Architecture Espace public

Aménager la ville, c’est du grand art

Des quais du Havre aux bords de Loire, les œuvres contemporaines jouent aussi un rôle urbain.

Son nom officiel est la place du Grand Marché mais, à Tours, on a pris le pli de parler de la place du Monstre. Et ce, depuis qu’une créature a effectivement envahi les lieux en 2004. La masse argentée taillée à la serpe a été créée par l’artiste Xavier Veilhan à la demande d’un groupe de riverains et de commerçants dans le cadre d’un programme de mécénat populaire porté par la Fondation de France et baptisé Les Nouveaux commanditaires. Pour eux, le site, auparavant sinistre et qui venait d’être rénové, manquait encore de caractère.

En façonnant cette sculpture d’inspiration médiévale, Xavier Veilhan n’avait pas de folle ambition, juste que « les habitants disent “retrouvons-nous devant le Monstre”, plutôt que “retrouvons-nous devant le MacDo”. Mais concevoir une œuvre qui fonctionne dans l’espace public est difficile, autant qu’une greffe en botanique ». A Tours, elle a manifestement bien pris et la bête a été adoptée. Au point qu’il est désormais possible de se restaurer à « La Cuisine du Monstre » ou à la pizzeria « Il Mostro. »

Indispensables repères. Plus que la cerise sur le gâteau d’un aménagement, une installation artistique peut donc avoir une influence sur l’espace public. Bien située, elle permet de le structurer ; elle est capable d’offrir un de ces points de repère indispensables pour bien se situer dans la cité ; elle peut aussi susciter de nouveaux usages, parfois inattendus. Maître de l’in situ et auteur en 1986 de la création emblématique « Les Deux Plateaux » au Palais-Royal, à Paris, Daniel Buren peut bien considérer (dans « Le Moniteur » n° 5873 du 17 juin 2016) qu’une œuvre « est faite pour rien ! », les enfants ont vite utilisé ses colonnes rayées de noir et de blanc comme terrain d’aventure.

La création contemporaine semble dotée du pouvoir de fabriquer une identité ou, au moins, de la révéler, notamment dans des lieux trop discrets ou méprisés. Les Villes de Nantes et du Havre avaient sans doute cette question d’image à l’esprit quand elles ont misé sur l’art… et fait appel au même directeur artistique. Depuis 1990, Jean Blaise est à l’origine de nombreux événements culturels qui ont marqué les Nantais, notamment, à partir de 2012, du « Voyage à Nantes ». Chaque été, ce parcours invite à découvrir des œuvres, permanentes ou temporaires, voire temporaires devenues permanentes. « Elles ont une fonction de mise en beauté de la ville, mais elles parlent surtout de ce qu’elle est, de son audace à entreprendre », assure Jean Blaise.

Il faut des arguments pour séduire les touristes quand on n’a pas de tour Eiffel.

Là était aussi l’effet souhaité par Edouard Philippe, quand il n’était encore que maire du Havre et préparait le 500e anniversaire de sa ville. Plutôt qu’une commémoration historique, l’élu, devenu Premier ministre depuis, comptait sur Jean Blaise pour faire en 2017 « la démonstration que cette cité portuaire et industrielle jouit aussi d’un patrimoine, d’une architecture et d’une lumière exceptionnels. Il fallait souligner tout cela avec des œuvres. » L’événement « Un Eté au Havre », qui se déroule jusqu’au 5 novembre, a fait surgir des créations parfois spectaculaires, comme la double arche multicolore « Catène de Containers » de Vincent Ganivet (voir p. 81). Le pari est donc de délivrer le port de sa réputation de ville moche.

Déjà, lors de l’inauguration de la fin mai, Le Havre est apparu comme « the place to be ».

Soutien infaillible. Un signe prometteur, quand l’autre grande ambition de telles manifestations est économique.

Personne ne s’en cache, le foisonnement d’art est aussi un argument pour séduire les touristes lorsque l’on n’a pas de tour Eiffel. Nantes a fait ses calculs : l’édition 2015 du « Voyage » a représenté un budget d’environ 3 millions d’euros et, en deux mois, les visiteurs en ont dépensé 48,8.

