’essentiel soit remis en cause : nouveaux axes de circulation, remembrement parcellaire, marquage du centre-ville par des architectures ordonnancées, trois des principes fondateurs du plan de 1940 sont préservés.

La mutation la plus spectaculaire est le remodelage foncier de la ville : modernisé avec parcimonie jusqu’au XXe siècle, le tissu médiéval d’Amiens présente un parcellaire très fortement découpé, dont la conséquence est une voirie que l’on compare alors, en longueur, à celle d’une ville de la taille de Lyon. Intervenant sur un périmètre de 162 ha, Pierre Dufau s’attelle au remembrement de 184 îlots regroupant à l’origine 3 605 parcelles. Si le nombre d’îlots demeure inchangé ou presque (172), celui des parcelles sera quasiment divisé par trois (1 340). Pour ce faire, Dufau impose une règle simple : aucune construction ne doit présenter une largeur de façade inférieure à 7 m. Tandis que les faubourgs d’Amiens ont préservé leur parcellaire étroit et profond, le centre-ville se distingue par la...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 240 du 11/03/2015
PAS ENCORE ABONNÉ
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X