Une condition est nécessaire à ces irruptions créatrices : l’appui infaillible du politique. Certaines villes vont d’ailleurs très loin dans leur engagement, comme Vitry-sur-Seine. Depuis plus de cinquante ans, la municipalité communiste du Val-de-Marne use activement de la commande publique pour disséminer des œuvres visibles par tous. « La première a été installée en 1962. Aujourd’hui, on en dénombre quelque 150 », note Catherine Viollet, conseillère aux arts plastiques de la mairie. Surtout, Vitry a su mettre en place des dispositifs pour asseoir sa démarche, tels qu’un fonds culturel alimenté par des bailleurs sociaux et des promoteurs.

Le politique se doit encore de soutenir l’artiste et ses libres choix… Y compris quand l’œuvre déclenche l’ire des administrés. Dans l’espace public, l’acceptation est un sujet sensible. D’ailleurs, créateurs comme directeurs artistiques veillent à éviter l’outrance et la vulgarité. Xavier Veilhan se dit ainsi « contre le choc de la laideur ». Il n’empêche, l’arrivée de son « Monstre », à Tours, avait d’abord suscité une virulente polémique. A Vitry, Catherine Viollet plaide, elle, pour « l’accompagnement du public ». Peut-être faut-il même se laisser la liberté de tester. « Si, au bout de deux ans, ça ne fonctionne pas, suggère Xavier Veilhan, il est toujours possible d’enlever ou de déplacer une œuvre. L’espace public n’est pas immuable. »

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ENCADRE

« Par son intuition, l'artiste peut transfigurer un lieu »

« En tant qu’urbanistes, notre métier est de faire aimer la ville. L’art, assurément, est un moyen d’y parvenir. Mieux encore, une intervention artistique peut donner sens à un lieu, autant qu’un travail sur le paysage ou la conception lumière. Dans la Ruhr, en Allemagne, les 70 km de l’ancien territoire industriel de l’Emscher Park sont ainsi devenus compréhensibles grâce à l’installation d’œuvres contemporaines. A Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), « L’Axe majeur », la création de 3 km du sculpteur Dani Karavan, a donné de la lisibilité au paysage de la boucle de l’Oise tout en offrant une identité à la ville nouvelle. De telles interventions sont les monuments de notre époque, de ceux dont nous avons besoin pour savoir où nous sommes. Comme l’urbaniste, l’artiste est capable de saisir les lignes de force d’un lieu et, par son intuition, il parvient à le transfigurer. Il est sans doute le plus libre des concepteurs. On ne peut pas lui dicter ce que devra être son intervention. Au commanditaire de savoir le laisser réagir et, ensuite, d’avoir le courage d’accepter son œuvre. »

Ariella Masboungi, Grand prix de l’urbanisme 2016.

ENCADRE

« L'œuvre est constitutive de la ville »

« Après avoir fait l’objet d’un certain mépris, la création artistique a été réintroduite dans l’espace public à partir de 1981 avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Sous l’impulsion de François Mitterrand et de Jack Lang, une politique de commande publique a été lancée en ce sens. L’idée était que l’art devait sortir des musées et élargir son public, mais aussi que l’œuvre n’était pas un objet posé mais constitutif de la ville. Une telle volonté dénote une remise en cause de la façon dont on fabrique l’espace public : il est le lieu commun de tous, mais est envahi par la voiture et le commerce. L’arrivée d’une œuvre pérenne ou éphémère est donc un moyen de se le réapproprier et parfois de redécouvrir ce qu’on ne voit plus. Même le patrimoine historique peut avoir besoin de reconquête. Dans la cour du Palais-Royal, Daniel Buren a ainsi prouvé qu’on pouvait ajouter une œuvre d’art à une autre œuvre d’art. Et cette intervention très contemporaine a incité le public à revenir voir une architecture classique. »

Patrick Bouchain, architecte-assistant pour « Les Deux Plateaux » de Daniel Buren.

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